Un jour prochain, grâce à Un voyage romantique dans le Grand-Océan (1847-1850) – une compilation érudite faite par Frédéric de La Grandville des récits de voyage d’Adèle de Dombasle, première femme-aventurière, partie en 1847 à la découverte du monde polynésien –, le temps sera peut-être venu d’inscrire cette fille du vent au panthéon du féminisme, aux côtés d’Olympe de Gouges, de Germaine de Staël, Flora Tristan, George Sand, Louise Michel et quelques autres grandes figures de l’émancipation des femmes.
Non que le féminisme naissant ait été le combat de cette voyageuse intrépide, mais sa courte vie d’exploratrice-ethnologue aux antipodes, au mitan du dix-neuvième siècle, est un exemple en actes de la cause des femmes et de leur désir inextinguible d’indépendance.
Paris, septembre 1847. Bravant la réprobation du milieu qui est le sien, cette jeune femme de vingt-huit ans, mariée mais séparée, mère de trois enfants en bas âge, vivant dans le beau monde, quitte soudain Paris, en compagnie d’un ethnologue amateur, Edmond de Ginoux, missionné par le Quai d’Orsay pour enquêter sur les missions religieuses en Océanie française. Elle-même rendra compte par la plume et le dessin des lieux qu’ils visiteront.
Depuis Pauillac, sur un bateau de fortune qui fait eau de toutes parts, via Madère et le cap Horn, suivi d’une attente de plusieurs mois à Valparaiso, le duo, qui s’évertue à ne jamais faire couple aux yeux d’autrui, rallie les îles Marquises au terme d’un voyage de 48 000 kilomètres et de près d’un an.
But rêvé d’un si fastidieux périple, l’escale à Nuku Hiva, la plus grande des îles Marquises, va durer six petits jours, fin août 1848. Mais, relatée avec science et empathie par Adèle de Dombasle, quelle moisson ethnographique sur le vif nous offrent ces Isles Marquises, au crépuscule d’une société de quelques milliers d’âmes colonisée par la France !
Adèle de Dombasle n’aura pas chômé à Nuku Hiva. Sur place, elle décrypte la cosmologie complexe des divinités insulaires, où s’opposent le dieu bon – servi par des divinités secondaires qui président à la marche du soleil et des astres, aux saisons, à la végétation, à la reproduction des poissons, au bien-être des humains –, et le dieu mauvais assisté de génies dont l’action est de tracasser sans relâche l’humanité. Pluies, tempêtes, ouragans, maladies, moustiques, requins sont son œuvre, et ce dieu est l’objet d’un culte exclusif, destiné à l’apaiser. A lui reviennent les sacrifices humains. Les interdits sont infinis, leur transgression entraîne, pour la plupart, la mort. Quant aux sacrifices humains et à l’anthropophagie, dont se justifient l’administration française pour annexer les Marquises et les missionnaires blancs pour convertir les populations, la chrétienne qu’est Adèle de Dombasle n’en écrit pas moins qu’« il n’y a, dans cette atroce coutume, ni sensualisme ni appétit grossier. C’est absolument et rigoureusement un acte religieux, une communion. »
Deux tribus entrent en guerre. Les prisonniers sont l’objet de fêtes publiques, les femmes dansent, les guerriers entonnent des chants de guerre. Le grand prêtre sacrificateur frappe les prisonniers. Lavés, vidés, leurs corps farcis de patates douces sont cuits dans des fours sous terre. A défaut d’ennemis, des membres de la tribu – et même des enfants sacrés, élevés par les prêtres et qui connaissent leur destinée –, sont égorgés et mangés.
Le pic du séjour express des deux Français à Nuku Hiva sera la visite à la grande prêtresse Hina, « richement belle de formes », le corps finement tatoué de délicates dentelles bleues. Entièrement tatoué de la tête aux pieds, entouré de ses fétiches, chevelures humaines, casse-têtes, bâtons de commandement ornés d’ossements humains, son époux, le vieux chef Vékétou, est à la veille de mourir. La grande prêtresse s’élance sur le cercueil de sa fille, en détache une amulette, l’offre à la visiteuse. La scène respire un mélange de terreur, de répulsion et de fascination.
Fin de la visite à Nuku Hiva, les deux voyageurs gagnent Tahiti… d’où ils sont presque aussitôt expulsés vers le Chili par le gouverneur français qui n’a pas pardonné à Edmond de Ginoux, lors d’un précédent séjour à Tahiti, ses prises de position anticolonialistes. Ginoux ne cessera de protester en vain auprès des autorités françaises tout au long du chemin du retour en France, via Lima, Panama, New York et les chutes du Niagara.
L’épisode est une première. L’ethnologue qu’est Ginoux prend la défense des populations menacées d’acculturation. On retrouvera cette posture chez tous les anthropologues du futur, à commencer par Margaret Mead, Michel Leiris, Marcel Griaule, Claude Lévi-Strauss, tant d’autres.
Quant à la Polynésie française, les religions ancestrales furent éradiquées. Gauguin s’établit à Atuona, sur l’île de Hiva Oa, où il mourut en 1903, non sans avoir abondamment contaminé les descendantes d’Hina.
Victor Segalen, médecin de la Marine en poste à Tahiti, racontera l’agonie de la civilisation maorie dans Les Immémoriaux. Avec Adèle de Dombasle, Ginoux avait ouvert la voie.
Remarque incidente : l’ouvrage de Frédéric de La Grandville est préfacé par une descendante d’Adèle de Dombasle, Arielle Dombasle, qui, à deux siècles de distance, lui ressemble étrangement. Même élégance de l’esprit, même liberté, même fougue de vie, même intérêt passionné pour les grandes aventures du temps.
Adèle et Arielle : par-delà deux générations, un même être dans deux corps ?
