André Laidli, bientôt 33 tours et « Petit proustien » que l’on devine secrètement grand, professeur de lettres et de philosophie pour les jeunes aspirants aux classes préparatoires aux grandes écoles, vit dans le 20earrondissement de Paris, un endroit bizarre où les gens, paraît-il, sont heureux.
Ce Niçois d’origine, avec une belle voix aux accentuations de hautes tours, porte Verlaine, Paul-Jean Toulet et Valérie Larbaud en son cœur poète, Proust, Tolstoï, Pierre Michon et Sei Shōnagon aux extrêmes nues des fauteurs de langue.
Très érudit, tout aussi délicat, la bande son de sa vie intérieure, presque tout entière tournée vers les épiphanies de raffinement que peuvent contenir telle impression, telle description, c’est du Rachmaninov, c’est du Schubert, c’est aussi, parfois, du Leon Bridges. Soul to soul, qu’importe le siècle, pourvu que l’âme reste.
Il aime « les lieux d’absence, de vacance, de neutralité », les places antiréelles qui permettent d’interrompre la parole du monde entre deux parenthèses étoilées, « comme l’Écosse ». Il a aussi aimé les boîtes de nuit.
Il plaide pour un peu plus d’excès, de fougue et de passion, d’approfondissement et de précision (pour ne pas dire de névrose maniaque, voire de trouble obsessionnel compulsif) dans la manière de parler des livres sur les réseaux. Un peu plus de feu digital. Un peu moins de givre algorithmique.
Il se méfie du tout-instantané auquel nous nous sommes peut-être un peu trop habitués à son goût. Il décèle, je crois, une menace, un danger derrière la facilité sympathique et confortable qui, depuis un certain temps déjà, est devenue la norme et l’idéal communs de notre manière de nous exprimer – comme l’a par exemple très bien sténographié un Frédéric Beigbeder dans L’homme qui pleure de rire.
Il tient à nous rappeler que la littérature n’a toujours survécu que par quelques milliers de lecteurs. Il ne s’en fait pas trop pour elle.
Il cite Pierre Bergougnioux, Jean-Paul Goux, François Emmanuel, Pierre Silvain, Michon encore, Guéorgui Gospodinov, parmi les écrivains contemporains capables de l’enchanter vraiment. Je le soupçonne aussi d’aimer Pascal Quignard et d’avoir oublié de le citer.
Il consacre ses posts et ses hashtags à Jules Laforgue, René Guy Cadou et André Dhôtel.
Les mots suivants, écrits par André Laidli en légende de l’une de ses toutes premières publications, le décrivent parfaitement. Ils m’ont touchée à un point sensible et que je visite de moins en moins souvent (le givre) ; et c’est pour cette raison que, dorénavant, je suivrai le Petit proustien avec grand intérêt.
« Anthologie littéraire du monde.
Une anthologie, non par auteur ou par genre, mais par objet : puisque la littérature nous offre de redire le monde afin de le retrouver, sinon tout autre, du moins changé, pourquoi ne pas faire le tour des choses, des lieux, des heures, des visages que les livres nous permettent de revoir ? On rêverait en effet, à côté de toutes les théories scientifiques, d’un catalogue littéraire du monde où chaque chose recevrait enfin une juste, une belle expression : la pluie, un ruisseau, le geste de se recoiffer, l’odeur d’un vieux meuble les soirs d’été, la nudité d’un corps, etc.
Anthologie aventureuse et bien illusoire, on s’en doute, car comment rassembler en un seul bouquet tout ce que la littérature a révélé du monde ? Simplement comme l’on fait en marchant, en cueillant à mesure des fleurs (c’est la belle étymologie du mot “anthologie” : action de cueillir des fleurs, pour le plaisir d’abord de cueillir). »
Entretien
Est-ce que vous aimeriez écrire ?
J’ai déjà écrit plusieurs manuscrits qui n’ont pas été retenus. Des romans sur l’adolescence plutôt que des romans destinés aux adolescents. Ils ont une dimension un peu proustienne… Pas dans le style ou la forme, mais dans l’esprit. Ce qui m’intéresse, c’est la vie des personnages, traiter des thèmes comme le deuil ou certaines expériences marquantes de cette période.
Est-ce que vous collaborez avec des librairies ou des maisons d’édition ?
