Ainsi donc Poutine, comme Hitler, Mussolini et Ceausescu, comme Caligula, Néron, Commode ou Paul 1er de Russie, comme tous les dictateurs du monde, deviendrait méfiant, paranoïaque, convaincu d’être haï de tous, ne voyant plus personne et imaginant des complots partout, cloîtré et se passant en boucle les images de la mort de Saddam Hussein et de Kadhafi. Il a raison.

Aucun des dictateurs que je cite n’est mort de sa belle mort. Est-ce la psychose du chef qui finit par créer les conditions du complot qu’il redoute ? L’éloignement ou l’élimination des traîtres, loin de restaurer l’effroi, détruisent-ils ce qui lui reste de souveraineté et, chez ses sujets, de fidélité ? Et à force d’humilier, épurer, surveiller et terroriser ses proches, fabrique-t-on, comme Robespierre, des hommes dont la seule idée, jusque dans la caste des préfets, chambellans et serviteurs, est de survivre à leur maître et, s’il le faut, de le tuer ?

C’est le paradoxe du tyran. Plus il purge, plus il se crée d’ennemis. Plus il se retranche, plus il est réellement menacé. Plus il gouverne par la peur, plus il devient lui-même la proie de cette peur qu’il répand. Et, accessoirement, plus il a peur et filtre les voix autorisées à venir jusqu’à lui, moins fiables sont les informations qui lui parviennent. Alors, le réel se brouille. Le tyran ne voit plus, autour de lui, que des visages menteurs, tremblants et traîtres. Il perd sa faculté de distinguer le danger réel du danger imaginaire. Il règne sur un théâtre d’ombres et, un beau jour, il a tant redouté les fantômes qu’il ne voit plus venir l’homme réel qui s’approche et lui saute à la gorge.

Tout le monde l’a oublié. Mais le régime de Poutine a déjà failli tomber sous les coups d’un de ses serviteurs et selon l’exacte loi que je décris. C’était la première année de la guerre totale contre l’Ukraine. Le serviteur s’appelait Evgueni Prigojine. Il n’était pas l’un des serviteurs, mais le serviteur le plus fidèle. Il avait commencé comme cuisinier de Poutine, organisateur de ses banquets et, par métaphore, selon la logique des cours tsaristes, goûteur. C’était celui en qui le maître de la Russie, digne petit-fils de Spiridon Ivanovitch Poutine, cuisinier et goûteur de Staline et, avant Staline, de Lénine lui-même, avait le plus confiance.

Et le jour où, à l’inverse de tous les principes enseignés à l’enfant Poutine par son grand-père Spiridon, en infraction à la règle sacrée selon laquelle un goûteur ne trahit jamais celui dont il partage le pain et protège la vie, Prigojine passa à l’action et décida de marcher sur Moscou, rien ni personne ne l’arrêta ; les soldats, sur la route, aux check-points, offrirent à ses prétoriens des boissons chaudes ; et il fallut Poutine lui-même pour, à la dernière minute, dans une ultime conversation téléphonique de suzerain à vassal, lui ordonner : « baisse les yeux, Prigojine ; en mémoire de Spiridon et pour l’honneur des goûteurs, baisse les yeux » – et, plus tard, il le tua.

Mais les miracles se reproduisent-ils ? Quand César triomphe de Pompée, ne succombe-t-il pas à la conjuration suivante, celle de Brutus ? Et Caligula, après avoir humilié l’aristocratie romaine et terrorisé le Sénat, ne finit-il pas assassiné par ses propres gardes du corps ? C’est l’autre loi des dictatures et de leur sérail. On sait, après un complot déjoué, que le tyran peut être défié, que le roi peut être nu – et l’écrasement exemplaire de la première rébellion n’est jamais qu’une invitation, la fois suivante, à frapper plus vite et plus juste. Poutine a déjà survécu plus longtemps que ses prédécesseurs enfermés dans la même mécanique de suspicion, de disgrâce et de solitude. Jusqu’à quand ?

Il y a, enfin, un détail qui n’aura pas échappé au tyran bunkérisé. La guerre en Ukraine, qu’il devait gagner en trois jours, dure depuis plus de quatre ans. Son armée, malgré son nombre, sa puissance et la démesure des moyens engagés, n’a pas fait d’avancée significative pendant ces quatre années. Et les Ukrainiens, qu’il tenait pour des sous-hommes, font mieux que résister puisqu’ils accumulent les succès diplomatiques, les performances militaires et les coups de main d’un genre nouveau qui portent désormais le feu jusque dans les profondeurs de la terre russe. C’est ma conviction depuis mes premiers voyages en Ukraine et mes premiers filmages sur les fronts : le président Zelensky ne perdra pas face à la Russie ; il a pour lui l’élan patriotique de son peuple, le courage de ses soldats et, désormais, la meilleure expertise au monde dans le nouvel art de la guerre qui naît sous nos yeux et où l’intelligence des drones compte plus que le nombre des blindés.

C’est pourquoi cette guerre sera pour Poutine l’équivalent de ce que furent, pour Napoléon, les neiges de Moscou ; pour Hitler, la bataille de Stalingrad, où se brisa le mythe de l’invincibilité allemande ; ou, pour Darius III, le surgissement d’Alexandre le Grand et, avec lui, d’une volonté historique plus intense que la volonté perse. L’étau est là pour Poutine. Aux Ukrainiens l’usure et le saignement de l’empire. Aux janissaires du Kremlin, en toute logique, le coup de grâce.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*