Entre la place de la Concorde et le rond-point des Champs-Élysées, s’étend un jardin que fréquentaient l’enfant Proust et ses camarades, garçons ou filles. Ils s’y retrouvaient après la sortie des classes pour y jouer à toutes sortes de jeux. C’est là que se déroule l’un des épisodes qui déterminent À la recherche du temps perdu.

Dans un bosquet, à l’écart de la foule, Gilberte joue avec Marcel. Elle a quatorze ans. Il en a quinze. Elle le met au défi d’attraper un objet qu’elle tient à la main. Ils courent en riant. Il l’attrape par le bras. Et, soudain, il ressent quelque chose de bizarre. 

« Au milieu de la gymnastique que je faisais, sans qu’en fut à peine augmenté l’essoufflement que me donnait l’exercice musculaire et l’ardeur du jeu, je répandis, comme quelques gouttes de sueur arrachées par l’effort, mon plaisir auquel je ne pus pas même m’attarder le temps d’en connaître le goût[1]. »

Voilà, il a émis sa semence par surprise, sans érection ni orgasme. Il ne s’agit pas d’un incident anodin, sinon Proust ne l’aurait pas signalé avec autant de précisions. Il s’agit d’un événement capital dans son roman comme dans sa vie.

Ainsi découvrait-il qu’il était impuissant – du moins c’est une hypothèse.

Le docteur Proust s’en doutait-il ? Ce n’est pas sûr. Marcel faisait tout son possible pour donner le change – comme son narrateur quand il prétend avoir perdu sa virginité dans les bras d’une de ses cousines. 

Mais quel souvenir en garde-t-il ? 

Aucun. Il ne le signale qu’en passant, pour sauver les apparences. 

Ce serait affreux, si c’était vrai.

Dans ce cas de figure, savoir ce que l’on ressent durant une érection relèverait à jamais du roman d’imagination pour Marcel – ne serait-ce que pour son narrateur.

Car, voilà, Proust ne souffrait peut-être pas d’un dysfonctionnement érectile, mais son narrateur, si, très probablement… Comment écrire un roman réel dans son état ? Comment écrire le roman d’un impuissant ?

Gide et Proust, en 19 septembre 1916
Gide et Proust, 19 septembre 1916.

À la fin de sa vie Proust confia à Gide n’avoir jamais aimé des femmes que spirituellement et n’avoir jamais connu l’amour physique qu’avec des hommes[2]

Son narrateur n’a pas la même sexualité, puisque lui est infirme sexuellement, du moins selon notre hypothèse.

Les notes que Proust prenait sur l’agenda où il esquissait son roman vont dans notre sens. 

Ainsi, à propos d’Albertine, il notait : « Dans la 2e partie du roman, la jeune fille sera ruinée, je l’entretiendrai sans chercher à la posséder par impuissance du bonheur ». Il précisait : « Par impuissance d’être aimé[3]. » 

Marcel, le narrateur du roman.

Voilà, il se décidait à écrire le roman d’un impuissant. 

Eh oui… L’impuissance se situe au cœur du roman proustien, puisque précisément voilà le roman d’un homme persuadé qu’il n’arrivera jamais à l’écrire.

Cependant le jour même de la mésaventure avec Gilberte, Marcel a fait une autre découverte : Le Pavillon vert – autrement dit les toilettes publiques du jardin des Champs-Élysées.

Expérience proprement proustienne : Ses murs humides dégagent une fraîche odeur de renfermé qui stupéfie Marcel. 

Cette odeur, c’est celle qu’il respirait jadis à Combray quand il s’aventurait dans le cabinet de repos de son grand-oncle Adolphe – une odeur qui produit une réminiscence extraordinaire, une sorte d’illumination, une sorte de transport, une sorte d’extase dont Marcel ne s’explique ni les tenants ni les aboutissants, mais qui soudain, de la manière la plus inattendue, lui ouvre les portes de l’univers idéal.

Marcel, narrateur, dans le pavillon vert.