Oui, de manière ponctuelle.
Aimeriez-vous que ce soit plus régulier ?
Oui et non. Ce qui me freine, c’est l’idée de devoir lire et parler de livres qui ne me plaisent pas. J’imagine que c’est une crainte assez partagée.
Plusieurs de vos camarades prescripteurs me donnent la même réponse. Les créateurs devraient pouvoir choisir les livres. Un accès libre à un catalogue de maison d’édition rendrait-il la collaboration plus facile à accepter ?
Absolument. Je vois autour de moi des influenceurs qui reçoivent énormément de livres et enchaînent les partages à un rythme très soutenu. Et je me demande, où se trouve le temps de lecture patiente dans tout ça ? Entrer véritablement dans un livre, ça peut prendre un mois, ou deux, parfois trois… Évidemment, ça dépend des ouvrages. Ont-ils réellement le temps de savourer ces lectures ? D’autant plus que beaucoup ont un travail à côté.
Les impressions qu’ils partagent restent-elles superficielles ?
Cela relève souvent d’une logique commerciale. Il faudrait une critique littéraire volontairement en décalage, qui parlerait de livres sortis six mois ou un an plus tôt, hors de l’actualité. Il faut du temps pour qu’un livre déploie pleinement ses effets. Si l’on regarde les critiques littéraires du XIXe siècle, c’est frappant : Madame Bovary, par exemple, a été commenté six à neuf mois après sa publication. Le choc peut être différé. Et puis, ce phénomène ne se limite pas à Instagram ou TikTok : il est aussi lié aux stratégies des maisons d’édition. On assiste à une inflation d’adjectifs – « livre inoubliable », « chef-d’œuvre », « coup de foudre » –, comme si chaque parution était exceptionnelle. Mais deux mois plus tard, le même discours se répète, puis encore six mois après. C’est assez compréhensible. Le monde de l’édition est fragile et sent bien que tout est en train d’évoluer. Je comprends donc ces pratiques. Néanmoins, il y a en nous deux lecteurs qui cohabitent difficilement : le lecteur patient, qui aime prendre son temps, et le lecteur moderne, qui accepte les règles du jeu du système, sa vitesse. Concilier les deux n’est pas toujours évident.
Pouvez-vous expliquer le concept de votre compte ? Que recouvre cette « anthologie littéraire du monde » dont vous parlez dans l’un de vos premiers posts ? Quelle est votre intention ?
Tant que les choses n’ont pas été exprimées, elles n’existent pas vraiment. Les écrivains et les poètes le disent souvent : les objets, les lieux, les moments n’accèdent pleinement à l’existence qu’une fois nommés. Au fond, la littérature ne se limite pas à dresser un catalogue du monde, mais elle le recompose sans cesse à travers les mots. Tout y est repris, réinventé : il existe mille récits pour dire l’amour, sous toutes ses formes ; d’autres pour évoquer – et sauver – les lieux, les maisons, les paysages, les terres sauvages ou encore des siècles passés, comme si les mots pouvaient les préserver. C’est cela, cette sorte de catalogue aventureux du monde : non seulement un inventaire des choses, mais aussi des expériences. Il y a une histoire pour la jalousie, une autre pour le travail, pour les émotions, pour les situations les plus diverses. Et, finalement, cela compose une vaste mémoire de l’aventure humaine. Au départ, sur les réseaux sociaux, je citais plutôt des philosophes, mais j’ai toujours eu un rapport un peu délicat à la philosophie : elle me paraissait souvent trop abstraite. En découvrant plus profondément la littérature, j’ai eu l’impression de retrouver quelque chose de plus concret, de plus incarné. Elle propose une forme de discours sur chaque chose : qu’est-ce que la pluie ? les escaliers ? une robe ? un parfum ? les couleurs ?
La littérature est-elle supérieure à la philosophie pour expliquer le monde ?
Peut-être pas pour l’expliquer. On cherche souvent des explications, alors que ce qu’il y a de plus précieux, c’est la description, ou une expression. Par exemple, dans Anna Karénine de Tolstoï, il y a ce moment où il écrit qu’Anna sourit avec les yeux. Cela paraît très simple, mais cette phrase ouvre vers quelque chose : elle nous révèle une manière de voir que l’on n’avait pas encore perçue. C’est émancipateur. Elle m’a, en quelque sorte, libéré le regard. On comprend soudain qu’on peut sourire avec les yeux comme avec la bouche. Ce n’est pas une nouvelle explication du monde, mais plutôt un élargissement de l’attention, une intensification du regard – et un bonheur supplémentaire de lecteur.
