Sons de cloches, poussières des sentiers, odeur des terres du Sud forment le même givre de mes étés d’enfance. Une grosse poignée de bonheur calme chauffé par le soleil du Midi. Tant d’images me reviennent et je ne sais plus si ce sont des souvenirs, ou des souvenirs de photos éparpillées sur la table d’une maison de vacances. Alors, je me rattache aux faits : enfant, je passais mes après-midis d’été avec un berger et, comme d’autres, il a dû, par la force des choses, quitter ses pâturages de Provence. La réduction de l’espace vert a amputé l’histoire. Les bergeries sont devenues des maisons avec piscine. On n’arrête pas le progrès ! 

De ces souvenirs inachevés il me reste des sensations éparses, toutes mères de tant d’envies.

Retrouver cet homme est devenu une obsession. J’ai suivi sa trace – du Capon aux hauteurs de Céreste, à travers le massif des Maures. J’ai écrit, marché, rencontré d’autres bergers. Cette quête m’a conduit jusqu’à Mathilde, et à l’une des dernières grandes transhumances encore accomplies.

Notre bergère se mérite, elle n’aime pas vraiment les questions, va à l’essentiel. Les mots sont comptés. En cet après-midi de printemps, je sais juste qu’un peu avant le mas de Vallongue il y a un pont romain où je dois l’attendre avec une tente. Un pont romain pour renouer avec les traditions antiques, ça ne s’invente pas. Elle arrive, boule de feu souriante dans un pick-up blanc avec son mari Sébastien et sa petite fille Lilly. 

Nous retrouvons le troupeau, six-cent bêtes, au mas de Vallongue. Les premiers instants donnent le ton. Sébastien, propriétaire d’une partie du troupeau, attache une large cloche sur un solide bouc marron. « Ça, c’est un fouca », me dit Alex, berger-photographe-éthologiste, à chaque instant. Notre homme complet m’explique qu’il sera l’une des bêtes de tête pendant la transhumance. En balayant du regard brebis, chèvres, béliers, je découvre toutes les autres cloches – tant de formes et de sons, longs, graves, courts, aigus et forts. Ma préférence va au redon, une longue cloche fine dont le son tombe bas. J’apprendrai plus tard que, bien que cette fonte de fer onéreuse ne soigne ni ne préserve des intempéries, les deux grands risques pastoraux, elle est pour mes hôtes indispensable. Leur musique propre, qui poursuit l’écho de celles qui résonnaient dans ces vallées, ces falaises avant eux. C’est peut-être pour cela que les brebis de Mathilde sont marquées à la peinture de deux petites notes de musique.

Nous arrivons au campement avant l’arrivée d’une nuit qui sera courte, dont je me souviendrai la saveur d’un sucre de génépi, Le serpent étoilé que me conseille de lire Sébastien, et un beau croissant de lune admiré à travers le filet de ma tente.

Lendemain, départ 4 heures. Tant de pupilles presque minérales qui avancent dans la nuit encore si noire.

Je me place à l’avant, à côté de Mathilde. Nous sommes en marche, calant notre pas sur un rythme lent – moins de 3 km/h – et Mathilde me dit : « Tu te rends compte, nous faisons la même chose que nos ancêtres depuis des milliers d’années. » Quelques mots, exclamations calmes, confession souple. Permanence et harmonie sont le Nord de cette femme.

Le cortège, procession de joyeux esprits concentrés, s’est mis en place : Mathilde à l’avant, chevaux et mule derrière, une voiture ferme le ballet, les chiens sur les flancs. Verbatim mémorisé ce premier matin : « Ne pressez pas à l’arrière, laissons le troupeau être plus long que large. » La permanence du temps et dans les airs ; la forme est une question de volonté de femme. La forme du troupeau, voilà un sujet ici récurrent. Il est comme un fluide, une mer se déformant au gré des obstacles et se reformant. Plus nous avançons et plus nous nous éloignons du règne de l’horloge. Le temps est au large, ces petits pas, bascule de hanche, sont les notes calmes d’une longue méditation. Le relief est maître de nos courbes. Cap au nord-est vers la vallée heureuse, et puis plein sud.

Deux repères percent le givre doux de cette méditation antique : le relief et la lumière. Noire, claire la première heure, blanc argenté la seconde, puis une boule couleur framboise se pose au sommet d’une falaise. Elle s’élargit, sa lumière rebondit sur la palette ocre du calcaire et éclaire par petites touches notre plan. C’est à ce moment que nous tournons, avançant sur une crête qui embrasse les Alpilles d’un côté, la plaine de la Crau et la Durance de l’autre.

Régulièrement une chèvre marron vient se coller aux jambes de Mathilde. C’est Biquette. Comme à chaque portée – plus de mille naissances par an – quelques nouveau-nés n’ont pas la protection d’une mère. Mathilde en prend toujours quelques-uns qu’elle élèvera au biberon. Un lien filial les unira à jamais.

