Alors qu’une rétrospective canonique sur les dernières années de Matisse s’ouvre au Grand Palais, se frotter à ce monstre sacré de l’art du XXe siècle, prophète de la joie de vivre, porté au firmament par toute la critique, les poètes et les écrivains de l’époque, d’Apollinaire à Aragon, sans compter les aficionados d’aujourd’hui qui s’apprêtent à défiler en masse, n’est pas sans risque. S’ajoutant à ce concert d’admiration universel, deux livres qui lui sont consacrés pour l’occasion ont piqué ma verve iconoclaste. Un hiver avec Matisse, d’Antoine Compagnon, académicien français, analyse avec science et passion cinquante ans de l’œuvre et de la vie du maître de la couleur que fut Matisse. Coutumier des pastiches artistiques (Proust, Bacon, de Staël), Stéphane Manel, dans Matisse plein soleil, mêle avec humour et piété filiale textes et dessins à la manière de Matisse lui-même.
Ces hagiographies aiguillonnant mes penchants iconoclastes, je me rappelais Roland Barthes évoquant, dans Mythologies, après la mort de Matisse, « une esthétique de congé payé sur la Riviera » ; je m’apprêtais, non sans quelque sectarisme pro-Picasso, à faire de son rival azuréen moins un peintre qu’un décorateur, fût-il réputé « facile ». Mais, à parcourir l’exposition au Grand Palais, j’en ai été pour mes frais. Et je fais ici amende honorable.
Devançant la doxa de l’entre-deux-guerres qui allait l’instituer en peintre de La Danse, des odalisques et des poissons rouges, Matisse, à rebours du fauvisme dont il était, avec Derain, le bruyant inventeur, avait écrit en 1908 dans ses Notes d’un peintre ceci : « Ce que je rêve, c’est un art d’équilibre, de pureté, de tranquillité, sans sujet inquiétant ou préoccupant qui soit […] quelque chose d’analogue à un bon fauteuil qui délasse de ses fatigues physiques. » L’art, un bon fauteuil. Allez dire ça à Jérôme Bosch, à Michel-Ange, à Goya, à Van Gogh, à Kokoschka, à Soutine, à Picasso, à Basquiat, à Bacon, à Lucian Freud…
Mais, tout autant, mettre les plaisirs et les jours en peinture, célébrer la ronde des danseuses sur les cimaises des fondations et des musées d’art contemporain, fendre les eaux glacées des temps modernes, oublier les guerres, les famines, l’oppression, offrir un surcroît de bonheur à tous les heureux du monde, aux amants du beau, par la polyphonie de la couleur et du trait, quelle bénédiction ! Aux antipodes des grands explorateurs de la condition humaine par la brosse et le pinceau – ces Phares chantés jadis par Baudelaire –, merci tout autant à tous ces avocats du bel aujourd’hui et de l’été du monde, merci à Véronèse, à Rubens, à Watteau, à Fragonard, à Manet, à Gauguin, à Renoir, à Matisse, à Bonnard, à Léger, à Dufy, à David Hockney, tous familiers des jardins d’Arcadie, merci pour leurs célébrations, à travers les âges, du bonheur de vivre et d’aimer.
Merci à Matisse qui, en pleine Seconde Guerre mondiale, à laquelle il ne fera nulle allusion dans son œuvre, alors que son ex-épouse et sa fille entraient dans la Résistance, se réinvente jusqu’à sa mort, en 1954, comme jamais auparavant. Rescapé d’un cancer, octogénaire cloué sur un lit de douleur, les mains perclues d’arthrite, il délivre, dans une Europe en ruine au sortir de l’enfer, un message de beauté éblouissant, que cette exposition au Grand Palais orchestre en majesté.
Comme si elles n’avaient jamais existé, les innombrables odalisques du passé sont impitoyablement bannies par Matisse, tout au long de son crépuscule triomphant. Oublié, Dieu merci, le mièvre Bonheur de vivre (1905), oubliées La Desserte rouge (1908) aux folles arabesques, La Conversation (1908-1912), où les deux protagonistes aux visages étrangement absents n’échangent pas un mot, oubliées Les Baigneuses à la Cézanne (1907), gentillettes gamines gainées de noir. Oubliés de même L’Atelier rouge, au désordre sans queue ni tête (1911), Le Luxe I et Le Luxe II aux poses ridicules (1907), de même que L’Intérieur aux aubergines, de même que l’horrible Musique (1909-1910), peuplée de musiciens nus, sans sexe, parfaitement inexpressifs, de même que La Famille du peintre (1911), qu’on dirait dessinée par un enfant maladroit, de même encore que Les Poissons rouges (1914) et autres Demoiselles à la rivière (1907-1919). Même La Danse de la Fondation Barnes, à Philadelphie (1933), et la fadeur de tous ces corps blancs sur fond rose ou fond noir, ne viendront pas nourrir le Matisse solaire de la fin. L’artiste fait table rase de lui-même. Pareille éradication, que redouble la forclusion de la guerre, montre le degré d’aggiornamento mystérieux dont Matisse s’est rendu maître.
Sérénité parfaite, harmonies multiples, art aérien : les gouaches découpées au ciseau de Jazz (1944), puis les Nus bleus baudelairiens, reproduits mille fois sur des posters et des affiches, règnent sur les cimaises du Grand Palais, immatérielles Jocondes, loin de toute pesanteur du monde, de tout affairement humain. On est dans l’au-delà du désir ; le silence des spectateurs se fait religieux. Certains, comme atteints du syndrome de Stendhal, restent de longues minutes, figés, tétanisés d’admiration devant une toile, un dessin, au risque de perdre connaissance.
À la mort de Matisse, Picasso aurait dit ceci : « Il y a des choses que nous nous sommes dites, lui et moi, qui ne seront plus jamais dites après nous, emportées dans le silence de la tombe. »
On y est. Et c’est tout le contraire d’une tombe.
Exposition Matisse 1941 – 1954
Grand Palais (Paris)
24 mars – 26 juillet 2026
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