Est-ce que, pour vous, c’est là la grande force de la lecture : cette capacité à élargir la réalité, ou du moins notre perception de celle-ci ?
Oui, je crois qu’en réalité nous ne voyons pas vraiment ce que nous voyons. Pour voir, il faut revoir ; pour aimer, il faut avoir déjà aimé ; pour entendre, il faut réentendre. La littérature est un observatoire de la vie qu’on ne trouve nulle part ailleurs. La sociologie observe les formes sociales, la psychologie explore les troubles et les mécanismes de l’esprit, tandis que la littérature embrasse la vie dans son ensemble. Et paradoxalement, il faut passer par ce détour : c’est en lisant qu’on apprend à mieux voir le monde. Comme s’il fallait traverser les livres pour mieux regarder dehors, plutôt que d’y aller directement.
Question un peu provocatrice : ce que la littérature parvient à créer, un autre médium, notamment digital, pourrait-il l’atteindre ?
C’est une question intéressante, parce qu’à chaque apparition d’un nouveau médium, les mêmes interrogations reviennent : le cinéma face à la littérature, la photographie face à la peinture… J’ai le sentiment que les positions sont excessives des deux côtés : ceux qui défendent le nouveau médium comme une révolution absolue, et ceux qui estiment qu’il n’apporte rien de vraiment nouveau. Pour répondre simplement, je dirais que les médiums numériques – et en particulier les réseaux sociaux – apportent quelque chose de nouveau, comme l’ont fait en leur temps le cinéma ou la photographie. Mais cela ne signifie pas qu’ils puissent reproduire ce que fait la littérature. Reprenons l’exemple de la phrase de Tolstoï : je doute qu’une image, au cinéma, puisse restituer exactement la même chose. Ni un jeu vidéo, ni même une série. C’est en ce sens que je rejoins Kundera et sa thèse dans L’Art du roman : il existe une connaissance du monde qui appartient en propre au roman, à la poésie, à la littérature.
Vous introduisez la littérature dans un espace où, a priori, elle n’a pas sa place. Pouvez-vous expliquer votre manière de procéder dans vos publications ? Vous sélectionnez des citations, mais aussi des thèmes…
Ce qui me manquait, et me frustrait un peu dans ce que je voyais en ligne, c’était l’absence de textes. Beaucoup d’influenceurs – y compris ceux que je suis et que je trouve très intéressants – parlent des romans sans vraiment y entrer. Or, pénétrer un livre sur un format rapide et court est difficile. Malgré tout, je trouvais qu’il manquait cette approche du texte au sens fort : plonger dans la matière, la texture même de l’écriture. Par ailleurs, j’ai le sentiment que les livres sont vulnérables à deux niveaux. D’abord, il y a la fragilité des nouveautés : j’ai des amis qui ont publié, et l’on voit bien qu’un livre, à sa sortie, ne bénéficie que d’une courte fenêtre d’attention – un mois, deux tout au plus – avant d’être remplacé par d’autres. Il est difficile pour lui de durer. Ensuite, il existe une seconde forme de vulnérabilité, plus paradoxale : celle des œuvres anciennes. Certains livres du XIXe ou du début du XXe siècle me semblent fragilisés, comme passés de mode, moins capables de résister à l’ère numérique. J’aime donc remettre ces textes en circulation, car les oublier, d’une certaine manière, c’est aussi les trahir.
Vous choisissez vos citations avec beaucoup de précision, et vous les accompagnez d’un visuel très identifiable. C’est vous qui réalisez toute la partie graphique ?
Oui. D’ailleurs, je trouve parfois l’ensemble un peu trop chargé. Je réfléchis, notamment ces derniers temps, à faire évoluer la charte vers quelque chose de plus épuré. Autour de moi, je vois des designs très beaux, plus minimalistes. Mais je ne suis pas du tout graphiste. Pour moi, le visuel, comme la peinture ou la littérature, relève de la grande culture. Avant de voir les sourires chez Rubens ou Vermeer, on ne savait pas vraiment tout ce qu’un sourire pouvait exprimer.
