Le printemps de mes seize ans, le confinement, Bonjour tristesseLe Rouge et le NoirL’Étranger, L’existentialisme est un humanisme – en un mois seulement, je découvre une partie du panthéon de mes auteurs de chevet : confinée, je n’ai jamais autant voyagé ! Alors que je viens de terminer Le Rouge et le Noir et que je cherche – presque désespérément – un nouveau livre à me mettre sous la dent, je tombe par hasard sur une vidéo de Constance Arnoult. Elle a un trait de liner noir, un sourire qui s’étire jusqu’aux oreilles, un petit air, comme ça, de Brigitte Bardot, et me fout une claque ! Oui, une claque. Enfin une claque littéraire, mais une claque quand même. Régulièrement, Constance poste ce qu’elle appelle « les claques » et recommande un livre, une pièce, un film. Grâce à elle, j’ai notamment pu ajouter à ma liste de révélations du confinement Katerina, de James Frey. Aujourd’hui elle a fondé son média, L’éloge, qu’elle dirige avec Emma Lavenka. L’une est actrice, l’autre est agrégée de lettres modernes et les deux sont donc également journalistes. Le média s’articule principalement sur le spectacle vivant, en recommandant pièces, opéras, concerts ; mais les deux créatrices glissent toujours quelques publications sur des livres, des pièces, des auteurs. 

J’ai tout de suite su que je voulais interviewer Emma et Constance pour ce prochain numéro. Déjà, peut-être, parce que je me reconnais un peu en elles, mais aussi parce que Constance a été une des premières à m’instruire sur les réseaux sociaux, et à me faire comprendre que l’on pouvait parler de littérature même en étant jeune, que l’on n’était pas obligé d’avoir tout lu, mais que l’on pouvait engager une transmission à travers un désir, une passion. 

Je retrouve les deux jeunes femmes dans un café en face de la rédaction, on est toutes les trois assez heureuses de se rencontrer, je crois. Constance et Emma s’écoutent, se contredisent, s’interrogent, déplacent des idées, se répondent, et s’émeuvent ensemble. Je les regarde décortiquer avec précision les livres qui ont changé leurs vies, j’ai l’impression de mieux les connaître. Constance évoque Katerina, et sans que je puisse avoir le temps de lui dire que moi aussi, grâce à elle, ce livre a un peu changé ma vie, elle me confie ne plus y poser le même regard. Elle a changé, ou peut-être simplement grandi ? Constance et Emma ont à peu près cinq ans de plus que moi, et je ne sais pas pourquoi, mais j’ai le sentiment qu’elles me rendent un peu plus forte, curieuse, et puissante.

Entretien

Comment est né le désir de créer un média autour de la culture ?

Constance Arnoult : À l’origine, il y a eu les « Claques ». Elles sont nées pendant le confinement, à un moment où je cherchais une autre manière de parler de culture. Lorsqu’un livre, un spectacle ou un artiste me bouleverse, j’ai immédiatement envie de le faire découvrir. J’avais déjà une petite communauté sur les réseaux, et les Claques sont nées de ce désir : transmettre une secousse, un enthousiasme, une émotion très vive, dans un format qui ne ressemble pas au discours culturel traditionnel.
Au début, j’ai lancé cela comme une bouteille à la mer. Je pensais que les vidéos circuleraient surtout auprès des personnes qui me suivaient déjà. Mais l’ampleur a été immédiate. J’avais consacré des chroniques à Katerina et à En attendant Bojangles ; des lecteurs m’envoyaient des photos prises en librairie, où l’on voyait les deux livres posés côte à côte, et il y a eu un effet très net sur les ventes. C’est à ce moment-là que nous avons compris qu’il se passait quelque chose.

Emma Lavenka : J’ai découvert Constance Arnoult à travers une de ses Claques littéraires. Je suis tombée dessus dans mon fil d’actualité pendant le confinement. Il y avait une spontanéité et une joie de parler des œuvres que je n’avais pas vues ailleurs.

À quel moment l’idée d’un média à part entière apparaît-elle ?

