Elle aime la musique romantique, les quatuors de Schubert, la musique de chambre, Chostakovitch, le grand air et la montagne l’été, où elle emporte avec elle toute une sélection des livres de la prochaine rentrée littéraire qu’elle a la chance de recevoir en avant-première.
Elle a fait du rock. Elle parle de « rythmicité », de « musicalité du texte ». Elle aime « découvrir les langages nouveaux » et « quand ce style-là, à ce moment-là, est très organique chez un auteur ».
Loraine, 40 ans, violoncelliste et directrice de conservatoire, vit en Île-de-France. Elle a créé son compte Instagram il y a cinq ans, poussée par « un désir de nourriture intellectuelle » qui lui manquait dans son métier.
Elle s’est très vite aperçue que de ses chroniques résultait une atmosphère, « un cocon de sincérité et de bienveillance » au sein de ce qui s’est établi au fil du temps comme « une véritable communauté ». Les réseaux sociaux ont généré de nouvelles familles, en rassemblant des étrangers qui se ressemblent au travers d’une commune obsession – en l’occurrence, la littérature. « C’est un échange de passion, c’est un peu ma safe place. »
Elle s’intéresse surtout à « la littérature générale contemporaine » : « Je n’aime pas le terme “littérature blanche” qui est injustement péjoratif, alors que l’on trouve des pépites d’écriture. Certes, il y a énormément de parutions et certaines écritures sublimes sont quelquefois un peu noyées, mais ces nouvelles écritures existent et ce sont elles qui m’intéressent. »
Elle se dit plus attachée à un style percutant qu’à une histoire. Parmi les écrivains contemporains, elle cite avec un enthousiasme lumineux Pâture d’Alexandre Lamborot, Les Guerres précieuses de Perrine Tripier, Si tu traverses les eaux de Justine Bo et Elles d’Alba de Céspedes.
Elle ne pourrait jamais lire un livre écrit par une personnalité politique. Elle se réjouit de « pouvoir contribuer à faire émerger des auteurs inconnus et à mettre en lumière des écritures différentes ». Ce qu’elle aime, et ce qui l’intéresse vraiment, c’est avoir développé une double identité, visuelle et d’écriture, à mesure qu’elle postait ses chroniques.
Elle dit qu’« il faut arriver à se désengager de la course à la popularité » qui pousse à suivre les tendances majeures. Celles-ci se répètent et forment des espèces de clusters de vues, de likes, de titres et de noms d’écrivains précédés d’un hashtag, de datas – et donc aussi de livres – mis en avant par un algorithme d’un goût parfois douteux et qui, dans le réglage de ses hyperparamètres, n’a pas été doté de la faculté de jugement esthétique en matière littéraire – pas davantage qu’en quelque autre matière (mais c’est un autre débat) – ni d’une quelconque éthique critique.
Loraine pense que les instagrammeurs peuvent représenter un relais différent – et souvent, aussi, rallonger la durée de vie de certains livres.
Elle se sent privilégiée, « un peu reconnue », et se dit « surtout très reconnaissante » lorsqu’une maison comme Gallimard l’invite à trois reprises à assister aux présentations aux libraires et à faire la rencontre des auteurs à l’occasion de la parution de leurs œuvres.
Entretien
Vous chroniquez beaucoup de sorties récentes. Quel est votre regard sur la littérature contemporaine ?
Il y a énormément de parutions chaque mois, chaque année, à chaque rentrée littéraire. L’offre est très large, mais on parvient tout de même à trouver des pépites d’écriture. Une écriture, un style, une patte personnelle, voici les éléments qui m’intéressent en premier lieu. Si un texte pouvait être écrit par n’importe qui, il m’intéresserait moins. Je suis bien plus attachée à un style percutant qu’à une histoire absolument folle. De telles pattes d’écriture existent, et des auteurs les possèdent aujourd’hui.
On entend souvent que les écrivains contemporains sont nuls, qu’ils ne font pas d’efforts. Je caricature, bien sûr.
Pas du tout. Je peux vous citer des auteurs. Par exemple, sorti chez Lattès au printemps dernier, Pâtured’Alexandre Lamborot, un premier roman. Je l’ai lu en une journée, il m’a retournée, c’est une claque totale. Le fond, l’histoire en elle-même est dingue, et la forme ! J’avais lu, de Perrine Tripier, son tout premier roman chez Gallimard, sorti il y a trois ans : Les Guerres précieuses. C’est une écriture absolument sublime. Il existe aujourd’hui des écritures vraiment sublimes, mais elles sont un peu noyées parmi les quatre cents et quelques romans de la rentrée de septembre. Trouver les deux, trois, quatre pépites n’est pas évident.
Est-ce que vous considérez que vous faites de la critique littéraire, un peu, pas du tout ? Comment définiriez-vous ce que vous faites ?
On pourrait dire que c’est de la critique littéraire. En revanche, il ne m’arrive presque jamais de « démonter » un livre. Une telle action, quand elle est gratuite, est d’une violence inouïe. Derrière chaque roman se trouve un travail d’auteur énorme et un travail d’éditeur toujours justifié. Je donne mon sentiment, mon avis, mon regard, en assumant leur portée subjective.
C’est ça la grande différence entre la critique à l’ancienne et ce que vous faites, me semble-t-il : vous êtes beaucoup moins « durs ».