Vous avez aussi une chaîne YouTube ?
Oui, mais elle n’est, pour l’heure, pas alimentée. J’aimerais la lancer en septembre. L’idée serait de proposer des formats thématiques, construits autour d’extraits de textes. J’aimerais vraiment approfondir certaines réflexions : par exemple, comment la littérature écrit l’amour, ou encore le deuil. Ce seraient des sortes de balades littéraires, nourries de textes très divers. Quand j’étudiais la mort en philosophie, j’ai bien sûr rencontré des textes remarquables. Mais c’est en littérature que j’ai découvert une idée qui me touche particulièrement : lorsqu’on perd quelqu’un, sa présence ne disparaît pas, au contraire, elle s’intensifie, se diffuse dans les lieux, les paysages, les objets qu’il aimait. On retrouve cette intuition chez Rilke, chez Cesare Pavese, et chez bien d’autres auteurs. Mon projet serait donc de partir des textes pour faire émerger quelque chose de nouveau, ou du moins pour en proposer une lecture vivante, comme une manière de prolonger ce qu’ils ont apporté au monde. Des promenades en somme, un peu à la manière de certaines très belles émissions sur France Culture.
Et vous aimeriez que cela devienne plus professionnel, par exemple à la radio ?
Oui, beaucoup.
À quelle fréquence lisez-vous ?
La lecture fait vraiment partie de mon quotidien : je lis tous les jours. Je ne sais pas si vous connaissez ce petit livre d’Henry Miller, Lire aux cabinets. Il y explique – il n’y est pas seulement question des toilettes – qu’il n’a jamais autant lu que lorsqu’il travaillait et prenait le tramway, puisqu’il lisait en permanence pendant ses trajets. Au début, il n’osait pas ouvrir de livre dans les transports. En réalité, il faut savoir investir tous ces moments de transition dans la journée, ces parenthèses qui sont précieuses. Je prends le RER, et j’ai toujours vu les transports en commun comme une chance. Là où d’autres les subissent, moi je me dis : « Tant mieux ! » J’adore le train, c’est un moment idéal pour lire.
Y a-t-il des écrivains contemporains que vous appréciez particulièrement ?
Beaucoup. Je pense notamment à Pierre Michon. Il y a aussi des auteurs que l’on pourrait qualifier de « classiques modernes », comme Pierre Bergounioux ou Jean-Paul Goux. J’aime également beaucoup l’écrivain bulgare Guéorgui Gospodinov : je suis en train de lire son livre sur son père, qui est très beau. Et puis il y a aussi François Emmanuel.
Quel regard portez-vous sur la littérature contemporaine ?
C’est un regard assez double. D’un côté, je suis convaincu qu’il y a aujourd’hui autant de chefs-d’œuvre qu’autrefois, et de très grands écrivains. En revanche, il y a une difficulté à les faire émerger et à les retenir. La production est extrêmement abondante, peut-être aussi plus soumise à des logiques commerciales – même si, à bien y réfléchir, un historien de la littérature dirait sans doute qu’à l’époque de Balzac, la situation était comparable. Il devait déjà exister une profusion de publications, que nous avons eu tendance à oublier. Je ne crois pas du tout à une forme de décadence. En revanche, j’ai le sentiment qu’il est devenu beaucoup plus difficile de trier, de hiérarchiser, et de transmettre. Les livres sont imprimés, mais ils n’impriment plus autant dans les esprits. Autrefois, ce travail de transmission reposait en grande partie sur les revues, sur un écosystème de l’écrit. Un écrivain n’était pas seulement un auteur de livres : il incarnait une vision du monde, un regard sur son époque. On attendait de figures comme Camus, Gide ou Sartre qu’elles jouent ce rôle. Aujourd’hui, j’ai l’impression que ce n’est plus vers les écrivains que l’on se tourne, mais plutôt vers d’autres figures, comme les youtubeurs.
Pensez-vous qu’on assiste à une forme de disparition de la figure de l’écrivain telle qu’on la concevait encore il y a cinquante ans ? Celle du grand écrivain total : engagé, journaliste, érudit.