C. A. : Au bout de quelques mois, après avoir fait ces chroniques seule sur mon compte Instagram, Anaëlle Malka m’a aidée sur les scripts et, très vite, je me suis dit qu’il fallait essayer de créer un espace dédié, où l’on publierait régulièrement et où l’on pourrait structurer cette intuition. On a décidé de donner un nom à ce projet, de lui faire un logo, mais cela restait très fragile, très artisanal. Il y a eu tout de suite un engouement : en quarante-huit heures, des milliers de personnes suivaient L’éloge. Beaucoup avaient suivi les Claques et avaient envie de poursuivre l’aventure. On a compris qu’il fallait prendre cela au sérieux. Le nom a été déposé, et l’entreprise a été créée quelques mois plus tard.

E. L. : Il existait encore très peu de comptes véritablement dédiés à la culture, et encore moins des comptes structurés comme L’éloge. Les grandes institutions culturelles n’avaient pas encore pris le virage numérique. Le Covid a joué un rôle énorme. C’est à ce moment-là que l’Opéra de Paris, la Comédie-Française, les maisons d’édition ont commencé à inventer d’autres façons de parler au public.

C. A. : Cette question m’intéressait déjà avant. J’avais fait un mémoire sur la démocratisation de la culture via les réseaux sociaux. Je me demandais pourquoi des institutions importantes, qui ont des artistes extraordinaires à défendre, ne s’emparaient pas davantage de ces formats. Le confinement a accéléré ce mouvement. Aujourd’hui, tout le monde a compris qu’il faut une stratégie d’influence digitale dans la culture ; à l’époque, ce n’était pas encore le cas.

Emma Lavenka, comment êtes-vous arrivée dans L’éloge ?

E. L. : J’avais fait des études de lettres, notamment à l’ENS, et je préparais l’agrégation. J’étais dans un rapport à la littérature extrêmement scolaire, très méthodologique : dissertation, analyse de texte, grammaire, fiches, concours. En plein milieu de cette période, et alors que je préparais l’agrégation, je tombe sur une vidéo de Constance Arnoult qui parlait de littérature avec une authenticité, une légèreté, un humour et une liberté rares. Cela a planté une première graine. 
J’ai ensuite commencé à enseigner, et ma grande question était : comment recréer cet enthousiasme-là dans la transmission ? Puis un jour, je vois que L’éloge cherche quelqu’un pour développer un pôle littérature. Je n’avais aucune existence sur les réseaux : je n’avais jamais rien posté sur mon compte Instagram, je ne savais pas faire une story. J’ai envoyé ma candidature, et après plusieurs entretiens, elles m’ont finalement choisie parmi énormément de candidatures.

Toutes deux, vous décrivez un retour à une relation plus directe, plus instinctive, plus « horizontale » à la littérature. C’était une nécessité ?

E. L. : Oui, absolument. J’ai vraiment eu la sensation de passer d’un rapport vertical à la littérature – celui de l’institution, du savoir, de la discipline – à une relation plus horizontale, plus sensible, plus vivante. Dans ma première vidéo pour L’éloge, je disais que j’en avais assez d’entretenir un rapport vertical à ma discipline et que j’avais besoin de retrouver ce que j’avais aimé, toute petite, dans la lecture. C’est exactement cela que L’éloge m’a permis de faire.

C. A. : Quand on fait des études littéraires exigeantes, on peut finir par oublier ce qui nous y a conduits. On entre en hypokhâgne ou en khâgne par amour des livres, avec le désir de passer ses journées à lire ; puis, à force de méthode, d’outils et d’épreuves, ce plaisir premier peut s’user. Pour moi, les Claques, puis L’éloge, étaient aussi une manière de renouer avec cet élan simple qui consiste à dire à quelqu’un, comme à une amie à la terrasse d’un café, qu’il faut absolument lire ce livre, sous peine de manquer quelque chose de merveilleux. C’est peut-être, au fond, ce que l’on cherche toujours à retrouver.

L’éloge s’est d’abord concentré sur le spectacle vivant, puis s’est rouvert à l’ensemble de la culture. Pourquoi ce mouvement ?

C. A. : Dans un premier temps, se concentrer sur le spectacle vivant a été une stratégie adroite : il y avait un vrai manque. Mais, au fond, nous étions frustrées. Nous avions envie de parler de tout ce qui nous bouleversait : livres, films, expositions, spectacles. Pourquoi se l’interdire ? 

E. L. : Le projet est donc passé de « média du spectacle vivant » à une ambition plus large : réenchanter la culture. Cela paraît stratégique vu de l’extérieur, mais c’était d’abord une nécessité intime. Toute l’équipe ressentait cette frustration. Nous voulions retrouver une vraie liberté de prescription et de découverte.