Depuis le pont romain, nous avions gardé le même rythme et les meneuses ont accéléré au tournant. Mathilde temporise, le talkie-walkie grésille, il faut « calmer » les chiens à l’arrière. Un seul objectif : « que toutes mes brebis arrivent belles là-haut après 20 km de marche ».

« Tu as remarqué que ce sont des brebis grises ? On dit qu’elles sont à laine grise, on les appelle aussi des brebis d’Arles rustiques. »

« Elles sont grises car leur laine est si fine que la poussière reste. » Je veux les garder comme ça, ce sont des pures Mérinos.

Ce que me dit Mathilde, c’est qu’elle a résisté à la tentation de faire des brebis plus grasses, d’avoir plus de viande avec le même travail, en changeant les béliers pour une race plus robuste, les Suffolks. Avec ces accouplements, les mises à bas sont douloureuses, les brebis changent – c’est une brèche dans la tradition. « Avec Sébastien, nous ne comptons pas, nous voulons juste avoir un beau troupeau ».

Dans cette vallée, une mer de glace nous sépare des chiffres des algorithmes et de la civilisation de l’algèbre. Au cœur d’un opéra de sons de cloches et de couleurs, chaos ordonné, cette procession lente ajoute une lettre au plus vieux dialecte de l’homme. Voyant à mon regard que je valorise ces choix, elle conclut en me disant humblement que son modèle n’est pas le modèle. 

Rituel sans manuel, poursuite d’une tradition sans jugement : avec elle, l’anthropologie n’est jamais loin de l’observation de ses bêtes.

« Mon troupeau donne du sens à ma vie, il a besoin de moi, sans moi il ne sera pas le même, je lui suis essentielle. »

Si loin de la religion de l’accumulation, elle trace dans ces vallées une ligne bien droite, indépendante de la courbe d’un monde qui s’affaisse. 

Il y a quelque temps, un de mes chers amis poètes m’a dit : « Chaque poète, chaque écrivain est roi en son royaume. » Ce qu’il voulait dire, je pense, c’est que rares sont les vies où l’essence est à la fois dans la pensée et dans l’action. Celle de Mathilde est de celles-là.

À l’arrivée, comme à chaque étape, nous dressons les filets pour délimiter l’enclos. Cet espace est idéal : largeur, herbes grasses et ombre des arbres.

Il est difficile de réaliser à quel point organiser une si longue transhumance relève du tour de force. Ces bergers sont des couteaux suisses – logisticiens, vétérinaires, pisteurs, en contact avec les administrations. Certaines professions chassent des hommes, d’autres des bonnes affaires. Mathilde, elle, chasse les bons passages de transhumance. Durant l’année, elle va sur chaque étape s’assurer que son attelage de brebis, moutons, chevaux, mules et caravane peut passer.

À quand une légion d’honneur pour tant de compétences ?

Après cela je tombe naturellement dans le rythme de ces journées de transhumance. Dans un état de demi-somnolence, la mélodie des cloches enveloppe l’atmosphère d’un bonheur paisible.

Le cycle recommencera le lendemain à la même heure, direction Mérindol.

Cette fois je ferme la marche en voiture. Presque une seule directive : me tenir à 50 mètres de la dernière bête. C’est long 50 mètres. Lilly termine sa nuit à l’arrière. Avancer par petits coups, vigilance de chaque instant, appliquer les directives de Mathilde au talkie-walkie – toujours cette obsession du beau troupeau long et compact. Hier je la voyais faire, ce matin je l’entends. Elle observe tout, elle regarde tout, joviale et pourtant inquiète, elle est à l’affût du moindre obstacle, d’une circonstance qui pourrait abîmer sa belle œuvre. 

Elle nous demande à nouveau de « ne pas presser » à l’arrière pour que le troupeau s’allonge.

Je termine cette étape à pied. Il est à peine 8h30, la lumière du matin peint la poussière d’un rose vif. Il y a un plan d’eau – quelques brebis déjouent la vigilance des chiens pour boire, le soleil qui s’y reflète peint le paysage d’une lumière de poudre. Cette transhumance perce la géographie de l’ennui. 

Précision, connaissance des autres espèces, contemplation – ouvrir les bras au chant du monde sur les chemins ocres –, comment ne pas comprendre que la littérature et la poésie sont nées de bergers qui étaient aussi des poètes et des penseurs, et qu’entre Hésiode, l’organisateur des dieux grecs, rien que ça, Homère, Virgile et notre époque, il y a un fil d’or à continuer de tisser.

Une large bande bien verte devant moi – six-cent bêtes qui tracent la plus douce des lignes gris-blanc sur des prairies de velours. Nous sommes arrivés.

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