Elle tend à disparaître, mais pour des raisons qui ne tiennent pas uniquement aux écrivains eux-mêmes. Cela concerne plus largement l’évolution de la presse, de l’écrit et de l’imprimé : l’image prend le pas sur le texte, et le numérique sur le papier. Pour caricaturer un peu : à la fin du XIXe siècle, un jeune homme de 18 ans rêvait d’être poète ; dans la première moitié du XXe, il se tournait vers le cinéma ; ensuite, vers la télévision ; aujourd’hui, il aspire à devenir youtubeur, influenceur ou tiktokeur.
L’idéal s’est donc déplacé vers de nouveaux horizons ? Ce n’est pas la qualité intrinsèque des écrivains qui a changé, mais plutôt les formes d’identification et les modèles d’idéalisation ?
Disons que chaque époque se projette dans un médium particulier. Au XIXe siècle, elle se reconnaissait dans les romans de Balzac ou de Flaubert. Au XXe siècle, dans les grands films. Aujourd’hui, elle se reflète davantage dans les jeux vidéo, les créateurs de contenu. La narration ne se déploie plus principalement dans le livre, mais dans des séries sur Netflix.
Comment voyez-vous la place de la littérature dans ces nouveaux espaces et ces nouvelles formes d’incarnation, notamment sur les réseaux ?
On a tous une tendance au pessimisme, un réflexe d’inquiétude. Roland Barthes lui-même, à la fin de sa vie, parlait déjà d’une forme de perte. Pourtant, j’ai l’impression que, en tombant de son piédestal, en perdant son rayonnement, la littérature s’est peut-être recentrée sur quelque chose de plus essentiel et durable. Elle ne disparaîtra pas : elle réside dans la formulation, dans la création de la phrase. Il y aura toujours des livres, et même dans les scénarios, les séries ou les jeux vidéo, l’écrit reste fondamental. C’est un peu comme lorsqu’on disait que le christianisme reculait en France : en réalité, il se recentrait sur des croyants plus engagés. De la même manière, la littérature a peut-être perdu de son éclat, mais elle conserve une solidité qui la rend difficile à effacer.
Vous ne croyez donc pas à une possible disparition de la littérature ?
Non, je ne crois pas à la mort de la littérature. Ce qui disparaît, c’est plutôt la fonction qu’elle occupait autrefois. Au début du XXe siècle, par exemple, des livres comme Les Nourritures terrestres de Gide bouleversaient profondément leurs lecteurs : ils pouvaient influencer des vies, susciter des départs, des amours. Aujourd’hui, ce rôle est davantage assumé par l’audiovisuel. Cela dit, il y aura toujours des lecteurs capables de découvrir et d’aimer de très bons livres. La littérature ne disparaîtra pas comme ça. D’ailleurs, la grande littérature a toujours survécu avec un nombre restreint de lecteurs. Pour qu’un livre dure, il faut surtout de grands lecteurs. Or ces lecteurs sont souvent des personnes qui disposent de temps : historiquement, cela renvoie à une certaine bourgeoisie ou à des rentiers. Comme le dit Pierre Bergounioux, il faut rendre hommage à ceux qui ont du temps pour lire. Cela me fait penser à un livre récent de Charles Dantzig, Inventaire de la Basse Période, paru chez Grasset. Il le dédie à Sidoine Apollinaire, une figure intéressante : un Romain cultivé, nourri de littérature classique, mais aussi un chrétien, à cheval entre deux mondes. Et, d’une certaine manière, nous lui ressemblons, nous appartenons à une génération encore marquée par l’écrit, mais qui entre dans un univers profondément différent.
Pensez-vous qu’il faille craindre les plateformes et leurs effets sur la littérature ? Ou que la littérature se portera très bien malgré tout ?
Il est normal d’avoir cette crainte : dès qu’on aime quelque chose, on en devient vulnérable. Mais il faut aussi replacer ces transformations dans une perspective plus large. Les changements de médium sont constants dans l’histoire humaine : chaque époque se définit par ses supports et ses techniques – le fer, l’imprimerie, l’agriculture… Il ne s’agit pas de trouver une solution, mais d’habiter cette transition. Se dire : je suis à la fois du passé et du futur. J’aime cette idée d’être entre les deux. J’aime pouvoir me dire que j’appartiens aux deux bouts de ces deux mondes. Hannah Arendt disait de Walter Benjamin qu’il était « cet homme qui n’avait appris à nager ni avec le courant ni contre le courant ».