Comment définiriez-vous votre travail ? Journalistes, influenceuses, créatrices de contenu, médiatrices ?

E. L. : La réponse la plus honnête, c’est que nous sommes au carrefour de tout cela. Nous n’avons pas fait d’études de journalisme, nous n’avons pas de carte de presse, mais nous faisons parfois un travail qui relève du journalisme : des reportages, des interviews, des visites d’ateliers, de la préparation éditoriale.

C. A. : Et en même temps, nous faisons aussi de l’influence, si l’on entend par là le fait de parler de ce que nous aimons dans l’espoir que d’autres y viennent à leur tour. Nous faisons de la direction artistique, du montage, de la veille, de l’écriture, de la production. Et puis nous sommes des entrepreneuses : c’est une dimension essentielle du travail. En réalité, notre métier consiste à porter un projet culturel qui est devenu une petite entreprise, avec toutes les tâches que cela implique.

E. L. : Le terme qui me convient personnellement le mieux est peut-être celui de « porteuses de projets dans le monde de la culture ». Il y a une dimension de médiation, bien sûr, mais aussi une dimension de gestion, de stratégie, de fabrication. C’est un métier très composite.

C. A. : Cela dépend aussi des projets. Quand nous préparons un entretien en amont, en travaillant les questions à partir de notre ligne éditoriale, c’est effectivement un travail journalistique. Quand une institution nous dit : « Voilà notre lancement de saison, inventez une production vidéo originale, incarnée, écrite, mise en scène », nous sommes plutôt du côté de la production, de la mise en récit, de l’incarnation. Selon les jours – et parfois au sein d’une même journée –, nous sommes journalistes, créatrices de contenu, productrices, entrepreneuses.

E. L. : Une casquette par jour, au minimum.

C. A. : Plusieurs casquettes par jour, même.

Dostoïevski n’était pas forcément un auteur qu’on s’attend à voir surgir sur Instagram. Pourquoi avoir choisi de lui consacrer une série ?

E. L. : Il y avait d’abord une raison très conjoncturelle : Les Démons étaient adaptés à la Comédie-Française au moment où nous avons tourné cette mini-série. C’était donc une façon de parler de littérature en passant par le spectacle vivant. Mais il y avait aussi une raison beaucoup plus personnelle : je suis passionnée par la littérature russe et, pour moi, Dostoïevski est l’un des plus grands génies de l’histoire de la littérature. J’étais très heureuse de pouvoir en parler dans un format un peu décalé.

C. A. : L’enjeu était aussi de montrer qu’on pouvait faire entrer sur les réseaux des œuvres ou des auteurs qui, a priori, n’appartiennent pas à l’imaginaire du glamour numérique. Dostoïevski, dans l’imaginaire collectif, c’est un vieux Russe dépressif, auteur de romans immenses, quelque chose d’un peu intimidant. Nous aimons justement travailler contre cette intimidation.

E. L. : Dans ce format, on avait choisi quelques éléments qui permettaient de l’attraper autrement : son rapport au jeu, le casino, les excès, la vie à vif, l’énergie des chefs-d’œuvre. L’idée n’était pas de simplifier à outrance, mais de trouver une porte d’entrée. C’est toujours l’enjeu : comment happer les gens autour d’un sujet culturel quand l’économie globale des plateformes pousse beaucoup plus naturellement vers le voyage, la beauté, le lifestyle, des contenus plus immédiatement désirables ?

Justement, comment fait-on pour « happer » en trois secondes avec un sujet culturel ?

C. A. : C’est notre question quotidienne. Nous testons énormément de choses, et nous n’avons pas de recette magique. Tout se joue dans la construction narrative, dans la formulation, dans le montage, dans le rythme, dans le visuel. En réalité, c’est très proche d’un travail de scénario : comment annoncer tout de suite de quoi l’on va parler, comment créer de la curiosité, comment faire comprendre au spectateur qu’il va gagner quelque chose à rester ?

E. L. : On appelle cela le « hook » : les trois premières secondes. Si ces trois secondes ne sont pas dynamiques, claires, entraînantes, un contenu peut être excellent et ne jamais rencontrer son public. C’est la règle du jeu des plateformes. Quand on travaille pour les réseaux, il faut l’accepter.

