Quel sens le mot « intellectuel » a-t-il aujourd’hui pour vous ? Êtes-vous un intellectuel ? Récusez-vous, au contraire, l’appellation ?
Nous sommes tous des intellectuels. Tout homme dans la société est un intellectuel. La notion ambiguë de mouthaqqaf, en arabe, indique un homme de culture et de pensée. Qu’est-ce que la culture ? Disons que c’est tout ce qui procède de l’homme : tout ce qu’il produit dans son milieu propre est culture. Qu’un potier fabrique une gargoulette, qu’un homme crée une fondation religieuse ou compose une partition, tout cela relève de la culture, et c’est dans ce sens que je l’entends. On peut dire qu’il n’y pas d’homme qui ne soit de culture, et un intellectuel sans le savoir. Pour prendre le terme au sens premier, dans un village, le plus humble des fellahs célèbre des us et coutumes, par ses chants, ses mariages, ses danses, et même sa récente ferveur pour la télévision… Il est cultivé : « être humain » signifie « cultivé ». La culture n’en a pas moins ses spécificités, ce que j’en dis, c’est le sens général, le fond commun. Quel est le sens particulier ? Celui de la conscience individuelle qui cherche ses marques dans la vie, la littérature, les arts, la réflexion intellectuelle de façon à donner à l’être humain une posture dans l’existence. Mais je ne vois pas qu’il y ait de charge d’intellectuel, je ne conçois pas d’emploi réservé où quelqu’un soit autorisé à dire : « Je suis un intellectuel », comme on dirait : « Je suis plombier ». Ce que je décris se retrouve aussi bien chez un ingénieur, un médecin, un paysan… un ministre même. Tous. Il y a parmi eux des gens occupés de pensée, de raison, d’art, de littérature, pourquoi ne pas dire d’eux qu’ils sont des intellectuels ? Le sentiment de responsabilité à l’égard des affaires de la cité est justement partagé par la plupart d’entre eux, plus généralement partagé peut-être par les penseurs, les gens de lettres et d’arts, mais est-ce bien sûr maintenant ? Et quelle objection voit-on à la trouver chez le citoyen ordinaire ? Quant à moi, je ne récuse bien sûr pas l’appellation d’intellectuel, je la partage seulement selon le droit de tous.
Y a-t-il des figures intellectuelles, et lesquelles, qui vous aient influencé de manière déterminante ? Des « exemples » qui vous ont inspiré, voire modelé et dont vous pourriez, aujourd’hui encore, invoquer l’autorité ?
Des personnalités m’ont influencé, certes. Mais passons pour l’instant sur la question de l’intellectuel. Ce qui m’a influencé ? Tout, tout le monde. Des philosophes, des écrivains, des hommes politiques. Saad Zaghloul, grand homme politique égyptien des années 1920-1930 et père de notre indépendance, a exercé une influence profonde sur moi. Et des écrivains : Taha Husseyn, et Mahmoud Abbas al-Aqqad par leur conception de notre patrimoine et la façon dont ils nous présentaient la pensée universelle.
Ce ne sont pas les seuls. Il y a les incontournables, tous les autres, ceux des Indes, d’Europe, des Amériques. J’ai été très influencé dans mon jeune temps par George Bernard Shaw, et H. G. Wells, et Anatole France. Et, bien que je ne sois pas communiste, par la pensée de Karl Marx, qui m’a également beaucoup apporté. Et Gandhi, et Tagore, des personnalités mystiques, d’autres encore. Cela ferait un répertoire par ordre alphabétique ; les idées, leurs philosophies, même quand je ne les ai pas adoptées, m’ont toujours impressionné. J’ai senti, avec le marxisme, qu’un grand changement se produisait dans le monde et dans la vision que l’on portait sur lui. Bernard Shaw m’a marqué par l’ironie de son théâtre, son humanisme, son socialisme aussi, et Tagore reste pour moi le modèle de l’homme, de la belle spiritualité. Malraux, à un moindre degré, m’a touché par ses romans sur la Chine. Il m’est très difficile de vous donner plus d’exemples, voilà toute une vie que je lis et que tout ce que j’ai lu s’est imprimé en moi.
Quel est le rôle des intellectuels en cette fin de XXe siècle. Pensez-vous, comme certains, que leur rôle soit achevé ? Ou ont-ils toujours leur mot à dire, au contraire, dans les affaires de la cité ?