Il y découvre « un plaisir non pas de la même espèce que les autres, lesquels nous laissent plus instables, incapables de les retenir, de les posséder, mais au contraire d’un plaisir consistant ». Voilà enfin le véritable plaisir, « délicieux, paisible, riche d’une vérité durable, inexpliquée et certaine[4]. »

Et pourtant, le Pavillon vert, c’est tout de même un lieu assez sordide. Comment se fait-il que l’odeur de moisi qui s’en dégage puisse produire une telle félicité ?

Pourquoi ? Comment ? Peu importe. Ce qui compte, c’est la félicité… Et la question qu’elle pose… 

Un asthmatique aussi gravement atteint que lui ne pouvait pas se passer de drogue. Il recourait à toutes sortes de stupéfiants pour soulager son asthme. Mais, les stupéfiants, ce n’était rien, comparés à la jouissance qu’il découvrait au Pavillon vert. Elle lui permettait d’accéder à un monde dont il n’avait encore jamais soupçonné l’existence.  

Marcel n’éprouve pas qu’un sentiment dans un tel lieu. Il y ressent une consolation – ou plutôt laconsolation. Il parvient à être véritablement amoureux dans un tel lieu. 

Amoureux de qui ? Amoureux de quoi ? Il l’ignore. Le fait est. Il est en état d’amour. Il l’est comme on respire. Une expérience fondamentale, pour Proust. 

Un doute intervient toujours pour remettre en cause la réalité de l’amour, sauf s’il est éprouvé par un mystique, parce qu’alors l’amour ne dépend plus des aléas de la vie. L’amour est là, comparable à un souffle qui investit le corps aussi bien que l’âme. On est amoureux tout court

Le gouvernement alors, en 1892, projetait d’interdire aux prêtres catholiques d’exercer des fonctions scolaires. Un projet qui révoltait Proust. 

Ce que la gauche anticléricale promouvait, selon lui, c’était « la substitution de l’irréligion d’État à une religion d’État », avec « le même cortège de fanatisme, d’intolérance et de persécution »[5]

Cependant il laissait entendre qu’il était lui-même croyant. Eh oui ! 

« Ne pas prendre parti sur Dieu, sur l’âme, quand il s’agit d’un enseignement tout entier, n’est-ce pas encore une façon, et la pire, de prendre parti ? » signalait-il dans un article qu’il publiait dans Le Banquet[6]. Ainsi franchissait-il le pas. Il n’hésitait plus à apparaître comme un religieux à sa manière.

Le comte d’Haussonville, l’un des chefs du parti monarchiste, repéra Marcel. Il tâchait de recruter des jeunes gens comme lui. 

Et, naturellement, Marcel commença à fréquenter le salon de la comtesse d’Haussonville, rue Saint-Dominique, une institution au faubourg Saint-Germain.

Cependant il y avait là quelqu’un d’effrayant, en tout cas au premier abord, le comte Maurice de la Sizeranne. 

Défiguré lors d’un accident durant son enfance, il ne conservait pas moins l’allure d’un grand seigneur. Il n’était pas vieux. Il dépassait à peine trente ans. Il participait à la conversation comme si de rien n’était. Il tenait d’ailleurs des propos très intéressants. 

C’est peu dire qu’on le remarquait. 

Maurice de la Sizeranne.

Il avait publié un ouvrage, Les Aveugles par un aveugle, préfacé par le comte d’Haussonville, où il faisait valoir que la cécité ne mérite ni la pitié ni la terreur qu’elle suscite généralement. 

Un aveugle éprouve des jouissances liées au développement d’autres sens que la vue, des jouissances dont on ne se fait pas la moindre idée quand on voit normalement les choses, des jouissances spirituelles qui permettent aux aveugles de mener une vie qui n’a rien à envier à celle des clairvoyants, pour peu qu’ils ne se laissent pas assommer par le malheur d’avoir les yeux crevés.

Sans doute Marcel aurait-il pu tenir le même discours à sa manière. 

La Sizeranne avait vécu un calvaire à neuf ans quand, après s’être éborgné accidentellement, il comprit que l’œil qui lui restait allait perdre la vue. Et après bien des souffrances, devenu totalement aveugle, il eut une illumination mystique, précisément comme Marcel au Pavillon vert. 