C. A. : Le « hook » peut être verbal, visuel, ou les deux. Emma, par exemple, commence parfois sa chronique en s’asseyant : le simple mouvement crée déjà un effet. Ensuite, le montage accompagne cela par un zoom, un dézoom, un changement de rythme. Tout cela compte.

E. L. : Il y a plusieurs stratégies. On peut suspendre une information, créer un suspense, promettre quelque chose qui ne sera donné qu’un peu plus tard afin d’augmenter ce qu’on appelle la rétention – c’est-à-dire le nombre moyen de secondes regardées. Une minute de rétention, c’est extraordinaire. Pour nous, trente ou quarante secondes, c’est déjà un beau score. En moyenne, quinze secondes, c’est déjà considéré comme une réussite. Cela donne une idée de la violence de ces formats.

C. A. : Mais nous n’aimons pas seulement jouer du suspense. Nous avons aussi une stratégie de l’instantanéité et de l’utilité. Une vidéo qui a très bien marché commençait par : « Si vous avez un spectacle de danse à voir en avril, c’est celui-là. » En trois secondes, on donnait une information directement utile, presque immédiatement activable. Pareil pour un reportage tourné dans les immenses hangars d’une compagnie qui loue des costumes de toutes les époques : j’ouvre la vidéo en demandant si, pour une soirée Marie-Antoinette, on peut venir se costumer ici. Évidemment, personne n’organise des soirées Marie-Antoinette tous les week-ends, mais cela crée tout de suite un univers visuel, une situation, une projection, une utilité imaginaire. 

E. L. : Le décalage fonctionne également. Il peut, par exemple, passer par un « hook » polémique : « Je déteste les théâtres à l’italienne. » L’idée est d’abord de créer un choc, puis de nuancer, d’expliquer, de revenir sur l’origine du terme, sur l’histoire de ces théâtres et sur les problèmes de visibilité qu’ils peuvent parfois entraîner. 

C. A. : C’est pour cela que, lorsque des institutions culturelles travaillent avec nous, elles nous disent souvent : « Faites ce que nous ne pouvons pas faire. » Elles savent parler d’une saison, d’une œuvre, d’un artiste ; elles ne savent pas toujours jouer avec les codes des réseaux sociaux, avec la proximité, l’incarnation, l’adresse directe, l’humour. C’est là que se situe notre savoir-faire.

Est-ce qu’il y a des livres ou des auteurs que vous aimez mais dont vous ne parleriez plus aujourd’hui, ou pas de la même manière ?

E. L. : Il y a des œuvres dont notre lecture a changé. La toute première chronique que Constance a faite sur Katerina de James Frey, par exemple, je ne crois pas que nous la ferions de la même manière aujourd’hui. Non pas parce qu’il faudrait censurer le livre, mais parce que notre regard a évolué, notamment à travers le féminisme. Ce qui apparaissait autrefois comme un amour passionnel, sensuel, absolu, peut désormais nous apparaître aussi comme une relation toxique ou comme une représentation de la femme qui ne nous correspond plus.

C. A. : La question, ce n’est donc pas tant : « Peut-on encore parler de telle œuvre ? », mais : « Comment en parler ? » Si nous faisions aujourd’hui une chronique sur Belle du Seigneur, par exemple, nous ne l’aborderions sans doute pas avec les mêmes outils qu’il y a dix ans. 

E. L. : Nous n’avons pas l’impression de nous censurer. En revanche, nous avons une ligne éditoriale. Nous recommandons des œuvres qui nous émerveillent ou dont nous pensons qu’elles peuvent produire de l’émerveillement chez notre public. Ce cadre ne nous empêche pas ; il nous oriente.

Le féminisme a donc modifié votre manière de lire et de recommander les œuvres ?

C. A. : Oui, bien sûr. Non au point de réduire chaque œuvre à cette seule grille, mais suffisamment pour que certaines choses deviennent impossibles à ne pas voir. Quand nous avons travaillé sur Carmen, par exemple, il nous paraissait important de rappeler qu’il s’agit aussi d’un féminicide. Certaines personnes n’ont pas aimé que nous le formulions ainsi, alors que c’est simplement un fait. Nous n’aurions peut-être pas eu ce réflexe il y a quelques années. Ce n’est pas que l’œuvre change ; ce sont nos outils de lecture qui s’enrichissent.