On pourrait dire que la littérature n’a jamais été aussi visible qu’avec les réseaux sociaux. N’est-elle pas, au fond, plus exposée que jamais ? Et cette inquiétude que certains ressentent – moi y compris – n’est-elle pas exagérée, voire infondée ?
La situation est assez complexe. On observe que le nombre de lecteurs n’a pas réellement diminué depuis trente ou quarante ans. En revanche, le nombre de lecteurs « profonds », capables de lire avec patience et attention, semble avoir baissé. On est donc face à un phénomène double. C’est un peu comme avec Internet : on pensait qu’il réduirait l’usage du papier, alors qu’en réalité, on n’a jamais autant imprimé. De la même manière, il y a sans doute davantage de lecteurs au sens fonctionnel, mais moins de lecteurs intensifs. Je ne veux pas non plus céder au pessimisme. Mais les chiffres montrent, par exemple, que même pour Proust – dont l’œuvre compte plusieurs volumes – les ventes diminuent après le premier tome. Au fond, mon optimisme et mon pessimisme coexistent, et je préfère ne pas trancher définitivement entre les deux. La capacité d’attention est très fragilisée. Je le constate chez mes étudiants. La passion me semble plus instable, plus difficile à maintenir. Elle a toujours été exigeante à l’école – capter et garder une attention forte n’a jamais été simple – mais aujourd’hui, il y a une impatience plus marquée. Tout ce qui ne procure pas un plaisir immédiat devient compliqué à soutenir. Et bien sûr, il y a aussi la présence constante du téléphone.
Est-ce que cela influence votre manière de poster sur les réseaux ? Adaptez-vous vos critiques à cette capacité d’attention plus limitée – en les faisant plus courtes, plus accessibles, pour ne pas perdre votre audience ?
J’y pense un peu, oui. D’abord pour des raisons très concrètes : sur Instagram, il y a une limite de longueur pour les textes qui accompagnent les publications. Ensuite, il m’arrive effectivement de simplifier légèrement ; je sais que je pourrais aller plus loin dans la précision, mais je m’arrête parfois. Cela dit, la plupart du temps, j’écris comme je le souhaite, sans trop me brider. Et puis, mon public – si l’on peut parler ainsi – est un public patient. C’est d’ailleurs ce qui est intéressant avec les réseaux sociaux : on y trouve des formes très différentes. Je suis moi-même des créateurs qui sont à l’opposé de ce que je fais, dans une logique de publication rapide, mais il existe aussi des espaces et des lecteurs plus attentifs, plus exigeants.
Qu’est-ce qui manque aujourd’hui à la création de contenu littéraire sur les réseaux sociaux ? Qu’est-ce qu’il faudrait améliorer ? Comment cela pourrait-il évoluer positivement ?
Comme je le disais, j’ai le sentiment qu’on parle beaucoup des livres sans vraiment entrer dans leur matière. On évoque les œuvres sans passer par des phrases, des extraits, des citations. Or, ce qui me manque, personnellement, c’est de voir des créateurs qui montrent ce que signifie vivre avec la littérature. J’aimerais qu’on m’explique, par exemple à partir de quelques livres ou de certains textes, comment ceux-ci ont transformé une manière de comprendre l’amour, le deuil ou le voyage. En somme, faire avec la littérature ce que certaines chaînes font très bien avec la philosophie : partir d’un thème et l’approfondir réellement. Sur YouTube ou TikTok, il existe des contenus philosophiques très intéressants. C’est cela qui me semble encore manquer : on reste souvent à la surface des œuvres. C’est un point de vue personnel. Mais si je compare, il existe sur YouTube de magnifiques vidéos consacrées au cinéma, réalisées par des passionnés qui analysent les films en profondeur : ils expliquent avec précision un plan, une lumière, une intention, et tout à coup on comprend autrement le travail du réalisateur. J’aimerais retrouver cette exigence et cette finesse dans le traitement de la littérature. Cela me rappelle mes années d’étude : j’ai eu de très bons professeurs de français, mais leur approche restait souvent centrée sur la rhétorique, les figures de style, l’analyse technique. J’en ressentais une certaine frustration, comme si c’était la seule manière légitime de lire. Pourtant, nous avons tous rencontré un professeur qui, un jour, a ouvert un livre et nous a dit : « Ces quelques pages ont changé ma manière de voir le monde. » C’est cette expérience-là, intime et transformative, que j’aimerais retrouver.