L’un et l’autre partageaient la même foi en la Beauté, à partir d’expériences comparables. 

Cependant, plutôt que d’entrer dans l’Église, La Sizeranne préférait enseigner à l’Institut des jeunes aveugles du boulevard des Invalides. Il lui consacrait sa fortune. Il y occupait une place exceptionnelle. Ses élèves l’appelaient Monsieur le Comte. Il n’hésitait pas, pour autant, à se déplacer en se guidant avec son bâton dans les rues du faubourg Saint-Germain comme le plus humble de ses semblables. 

Il se situait, écrivait-il, « à l’opposé de ces aveugles qui, pour ainsi dire honteux de la cécité, s’imaginent se donner des allures de clairvoyants[7] ». Pourquoi porter des lunettes noires ? Pourquoi avoir honte d’avoir les yeux crevés ? 

Robert de la Sizeranne accompagnait son frère chez les d’Haussonville. Ils se ressemblaient, mais l’un défiguré et l’autre ravissant. Robert, plus jeune que Maurice, et très attaché à lui, lui servait de guide dans le monde. Ce n’étaient pas des mondains pour autant. Ils ne fréquentaient que les salons du parti catholique. C’étaient des religieux, à leur manière. 

Robert commençait à entreprendre la rédaction d’un essai sur John Ruskin, un auteur anglais pratiquement inconnu alors en France, mais déjà très influent en Grande-Bretagne et aux États-Unis. 

Un auteur inclassable qui développait une critique des sociétés modernes, sans pour autant adhérer au socialisme, le précurseur d’une certaine forme d’écologisme, mais surtout célèbre pour ses travaux d’historien d’art, une manière pour lui de faire de la philosophie et d’appeler à la réhabilitation du mysticisme.

Ruskin promouvait la « religion de la beauté », expliquait Robert. 

Cette idée troubla tellement Marcel qu’il songea aussitôt à en faire la base d’un article pour Le Banquet – une idée qui ne l’aurait pas autant troublé sans la présence de Maurice, les yeux crevés, mais pas moins sensible à la religion que célébrait son frère. 

Proust découvrait que la véritable beauté ne peut pas être contemplée de l’extérieur, c’est-à-dire par les yeux

« On doit la pressentir et l’aimer comme une âme à travers des ombres infinies, plutôt que de la saisir matérielle ». 

Ainsi Proust introduisait-il le thème de la cécité dans son œuvre, en associant les deux frères, Maurice et Robert, le professeur à l’Institut des jeunes aveugles et l’introducteur de Ruskin en France, sans les nommer, mais il y songeait sûrement. 

« Ils vont tâtonnants et douloureux à la recherche de la Beauté, risées de ceux qui jouissent des livres comme des fleurs, des belles journées et des femmes[8]. » Autrement dit raillés par ceux qui jouissent des livres exclusivement par la vue, sans rien approfondir. 

Finalement, Proust ne publia pas ce texte, à moins qu’il ait été refusé par le comité éditorial du Banquet. Car il s’y attirait des ennuis. C’était inévitable.

Eh oui ! Il ne faisait pas seulement des mondanités chez les monarchistes. Il y faisait de la politique, ne serait-ce qu’en s’attaquant aux républicains sur la question de l’enseignement religieux.

On en discutait, bien entendu, au comité de rédaction. 

On ne se décida pas à l’exclure. 

N’empêche que chacun convenait qu’il exagérait. Un jour ou l’autre, il allait falloir se séparer de lui.


1. Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs, Pléiade, t. I, p. 485. (C’est moi qui souligne.)

2. André Gide, Journal, Pléiade, p. 692.

3. Marcel Proust, Carnets, Gallimard, pp. 34-35.

4. Marcel Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleur, Pléiade, p. 483.

5. Marcel Proust, « L’irréligion d’Etat », Le Banquet, mai 1892, réédité dans Contre Sainte-Beuve, Pléiade, p. 348.

6. Ibid.

7. Maurice de la Sizeranne, cité par Pierre Villey, Maurice de la Sizeranne, Plon, p. 17.

8. Marcel Proust, « La beauté véritable », dans Contre Sainte-Beuve, Pléiade, p. 342

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