E. L. : Nous ne sommes pas un média militant au sens strict, et il existe des influenceurs littéraires beaucoup plus explicitement politisés que nous. Mais le féminisme fait partie de nos vies, de notre manière de penser, et donc forcément de notre regard sur les œuvres. Et puis, très concrètement, nous dirigeons aussi une entreprise en tant que femmes. Cela change la façon dont on se situe dans le monde culturel et professionnel. Il nous est arrivé, en rendez-vous avec des interlocuteurs très sérieux, d’entendre qu’il ne faudrait surtout pas avoir d’enfants si nous voulions que notre boîte survive. On voit bien que certaines choses restent profondément structurantes.

Que recouvre exactement, pour vous, ce mot d’« émerveillement » ?

E. L. : L’émerveillement n’est pas forcément celui du conte de fées ou des paillettes. Il peut être intellectuel, sensoriel, émotionnel, visuel. Ce qui nous intéresse, c’est l’œuvre qui produit une secousse, une claque, qui déplace le regard.

C. A. : Crime et châtiment n’a rien d’un objet « merveilleux » au sens décoratif du terme, et pourtant c’est une expérience d’émerveillement intellectuel et émotionnel immense. C’est pareil avec Faulkner, avec des pièces de théâtre très sombres, ou avec des œuvres qui sont difficiles, polémiques, rugueuses. L’émerveillement, pour nous, n’a rien d’enfantin au mauvais sens du terme ; c’est un bouleversement.

Le nom même de L’éloge dit beaucoup de votre parti pris. Pourquoi avoir choisi de parler seulement de ce que vous aimez ?

C. A. : D’abord parce qu’il y a déjà trop de choses pénibles dans le monde pour ne pas essayer de faire circuler un peu d’énergie joyeuse. Ensuite parce que nous prenons beaucoup plus de plaisir à parler de ce que nous aimons. Nous n’avons pas envie de consacrer des heures d’écriture, de tournage, de montage et d’incarnation à quelque chose qui ne nous a pas touchées. S’y ajoute une raison plus intime : j’éprouve une immense admiration pour ceux qui créent. Dans le monde de l’art en particulier, je trouve déjà remarquable qu’une personne parvienne à mener une œuvre à son terme. Que le résultat me touche ou non, le simple fait d’avoir porté un projet, de l’avoir mené jusqu’au bout, de s’être exposé et d’avoir pris ce risque suscite chez moi une forme de respect. Je n’ai donc pas le désir d’y ajouter une entreprise de démolition. Cela ne signifie pas que je sois hostile à la critique ; simplement, je ne me sens pas faite pour l’exercer publiquement dans le cadre de L’éloge.

E. L. : Il faut distinguer la critique de la critique négative. Dire d’une œuvre qu’elle est remarquable, en expliquant pour quelles raisons, relève déjà pleinement de la critique. Nous ne sommes pas dans le registre d’un enthousiasme pur et sans objet ; nous cherchons au contraire à formuler ce qui rend une œuvre importante, ce qu’elle ouvre, ce qu’elle produit et ce qu’elle déplace.

C. A. : Simplement, nous avons choisi une critique positive. Et d’un point de vue strictement algorithmique, ce n’est pas forcément le chemin le plus facile. Le polémique, le négatif font beaucoup plus cliquer. Nous savons très bien qu’il serait plus simple de construire une très grande audience en misant sur la critique agressive, sur le voyeurisme du désaccord. Mais ce n’est pas l’énergie que nous voulons mettre dans le projet.

E. L. : Nous ne nous sommes pas dit : « Soyons positives, cela nous apportera des clients. » Pas du tout. Cela s’est fait dans l’autre sens. D’abord il y a eu un désir de parler de ce que nous aimions ; ensuite, l’entreprise s’est construite autour de cette cohérence-là.

C. A. : Le nom est venu en cherchant à dire cette orientation. Nous tournions autour de titres comme La pépite, La crème, L’ode… Puis, L’éloge s’est imposé. Nous allions choisir d’éclairer ce qui, à nos yeux, mérite d’être mis en lumière.

Cette ligne suppose-t-elle que vous soyez toujours d’accord entre vous ?

