Le « Divin Marquis » se battait avec l’ordre céleste. D’où la disproportion dans les buts, dans la quantité de sang versé, dans les crimes (au bénéfice de Sade, bien sûr). En effet Sade fut un rebelle prométhéen ; la révolution n’est pour lui qu’un prétexte, un pâle reflet de son champ de bataille métaphysique. D’où la disproportion, d’où l’insatisfaction de Sade, son exigence de radicalisation : « Français, encore un effort ! » Sa haine pour les institutions, avant tout pour la religion, n’est qu’un signe superficiel et l’illustration de sa thèse d’un monde sans Dieu. Puisqu’il ne nous est pas donné de pénétrer le mystère de la création, le sens du monde, la vie consciente de l’homme est un scandale intellectuel.
En choisissant un tel rapport à la théodicée, le marquis de Sade s’est placé parmi les héritiers des gnostiques, de leur aile radicale qui voit le monde comme l’œuvre de l’esprit malin, comme une victoire des forces démoniaques sur les forces du bien, ce qui les conduit à professer la débauche, le crime et la renonciation à la procréation. Lorsque Sade se réfère à la nature indifférente, il s’agit donc avant tout de la conséquence de son pessimisme gnostique plutôt que du positivisme qui régnait dans les cercles des encyclopédistes qui lui étaient proches. Sade a radicalisé la question essentielle de la philosophie : Dieu existe-t-il ? En d’autres termes le monde est-il un concept prémédité, et donc conforme, ou est-il le produit du hasard. Les conséquences de sa conclusion, négative bien sûr, furent en proportion de sa monumentale déception : si Dieu n’existe pas, si la vie de l’homme n’est qu’une aventure provisoire, brève et cruelle, et le monde l’œuvre de l’absurde et du hasard, non seulement tout est permis, mais encore le crime est le nec plus ultra de la nature humaine. Le crime est en outre un acte de révolte, le seul acte à la mesure de la prise de conscience du monde par l’homme, le seul qui puisse, plus ou moins, étancher sa soif d’éternité, son aspiration à un sens jamais trouvé de l’existence : « Si l’éternité de l’être dans la nature est impossible, alors la déception est une de ses lois. »
Le gnosticisme de Sade trouve son contraire avant tout dans le christianisme, car celui-ci représente la sujétion, le consentement à l’ordre du monde, le principe de consolation. C’est pourquoi Sade accepte plutôt les dieux païens, lesquels ne sont que les symboles de certaines forces de l’être, du mystère partiel, l’image des passions humaines, à la différence du Dieu monothéiste « qui emplit tout de son énormité ».
Si Sade a déplacé sa révolte métaphysique également vers les régions terrestres, vers l’histoire et la société, vers la morale et les institutions, ce n’est aussi qu’une part de son immense révolte gnostique, un ciel secondaire, la forme visible de cette lutte invisible et à peine pressentie qui se menait dans l’âme du « Divin Marquis ». Parvenu trop tôt à la conclusion fondamentale – que Dieu n’existe pas –, le marquis de Sade, paradoxalement, au lieu d’accepter stoïquement le monde (comme le veut une telle attitude laïque, car l’homme ne peut se battre contre Rien), choisit la révolte. Si le mot choisir a ici un sens. Il s’agit en effet avant tout du cri d’une âme affligée, de l’appel de détresse de la chair périssable, tout autant que d’un concept conscient, d’une doctrine philosophique (gnostique). Et qu’y avait-il donc de plus logique que d’opter, dans ce monde sans Dieu, justement pour la chair, pour le corps humain périssable et l’idéologie du crime comme objet de révolte. Et le crime est chez Sade une catégorie philosophique comme le cogito de Descartes, une façon de s’immiscer dans les affaires de la nature, le seul geste à la mesure de la révolte humaine. Car si Dieu n’existe pas, toute morale est hypocrisie et toute vie un échec, nous dit le terrible Marquis. Et à sa propre question scolastique : « Le meurtre est-il aux yeux de la nature un acte condamnable ? », il donne une réponse sans équivoque : non ! « L’homme en vient au meurtre justement à l’incitation de la nature, car c’est ce qu’elle lui conseille. » Dans ce monde de relativisme généralisé, dans ce monde sans passé et sans avenir, la volupté est le seul présent ; non point une façon de donner un sens à l’existence, mais uniquement d’en remplir l’absurde ; non point une victoire sur le néant, mais un geste souverain de désespoir, la tentative des mortels de conquérir la dignité en bravant les interdits, de s’affirmer à travers la volupté et le crime des êtres vivants confrontés à l’impitoyable Nature et à l’horreur des cieux indifférents. C’est pourquoi, du fait de cette ambition trop grande, de cette mission trop ardue, la volupté de Sade est aussi pénible qu’une corvée, épuisante et douloureuse, répétitive et monotone, malgré l’imagination monstrueuse avec laquelle dans une convulsion extatique il apparie les êtres. Là on va en toute chose jusqu’au bout, là on fornique comme sur l’Olympe et l’on offre en sacrifice des victimes humaines comme dans n’importe quel rituel païen sanglant. Dans le monde de Sade, Eros et Thanatos se rejoignent, on y râle et on y gémit, le sang et le sperme y giclent tout autant. Dans cette copulation généralisée, les soupirs de plaisir et les derniers soupirs se succèdent et se mêlent, il n’y a point de joie, point d’amour, de libertinage et de jeux amoureux, tout y est mortellement sérieux, tout y est rude labeur, démonstration de la doctrine gnostique que l’homme est jeté dans le monde comme dans un cloaque. Si nous prêtons mieux l’oreille à ces cris ultimes, et si nous regardons mieux ces corps convulsés, haletants, nous comprendrons, à l’éclairage irréel, que nous sommes non seulement hors de ce monde, mais, clairement et indubitablement, dans les régions de l’Enfer. C’est parce que l’Instant Élu de Sade est d’ores et déjà donné du point de vue de l’éternité, il le vit, il le voit déjà sub specie aeternitatis ; le corps jouit encore dans la joie de ses fonctions, dans son impulsion destructrice, mais la chair est sur le point de se décomposer, sur le point de devenir le butin éternel de l’éternelle flamme infernale, comme chez Dante. Mais ici il n’y a point de Purgatoire ni de Paradis, tout est rien, et ces corps qui s’unissent, qui se fouettent et s’égorgent sont l’image d’un relativisme qui annule aussi bien le plaisir que la douleur. Les copulations du Marquis sont des rituels aussi lugubres qu’impitoyables, et rien n’est plus éloigné d’eux, avons-nous dit, que l’amour ou la joie d’aimer. C’est pourquoi les scènes monstrueuses de copulation qui sortent de la tête incandescente du Marquis ressemblent plutôt à de sombres mystères moyenâgeux qu’à, disons, des rituels rabelaisiens gais et païens. Les orgies de Sade se déroulent dans des châteaux mystérieux et dans des boudoirs qui, malgré le luxe, apparaissent nus et froids comme une salle d’opération. Car Sade ne sait rien de la somptuosité du jour, du paysage, le paysage ne l’intéresse pas, de même qu’il ignore la richesse des personnages humains et des états psychologiques. La lascivité est la caractéristique humaine prédominante, la seule qui soit digne d’attention, tous les personnages, masculins et féminins, ne sont que les prototypes de l’homo sapiens, sans autres traits distinctifs que ceux qui se rapportent à leur sexualité (hypertrophiée). Et même cela, cette partition par genres n’est mise en avant que pour mieux révéler, à l’instant décisif, au moment de la copulation généralisée, que cette séparation est elle aussi arbitraire et donc non significative, car les frontières entre les sexes s’effacent rapidement, tous s’accouplent avec tous et de toutes les façons, le principe masculin-féminin cesse bien vite d’exister, de même qu’à travers l’inceste disparaissent les distinctions de parenté. Car ici, avons-nous dit, la lascivité est donnée dans son état pur, comme une sublimation ; nue, non point comme un corps nu, mais comme une idée nue, comme une thèse bien claire : Dieu n’existe pas, hélas !