Quel rôle ? Pour finir n’a-t-il pas toujours été d’exprimer la vie et les affaires de la cité ? Pourquoi voudriez-vous que cela finisse ? Depuis le commencement du monde ces choses ne finissent pas de finir. Comment et pourquoi le rôle des intellectuels devrait-il prendre fin en un temps justement où le savoir circule librement à travers le monde par-delà l’esprit et la parole ?
On a beaucoup glosé sur les « erreurs » des intellectuels, leur « aveuglement », parfois leur « irresponsabilité ». Que pensez-vous de ce procès ? Approuvez-vous sa sévérité ? Ou celle-ci vous semble-t-elle devoir être nuancée, voire contredite ?
Quelles « erreurs » et quels intellectuels ? Les intellectuels ont-ils commis collectivement ces erreurs dont vous parlez ? Ont-ils tous eu les mêmes positions ? Méfions-nous des jugements totalitaires, sources de préjugés. Qu’il s’agisse de régimes totalitaires, de révolutions dévastatrices ou de toute autre cause perdue ou gagnée, ils n’ont pas eu les mêmes positions, c’est le principe même de la liberté. On peut lire simultanément les défenseurs et les détracteurs d’une idéologie dans notre propre presse même… Les dictatures ont autant été attaquées que défendues, regardez bien.
Il serait injuste de dire que les intellectuels n’ont pas, chez nous, joué leur rôle et qu’ils ont négligé les affaires du monde, ce n’est pas ainsi. Les valeurs que nous défendons nous les avons connues par l’intermédiaire de gens qui pensent. Les situations déviantes sont attaquées par des penseurs et des penseurs les défendent, et c’est bien ainsi.
Quels sont les obstacles auxquels se heurte, selon vous, dans les pays où vous vivez et travaillez, la parole des intellectuels : indifférence des médias, tobu-bohu des opinions, répression policière, répression douce et par le spectacle, ses illusions, ses leurres – autres obstacles ?
L’intellectuel bénéficie dans certains pays de situations favorables, dans d’autres moins. Les obstacles ne sont pas toujours ceux que vous dénombrez. Ils ne sont pas nécessairement policiers, ils viennent parfois de la base et ce n’est pas le pouvoir qui en est responsable : c’est le stade inégal de développement – de culture – qui est en cause. Oui, si certains freins viennent des gouvernements, le fanatisme, l’intolérance peuvent venir du peuple, c’est de cela, pris entre ces deux pôles, que peuvent vraiment souffrir les intellectuels. Ce contre quoi ils luttent et ce dont ils doivent payer le prix par la prison et l’exil, la fuite et la terreur de l’assassinat concerté ou spontané.
Quelles sont, dans la conjoncture, toujours, qui est la vôtre, les tâches qui vous semblent les plus urgentes, les préjugés les plus menaçants, les causes à défendre, les périls à conjurer ? Bref, quels sont, à vos yeux, les enjeux du jour pour la pensée et pour l’action ?
Je réclame bien sûr – et je ne suis pas le seul – la liberté comme fondement, et la démocratie comme régime. Mais, là aussi, il ne s’agit pas d’un consensus. Vous trouverez des intellectuels qui ne sont ni pour la liberté ni pour la démocratie. Elles ne les enthousiasment pas. Que craignent-ils ? Mais la liberté et la démocratie justement, allez comprendre. Peut-être pensent-ils qu’ils n’y auront aucun rôle… ?
Le rôle de l’intellectuel est de jouer sa partie contre l’intolérance sous toutes ses formes. Par l’écriture s’il est écrivain, par la parole s’il est homme de radio ou de télévision, par la loi s’il est au pouvoir. C’est pourquoi je suis contre ceux qui parlent des intellectuels comme d’une catégorie, d’une classe sociale. Qui sont-ils donc ? Coutumes, costumes, héritages culturels, traditions, philosophie, science ou arts. La culture est l’affaire de tous, de quel homme pourrait-on dire qu’il en manque ? Chacun y puise à sa mesure, sans que je sache vous dire dans quel cadre institutionnel ou social l’insérer. Pour moi, le professionnel de la pensée n’est pas un héros, il n’est pas à mes yeux la conscience incarnée d’une société. Celui qui se consacre à la pensée, on l’appelle penseur, un point c’est tout, il agit au même titre que les autres, mais à travers ce savoir-faire particulier. Nous avons des penseurs très réactionnaires… L’intellectuel, notre mouthaqqat, est un simple veilleur toujours aux aguets des affaires de son monde, oui, et qui prend ses positions avec courage, quelles que soient les voies empruntées.