C. A. : Pas du tout, et heureusement. Dans l’équipe, il peut y avoir de vrais veto. Si quelqu’un estime qu’une œuvre est impossible à défendre pour des raisons fortes, on l’entend. Mais il est assez rare que nous parlions d’un objet qu’une personne aurait franchement détesté.

E. L. : Il y a surtout des différences d’intensité. Une œuvre peut avoir bouleversé l’une d’entre nous et simplement plu à une autre. Mais avec Constance, nous avons quand même souvent des goûts proches, ce qui facilite le travail.

C. A. : Et cela vaut aussi pour Les Éloges, la cérémonie : nous nous réunissons autour d’une table et nous choisissons ensemble les spectacles qui nous ont le plus marquées. C’est totalement subjectif, mais toutes les cérémonies le sont. La différence, c’est que nous l’assumons clairement.

E. L. : Nous n’essayons pas de faire croire qu’il existe un palmarès objectif. Les Éloges, c’est l’écosystème de L’éloge : ce que nous avons vu, ce que nous avons aimé, ce qui nous a semblé digne d’être distingué. Et, pour les lauréats, il y a ensuite un jury.

Vous reproche-t-on parfois de trop vous émerveiller ?

C. A. : Oui, parfois on nous dit que nous nous extasions sur tout. Mais c’est un choix de ton. Nous assumons une forme d’hyperbole parce qu’elle correspond à l’esprit de L’éloge, et aussi parce que, très franchement, nous parlons un peu comme cela dans la vie. Ce n’est pas un vernis plaqué de l’extérieur ; c’est une manière d’être au monde.

E. L. : Il y a une différence entre l’excès vide et l’intensité sincère. Quand nous nous engageons sur une œuvre, c’est parce qu’elle nous a vraiment impactées. Ce n’est pas une rhétorique automatique.

J’aimerais vous poser une question presque impossible : avez-vous un « mauvais livre préféré » ?

C. A. : Je me méfie de cette idée de « mauvais livre », comme de celle de « plaisir coupable ». Il y a souvent, derrière cela, une forme de snobisme. Dire : « Je sais bien que c’est mauvais, mais j’aime quand même », c’est encore une manière de se donner le beau rôle.

E. L. : Si l’on entend par « mauvais » non pas médiocre, mais difficile, peu agréable, alors la réponse change. Il y a des œuvres qui ne procurent pas immédiatement de plaisir, ou qui résistent, mais qui ouvrent des champs immenses de compréhension.

C. A. : Si je devais répondre, je parlerais plutôt de ces grands classiques qu’on lit parfois avec effort, qu’on a du mal à traverser, mais qui, ensuite, aident à comprendre l’histoire littéraire, les références dans d’autres œuvres, le monde dans lequel on évolue. Ce sont peut-être mes « mauvais livres préférés » : ceux qui ne flattent pas forcément le plaisir immédiat, mais qui agrandissent.

Emma Lavenka, dans une vidéo sur Faulkner, vous dites : « Quand le cœur se met à accélérer tellement c’est beau. » Qu’est-ce que vous nommez là ?

E. L. : Je parle d’un moment physique très précis. Quand je sens cela, je sais que le livre ne me touche pas seulement intellectuellement, mais qu’il agit aussi sur mes émotions, sur mon corps presque. C’est rare, et c’est justement pour cela que j’y fais tellement confiance. C’est comme un signal : je suis en train de consacrer du temps à une œuvre qui me mène vraiment quelque part.

C. A. : C’est précisément à partir de ce genre de sensation que sont nées les Claques. Les gens me demandaient parfois pourquoi je n’en faisais pas davantage ; je répondais que cette sensation n’arrive pas si souvent. Il faut qu’un livre vous prenne physiquement, presque malgré vous, alors même que vous êtes seule avec lui. 
Je crois que je ressens encore plus intensément cela avec le spectacle vivant. Il y a des moments, devant un grand ballet ou un grand opéra, quand la musique monte, où vous vous dites : c’est cela, la vie. C’est pour cela qu’on a envie de vivre, pour ce moment-là, pour ce qui se passe dans le ventre à cet instant précis. C’est très simple, presque un peu naïf à dire, mais c’est cela que nous voulons transmettre.

Et dans votre propre expérience de lecture, Faulkner représente cela ?