Dans cette sphère, nous nous attachons surtout à partager notre passion de la lecture. Je ne suis, sur Instagram, que des comptes de lecteurs. Nous aimons nous passer les livres. Au fil des échanges avec d’autres bookstagrameurs et bookstagrameuses, nous tissons une communauté : nous connaissons nos goûts littéraires respectifs et nous nous repassons les bonnes feuilles. Je suis un compte parce que ses lectures me parlent. C’est une affaire de goût. Si une lecture ne me parle pas, je ne le suis pas. Cela permet d’enrichir nos catalogues. Et si je peux donner des idées de lecture aux gens, c’est génial. Quand on me dit : « J’ai lu ce bouquin grâce à toi, parce que j’ai lu ta chronique », je suis ravie. La lecture, à mon sens, a un rôle d’évasion. J’attends d’elle qu’elle m’emmène ailleurs. À partir du moment où l’auteur ou l’autrice a réussi cette mission, que le voyage opère, alors le pari est gagné.
Comment faites-vous pour créer du « bon » contenu tout en vous pliant aux contraintes du réseau ?
J’essaie justement de ne pas me soumettre à ces contraintes. L’algorithme d’Instagram change en permanence ; parfois on ne comprend pas pourquoi, durant une période, on obtient un nombre de vues très important, puis trois mois après, tout descend d’un coup. Il faut un effet de mode et de répétition pour que l’algorithme pousse certains contenus. Attendre une reconnaissance de sa part est compliqué. Si je voulais que cela marche absolument, je publierais des posts sur Guillaume Musso, Virginie Grimaldi et compagnie. Ce n’est pas ce qui m’intéresse. Il faut donc arriver à se désengager de cette course à la popularité.
Quels sont les forces et les avantages de ces formats, et quels en sont les Inconvénients ?
Il y a un côté pratique : on sort du boulot, on est dans les transports en commun, on n’a pas le temps d’aller chez son libraire ; on ouvre Instagram, on va voir les comptes que l’on aime bien qui parlent de livres, cela nous donne des idées, on se dit : « Tiens, celui-là j’ai envie de l’acheter ou d’aller le prendre à la bibliothèque. » Instagram permet de démocratiser la culture en rendant les livres visibles par tous. Derrière son écran, l’anonymat offre la tranquillité de choisir librement. Ce n’est pas une vulgarisation de la littérature, c’est plutôt une facilitation de l’accès à son domaine.
Le sponsoring ou les partenariats pourraient-ils avoir tendance à aplatir ou à uniformiser le paysage littéraire, selon vous ?
Ceux qui font des partenariats rémunérés – ce n’est pas mon cas – et qui malgré tout gardent toute leur liberté d’écriture et de chronique existent sûrement. Mais il faut une sacrée force de caractère pour ne pas craindre de déplaire à l’éditeur qui vous rémunère pour défendre un livre. Il faut oser car, à la différence d’un critique littéraire qui travaille pour une revue ou à la radio et qui est engagé par elle, le fait qu’il n’y ait pas d’intermédiaire fait que l’on perd en liberté.
Intéressant, ce sujet : l’absence d’intermédiaire… Dans un monde idéal, faudrait-il qu’il existe des partenariats avec les libraires ou les éditeurs, mais qu’on laisse aux créateurs de contenus une liberté totale de ton, de choix et de propos ?
C’est cela. En général, on a le choix : je reçois des romans que j’ai sélectionnés. De temps en temps, on m’envoie un roman que je n’ai pas demandé ; dans ce cas, je me sens très libre de ne pas le lire. Mais si ce sont des romans que j’ai choisis – parce que, par exemple, on m’envoie les parutions des deux mois à venir –, je m’engage à les lire. Je m’engage moralement, car je n’ai pas de contrat, je suis libre de faire ce que je veux, mais cela reste un engagement : on m’envoie le livre, je le lis et je fais un retour dessus, le plus sincère possible, et toujours dans la bienveillance. Si l’on me payait pour cela, oserais-je dire que je n’ai pas du tout été touchée ? Je ne sais pas. Peut-être aurais-je moins cette liberté.
J’ai l’impression qu’il serait assez souhaitable que les créateurs de contenu numérique collaborent de manière un peu plus formalisée avec les acteurs culturels classiques : le digital peut sauver un certain nombre d’acteurs importants et menacés, comme les petits libraires ou les revues papier, et inversement les supports et structures culturelles traditionnelles peuvent apporter un certain crédit aux créateurs de contenu numérique. Ces deux mondes pourraient s’entremêler, collaborer davantage, peut-être même fusionner, par endroits. Qu’en pensez-vous ?
Quand j’ai des échanges de mails avec les éditeurs, ils sont toujours très respectueux de mon travail, et je pense que nous représentons une couche médiatique supplémentaire pour eux. Pour l’instant, nous sommes encore dans une période où il n’est pas toujours évident pour tous les acteurs d’arriver à cohabiter et de savoir où est sa place. Il y a trois ans, j’étais invitée à la présentation de la rentrée littéraire de Gallimard. Antoine Gallimard avait dit à cette occasion que c’était la première année où ils accueillaient des influenceurs littéraires, parce qu’ils avaient le sentiment que cela commençait à être quelque chose d’émergeant et d’important. Les éditeurs ont pris conscience que nous avons aussi une voix à porter, et qui peut être très intéressante auprès des lecteurs. J’ai le sentiment qu’on commence à nous accorder du crédit. Il s’agit pour moi d’une source d’espérance. Mais aussi, mais surtout, d’une responsabilité : veiller à transmettre, avec exigence et accessibilité, le bonheur de lire.
Loraine Épilogue
