Faut-il continuer à s’en étonner ? Le Premier ministre arménien n’a rien eu d’autre à dire à propos de la reconnaissance par Israël du Génocide de son peuple, qu’une forme de regret, en déclarant que cette question ne devrait pas être « instrumentalisée ». Soit une posture en phase avec celle de la Turquie, qui a dénoncé « une décision politique » de Tel-Aviv visant à « dissimuler ses propres crimes ». Sans compter le communiqué de l’Azerbaïdjan qui s’est dit « extrêmement préoccupé » par la décision du gouvernement israélien concernant « le soi-disant génocide arménien ». On ne sera donc pas surpris de la complaisance des médias turcs envers la réaction de Pachinian, qui a notamment été mise en avant par la chaine publique TRT, comme par Daily Sabah, Hürriyet, etc. De quoi inquiéter, lorsque l’on connaît son racisme traditionnel à l’endroit des Arméniens…
Cette convergence de vues, à laquelle on tente visiblement de nous habituer depuis quelques années, en dit long sur la nature du tournant diplomatique en direction de la Turquie qu’a pris l’Arménie, et la corruption des valeurs relatives aux droits de l’homme qu’elle induit. Car aucune autre raison, sinon un souci d’alignement sur Ankara, ne pouvait justifier une telle désinvolture à l’égard de ce positionnement historique, souligné comme tel par l’ensemble de la presse internationale.
Que l’on apprécie ou non Israël, il est une donnée indéniable. Par rapport à la question génocidaire, cet État, qui est né sur les cendres de la Shoah et a érigé le devoir de mémoire en principe sacré, dispose d’une place unique au monde. Et c’est bien pourquoi la Turquie a mis tout en œuvre pendant des décennies pour prévenir un tel engagement de sa part sur l’entreprise d’extermination de 1915. Elle ne connaît que trop bien l’autorité de l’État juif sur cette problématique, pour en mésestimer les conséquences politiques et morales vis-à-vis de son crime fondateur.
Certes, l’ampleur des représailles du gouvernement Nétanyahou contre Gaza, à la suite du pogrom intolérable du 7 octobre, a terriblement terni son image dans l’opinion publique internationale. Ces faits, aussi répréhensibles soient-ils, devraient-ils toutefois faire oublier que c’est aux Juifs, et à leur travail de conscientisation après la Deuxième Guerre mondiale, que l’on doit l’élévation des normes à l’égard de la condamnation des crimes contre l’humanité ? Un progrès en matière de droit de l’homme qui profite à beaucoup de peuples, dont les Palestiniens.
Aussi, plutôt que de se demander, comme le ferait n’importe quel antisémite, pour quelle mauvaise raison l’État hébreu commettrait une bonne action, Erevan aurait dû avoir le courage de la saluer pour ce qu’elle est. Au moins en mémoire des victimes du premier génocide du XXe siècle, que viennent honorer toutes les délégations diplomatiques en visite à Erevan.
Quelle que soit la nature de ses contentieux avec le gouvernement de Benjamin Nétanyahou, qui, il est vrai, a apporté un soutien militaire à l’Azerbaïdjan dans la guerre contre l’Arménie en 2020 et continue à armer Bakou, Erevan se serait grandi en prenant la juste mesure de cet événement. Et une telle attitude aurait sans doute induit un autre rapport de force international vis-à-vis de la Turquie et de l’Azerbaïdjan, dont le régime est très sensible à l’opinion d’Israël, comme on l’a vu.
Mais, comme à l’accoutumée depuis le nettoyage ethnique du Haut-Karabakh en 2023 (120 000 personnes chassées de leur territoire ancestral), les autorités arméniennes ont choisi de faire profil bas et de montrer patte blanche, soucieuses avant tout de complaire à Erdogan et Aliev, dans l’espoir de les amadouer… Une stratégie pour le moins contestable, si l’on en juge par les surenchères auxquelles continue de se livrer l’Azerbaïdjan, qui, avec le soutien de la Turquie, multiplie chaque jour davantage les préconditions à la signature d’un accord de paix avec son petit voisin. L’appétit venant en mangeant.
Une chose est sûre : Israël s’est enfin libéré du chantage de la Turquie, qui l’empêchait, à l’instar de nombreux autres États, de franchir le pas de la reconnaissance. « Il n’est jamais trop tard pour bien faire », a déclaré à cet égard Gideon Saar, son ministre des Affaires étrangères. Il a raison. Voilà ce qu’il convient de souligner et d’encourager, comme l’a fait le CCAF (Conseil de coordination des organisations arméniennes de France), plutôt que de regarder en permanence l’Histoire par le petit bout de la lorgnette, de surcroît en baissant les yeux.