E. L. : Oui, profondément. Le Bruit et la fureur m’a d’autant plus marquée que je l’ai lu à un moment où j’étais peu disponible pour les émotions. C’était en prépa, dans un rapport très scolaire aux œuvres, presque purement intellectuel, et ce livre m’a prise par surprise. Il y avait là un niveau de perfection formelle et de vertige que j’avais rarement rencontré. Cette manière de multiplier les points de vue, de nous faire entrer dans des consciences très éloignées de nous, c’est l’un des pouvoirs les plus sidérants de la littérature. On peut très bien se reconnaître dans Madame Bovary ; mais entrer dans la tête d’un être infiniment lointain, et pourtant sentir quelque chose de très proche, c’est une autre expérience. Faulkner m’a fait cela.

Est-il facile, ensuite, de parler du style ?

C. A. : Non, au contraire. Nous ne savons jamais quelle est la bonne porte d’entrée pour donner envie de lire : l’histoire, le style, la structure, le personnage, l’émotion ? J’entre souvent dans un texte par le style, parce que j’ai appris à en reconnaître les ressorts et que la langue est une matière avec laquelle je sais travailler. Mais, paradoxalement, j’en parle assez peu dans les chroniques, parce que je n’ai pas envie de retomber dans une parole scolaire.

E. L. : Le style s’éprouve pourtant. J’ai pris une immense claque récemment avec Les Guerres précieuses de Perrine Tripier. Certains auteurs ou autrices sont des stylisticiens, ou se pensent d’abord à partir du style ; chez d’autres, on va puiser d’autres aspects. Selon les périodes de la vie, on n’a pas envie des mêmes livres, ni des mêmes intensités stylistiques.

C. A. : À une époque, nous faisions des live sur Instagram et je pouvais passer une demi-heure à analyser une phrase, un paragraphe, un rythme. J’adorais cet exercice. C’est un format qui me manque parfois. Les réseaux imposent une condensation extrême, mais il y aurait sans doute, un jour, quelque chose à inventer du côté du long : un live, un podcast, une série qui permettrait de dire pourquoi une phrase est extraordinaire, comment elle fonctionne, ce qu’elle fait à la langue et à la pensée.

E. L. : Nous avons souvent cette frustration. Quand on aime les œuvres à ce point, deux minutes paraissent parfois dérisoires. En même temps, il y a aussi une forme de beauté à essayer d’y faire tenir tant de contenu. 

Ainsi, vous avez envie d’inventer des formes plus longues…

E. L. : Oui. Il y a des sujets dont on sent immédiatement qu’ils débordent le cadre d’une minute trente ou de deux minutes. Depuis longtemps, j’ai envie d’ouvrir des espaces plus étirés, où l’on pourrait développer une intuition, travailler une figure, suivre une idée sur la durée. J’ai par exemple envisagé, à un moment, de mener un travail de recherche plus approfondi sur la figure de la femme trentenaire dans les arts. Ce sont des objets qui demandent du temps, des détours, des nuances, et les réseaux ne permettent pas toujours cela.

C. A. : En même temps, je crois qu’il ne faut pas opposer trop simplement le court et le long. On peut dire énormément de choses en très peu de temps, et il y a un vrai plaisir de condensation. Je suis persuadée qu’on pourrait faire un format très bref consacré au style, par exemple : prendre une phrase de Dostoïevski ou de Faulkner, et montrer en deux minutes pourquoi elle est extraordinaire. Ce serait un exercice passionnant.

E. L. : Oui, mais il reste tout de même un désir de formats plus longs – un podcast, peut-être, ou d’autres objets encore. Quand on aime les œuvres au point où nous les aimons, on a parfois envie de demeurer davantage avec elles, d’aller plus loin que la simple secousse initiale. Disons qu’il y a en nous, en permanence, cette tension entre l’efficacité du format court et le désir d’un temps plus ample.

Vous souvenez-vous de vos premiers livres, de vos lectures d’enfance ?

C. A. : Je me souviens très bien des Colombes du Roi-Soleil. C’est l’un des premiers livres que j’ai véritablement dévorés au point de lutter contre le sommeil pour continuer à lire. C’est, je crois, mon premier souvenir très net de lecture autonome. Plus tard, j’ai aussi le souvenir très vif d’avoir lu Le Rouge et le Noir presque pour impressionner mes parents, avec une part de bravade et d’orgueil tout à fait assumée.

