Rien de spectaculaire, nul romantisme, encore moins une trace de sublime, nul éden imaginaire en vue, nulle forêt en majesté, pas de paysages ni de monuments sans pareils au monde, mais de trop sages vignobles, comparés aux coteaux habillés de verdure partout ailleurs en France, des plages de sable loin d’égaler les dunes sans fin d’Aquitaine, des villages anciens sans prétention, aux antipodes de Saint-Germain du Luberon, avec leurs toits de tuile et leurs murs blanchis à la chaux, propices au charme discret de la bourgeoisie parisienne en quête d’authenticité, des marais salants qui ne sauraient rivaliser avec la Camargue, un Atlantique vide de tout danger cher aux vrais marins, des atterrages sans grâce particulière. Une parfaite platitude du relief, un ennui de la géographie, une absence d’altitudes. Et puis une île vassalisée, trop proche du continent pour être vraiment une île.

Et pourtant… Peu soucieuse d’être une Belle-Île-en-Mer sans falaises ou une Bréhat océanique en plus grand, l’île de Ré est l’objet d’un culte jaloux de la part des insulaires d’adoption qui, depuis plus d’un siècle, génération après génération, ont jeté l’ancre dans ses eaux peu profondes et forment une confrérie amoureuse, une franc-maçonnerie par tous les temps, fidèle à « Ré », qui dédaignerait tout l’or de la planète pour n’exister que là, entre l’aristocratique Saint-Martin-de-Ré, La Flotte, Ars-en-Ré et le phare des Baleines.

Dernier péan en date, un opuscule de charme sobrement intitulé Petit éloge de l’île de Ré vient célébrer, entre une promenade à vélo, une baignade aux Frères de la Côte et un dîner sous les charmilles, la douce doxa rétaise propre aux happy few, ces Heureux du monde venus d’ailleurs qui s’enorgueillissent de leur appartenance îlienne, tout résidents huppés des vieilles métropoles qu’ils soient. D’où ce petit traité sur Ré et la simplicité enjouée du quotidien, fût-elleréservée à une minorité de privilégiés (la plus petite maison de pêcheur, le moindre chai se négocient à prix d’or à Ars).

Voici l’histoire d’une passion rétaise racontée à la première personne par une envoyée spéciale du dieu Hermès, Valérie Solvit, bien connue sur la scène parisienne pour ses talents de guerrière des mots qui frappent et ses somptueux turbans, qui, à force de mettre sa seconde terre natale à l’honneur par mille soins, dont une biennale d’art pour la restauration de l’église d’Ars-en-Ré, est devenue de facto la Madone des lieux, son petit précis rétais faisant office de guide pour les profanes et de miroir pour les îliens de souche ou, plus encore, d’adoption.

Cent fois mieux armé que moi, un Rétais de haute extraction, Jérôme Dumoulin, rendra compte, dans un prochain numéro du Tambour d’Ars, de cette île miraculeusement préservée des miasmes du modernisme, telle qu’en fait l’éloge – pas si petit – l’infante du pays devenue aujourd’hui la scribe inspirée d’Ars-en-Ré. Cette passion remonte à sa plus tendre enfance, à l’instigation d’un père à la Giono, caché pendant la guerre, qui lui fit découvrir les plantes, les arbres, le dialogue amoureux des humains avec le vent du large et la lumière du couchant sur l’horizon. Il lui aura légué tout ce vivant logé dans la nature. L’île aura fait office de laboratoire écologique, d’école de vie modeste pour l’impétrante. Cette part rétaise d’elle-même fait bon ménage avec la Parisienne au grand jour, ce rôle d’emprunt qu’elle joue avec panache dès qu’elle est en situation. L’Île en elle humanise son Moi dans la bataille sans fin pour la reconnaissance, selon Hegel, ici au cœur du chaudron politico-médiatique des bords de Seine, où elle excelle avec brio.

Deux excursus résument la philosophie rétaise de notre néophyte en terre des Lettres. Le premier concerne un figuier au fond d’une courette dans une venelle d’Ars-en-Ré. Il a poussé à partir d’un plant sauvage mis en terre sans trop y croire par notre botaniste en herbe, du vivant de son père. Il a poussé, solitaire dans son petit jardin des simples, et finira dix ans plus tard par donner ce délice millénaire à la chair rose et jaune. Son père n’était plus là pour voir ce miracle s’incarner. Alors, elle évoque pour lui Bartolomeo Bimbi, peintre au service des Médicis. Il a peint une pyramide de multiplesvariétés de figues, bleues, noires, blanches, vertes, dorées, brunes, belles, toutes, comme des courtisanes. Ce tableau est au musée de la Nature morte, aux environs de Florence.

« Natura potentior ars », proclamait la devise du divin Titien. Oui, d’évidence, hier encore. Sauf qu’avec la montée du niveau des océans due au réchauffement climatique, la nature revancharde menace à terme Ré d’une submersion. Excepté aux grandes heures de son histoire, Paris n’a nul besoin des Parisiens pour être éternel.

Ré, c’est le contraire.

Voilà aussi pourquoi ce grand petit livre.

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