L’exaspération des Lumières
Dans cette chorégraphie monstrueuse de Sade, dans cet inceste généralisé, les barrières sociales elles aussi s’écroulent, les domestiques et les maîtres se livrent les uns aux autres à tour de rôle, tirant de cette transgression des conventions, de cette violation des normes une force supplémentaire dans la volupté (car chaque infraction à la loi, chaque non respect des normes, la sodomie, l’inceste, la torture, le crime ne servent qu’à provoquer les sens). Mais pour un instant seulement ; seulement tant que le maître n’a pas consommé tous les plaisirs de la mésalliance. Au-delà le domestique (la domestique) ne peut accompagner le maître, le chemin à cet endroit est étroit, au-dessus du gouffre qu’il faut franchir il n’y a qu’une poutre sur laquelle ne peut prendre place qu’une seule personne : le maître. Car ce chemin conduit à la mort. C’est le châtiment de la mésalliance à laquelle le domestique (la domestique) s’est laissé aller, de même que la torture n’est plus maintenant que châtiment, car seul le maître en tire maintenant volupté. Dans cette Volupté Suprême donc, le domestique ne peut plus suivre le maître, à cet endroit se rétablit la hiérarchie antérieure que l’on avait oubliée un instant. Seul a droit à la Volupté Suprême celui pour qui la fornication est un acte religieux, l’immolation rituelle de la victime (ou sa parodie), un postulat philosophique – le maître. Lui seul peut prétendre aux prérogatives de l’Être Suprême, lui seul peut donner la mort. Dans le Château, ce logos en petit, il imite le mécanisme du monde, il parodie l’absolutisme de la Nature, sa tyrannie, son indifférence. C’est pourquoi dans le monde de Sade il n’y a ni indulgence, ni pitié, ni repentir.
Puisque le monde est impénétrable – « car il n’est pas donné à l’homme d’atteindre aux origines » –, il ne reste au gnostique éclairé que l’imitation de la nature comme acte de désespoir ultime et de révolte. En cela le marquis de Sade n’a fait que radicaliser la philosophie des Lumières, son matérialisme, son vitalisme, son athéisme prudent. Il a opposé au progrès son concept pessimiste de l’homme jeté dans le monde : l’homme aspire à l’absolu et c’est pourquoi il ne peut trouver de consolation. Le pessimisme de Sade est un des plus sombres, des plus fondamentaux et des plus destructeurs que la philosophie connaisse. En effet, alors que les doctrines pessimistes ou fatalistes professaient en dernière instance l’acceptation du destin, la passivité, le nirvâna, le pessimisme de Sade est agressif. De la déception il tire la fureur, et il y a en lui quelque chose de la rage du conquistador. Pour lui l’homme est tas de chair, passion aveugle, machine à copuler. C’est pourquoi dans ses œuvres tout n’est que convulsion et déchirement, lutte, sueur, sang et sperme, et le seul mot humain articulé, pas celui qui sort des lèvres des victimes torturées, mais celui qui est arraché à la poitrine du tortionnaire-sybarite est le mot « je meurs ». Et ce mot n’est pas seulement une métaphore (une métonymie) de la volupté à son apogée, mais il en est un substitut : vivre l’orgasme signifie mourir, car l’orgasme est la seule horloge biologique qui marque l’heure exacte, chaque orgasme est une petite mort, jouir signifie mourir un peu, comme l’on dit : « Partir, c’est un peu mourir. »
Les œuvres de Sade, en dépit de l’immense imagination érotique du Marquis, sont terriblement monotones, car « rien ne s’y passe », après la première copulation seul le nombre des partenaires augmente et les figurae Veneris changent, et après le premier crime, le premier choc tout recommence, tout tourne en rond, les personnages se multiplient comme se multiplient les cris et les crimes (et le principal et le seul handicap de tout texte érotique est son côté répétitif, son caractère de monomanie). On pourrait donc appliquer au marquis de Sade cette même formulation qu’il utilisa à propos de Voltaire : « N’ayant d’autre intention que de mettre la philosophie dans ses romans, il a pour cette même raison tout abandonné. » Sade lui aussi a « tout abandonné », et ses œuvres ne sont que l’illustration brillante d’une seule et même idée, d’une seule et même obsession : l’existence humaine comme un échec. « La vertu et le vice se retrouveront ensemble dans la tombe, l’un à côté de l’autre. » Son imagination enflammée crée à partir d’une seule matière, à partir de la chair humaine, et ses yeux pleins de convoitise se concentrent sur un seul ciel nocturne, la nox microcosmica, que les atlas anatomiques du moyen-âge placent dans un cercle dont le centre se situe à l’aine et dont la circonférence ne dépasse pas le nombril et les genoux. Cette nox microcosmica se transforme chez Sade en immenses ténèbres cosmiques sans étoiles et sans Dieu, en Apocalypse.
Dubrovnik, janvier 1986.
Traduit du serbo-croate par Pascale Delpech.