E. L. : Mes premiers souvenirs sont liés à la lecture faite par mes parents. Ma mère me lisait la Comtesse de Ségur, puis j’ai grandi avec Le Petit Prince. Et j’ai un souvenir extraordinaire de mon père qui glissait, chaque semaine, une bande dessinée d’Astérix sous mon oreiller. Cela a duré longtemps, parce qu’il y en avait beaucoup. C’était une vraie fête. Plus tard, les nouvelles de Maupassant ont compté, notamment celles qu’on lisait au collège.

C. A. : La bande dessinée est une porte d’entrée magnifique. Elle a une puissance d’initiation énorme.

Un livre vous a-t-il déjà sauvées ?

C. A. : Le mot « sauver » est peut-être trop fort, mais il y a des livres qui vous transforment, qui vous aident, qui vous consolent, qui vous donnent des outils pour traverser un moment. Il y a quelques années, les essais et la littérature féministes ont profondément modifié mon rapport à moi-même. Cela n’a pas été confortable ; cela a même produit une vraie crise intérieure, presque une crise d’adolescence tardive. Mais cela a transformé toute ma manière de me comprendre et de comprendre le monde.
E. L. : Et puis il y a aussi ces livres qui arrivent au bon moment. Après une rupture très douloureuse, lire Passion simple d’Annie Ernaux a été pour moi une expérience de consolation immédiate. Je me suis dit : quelqu’un a ressenti cela avant moi ; donc je vais survivre. Ce n’est peut-être pas un salut au sens absolu, mais c’est une compagnie, une élévation, une aide très concrète.
Je crois que certaines œuvres sauvent certaines personnes. Ou, en tout cas, qu’elles empêchent de sombrer à un moment donné. Pour moi, ce qui a compté, ce sont souvent des lectures qui ont remis en cause mes cadres de pensée. Sur le moment, cela ne m’a pas « aidée » au sens apaisant du terme ; au contraire, c’était parfois très violent. Quand on découvre de nouvelles lectures du monde – Mona Chollet, Virginie Despentes, Simone de Beauvoir, Edward Saïd –, on voit vaciller beaucoup de choses sur lesquelles on s’était construite. On se dit : il va falloir tout repenser. C’est déstabilisant, parfois douloureux, mais profondément précieux.

C. A. : J’ai lu Simone de Beauvoir relativement tard, vers 20 ans, alors que ce sont des livres qu’on aurait pu me mettre dans les mains beaucoup plus tôt. Le Deuxième Sexe n’est pas un livre facile ; mais justement, ce type de lecture produit de grands déplacements de paradigmes. On se dit ensuite qu’il faudrait que tout le monde le lise, à tous les âges de la vie : à 20 ans, à 40, à 60. 

E. L. : Ce sont des bouleversements de perspective. On ne sort pas indemne de certaines lectures. Et c’est très bien ainsi.

Vous écrivez, l’une et l’autre ?

E. L. : Si l’on parle d’écriture au sens large, oui, bien sûr : nous écrivons tous les jours pour L’éloge, des scripts, des textes, des formats, des notes, des structures. Mais si la question porte sur une écriture plus intime ou plus personnelle, mon rapport à l’écriture a longtemps été lié à des périodes de grande détresse. J’ai énormément écrit quand j’étais malheureuse. L’écriture a été pour moi une forme de compensation, de consolation, presque de thérapie.
Aujourd’hui que je vais mieux, je ressens moins cette nécessité. Cela me fait parfois penser que mon rapport à l’écriture n’était peut-être pas un rapport organique, au sens où certains écrivains ne peuvent pas vivre sans écrire, mais un rapport de réparation. Peut-être qu’un jour j’arriverai à écrire de la fiction en étant heureuse. Ce serait pour moi une vraie forme de maturité.

C. A. : Moi, j’ai moins un rapport viscéral à l’écriture. En revanche, j’ai un besoin constant de lancer des projets, de faire naître des choses, de créer des formes. Cet élan ne passe pas forcément par l’écriture ; il passe par l’initiative, par la fabrication, par la mise en mouvement. Je n’ai pas le réflexe d’écrire dès que quelque chose me traverse, mais j’ai presque maladivement besoin d’ouvrir de nouveaux chantiers.

E. L. : Au fond, c’est peut-être notre point commun : même si cela prend des formes différentes, nous avons toutes les deux besoin de transformer l’enthousiasme en quelque chose de partageable.

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