Considérez-vous que ce que vous faites relève d’une nouvelle forme de critique littéraire ? Est-ce que cela appartient, selon vous, au champ de la critique ?
C’est une question délicate. On peut sans doute dire que oui. Je partage des textes, j’essaie de les comprendre, de les faire aimer davantage, et je propose une forme d’interprétation. Il y a donc bien une dimension critique. Mais en même temps, j’ai une telle exigence vis-à-vis de la critique littéraire que j’aime – celle que j’ai découverte en la lisant ou en l’écoutant – que je n’oserais pas qualifier ce que je fais aujourd’hui de véritable critique. J’aimerais, à terme, m’en rapprocher davantage, peut-être dès la rentrée si j’y parviens. Pour l’instant, mon travail se situe plutôt dans une logique de partage, un peu comme dans un magazine tel que Lire, qui propose régulièrement des textes, des recommandations, des coups de cœur. Je ne me considère donc pas encore comme un critique à part entière.
La Règle du jeu parle, à propos de ces pratiques, de nouvelle « Nouvelle Critique ». Est-ce que cela vous paraît exagéré ?
Là encore, tout dépend du point de vue. Si l’on adopte un regard neutre, on peut reconnaître qu’il se passe quelque chose d’important avec ce nouveau médium, une transformation profonde, peut-être même plus marquante, par certains aspects, que des mouvements comme le structuralisme. Toutefois la comparaison avec des figures comme Roland Barthes reste difficile à soutenir : il y a chez lui une exigence, une profondeur qui rendent toute équivalence délicate. Ma réponse est à la fois oui et non. Oui, parce qu’il s’agit incontestablement d’une mutation majeure : ce que nous vivons aujourd’hui constituera sans doute une étape importante dans l’histoire littéraire, au même titre que l’invention de l’imprimerie ou celle du feuilleton. Mais non, si l’on entend par là une continuité directe avec les grandes formes de la critique telle qu’on l’a connue. Ce qui est intéressant, au fond, c’est que quelque chose revient, mais sous une forme déplacée, transformée.
Quels sont les critiques « classiques » que vous appréciez particulièrement ?
J’aime beaucoup Barthes, Artaud. Et puis il y a tout un pan de la critique littéraire que j’adore : celui de la NRF au début du XXe siècle, avec des figures comme Jacques Rivière, Albert Thibaudet ou Ramon Fernandez. Je les trouve remarquables par leur liberté et leur style. Pour eux, écrire sur un texte relevait pleinement de la littérature. Il y a aussi une tradition plus universitaire – peut-être moins accessible, je dois l’admettre – avec des auteurs comme Jean-Pierre Richard ou Georges Poulet, que je trouve très stimulants. Je dis tout cela avec un sourire, je ne voudrais pas paraître trop « vieux jeu ».
Combien de temps consacrez-vous à votre activité sur les réseaux sociaux ?
Cela fait environ deux ans et demi ou trois ans que je m’y consacre. À l’origine, cela vient surtout du fait que je lis beaucoup et que j’ai voulu faire de chaque lecture une pratique active, en prenant des notes. J’ai accumulé, au fil du temps, une sorte d’archive personnelle. C’est un peu la même chose avec la peinture. J’ai constitué une réserve d’images sur mon ordinateur, dans laquelle je puise dès que je perçois une correspondance entre un texte et une image.
Est-ce que vos publications naissent au fil de vos lectures, ou bien lisez-vous parfois avec l’idée de produire une chronique ?
J’ai toujours eu le goût des anthologies, surtout lorsqu’elles sont inattendues, aventureuses. J’en ai donc constitué pour moi-même, dans lesquelles je viens piocher. J’essaie justement de ne pas lire en vue de publier. Je tiens à conserver une forme de liberté, de flânerie dans mes lectures. Par exemple, si je lis un livre, comme récemment celui de Gospodinov sur son père, je n’ai pas envie de me dire : « Il faut absolument que j’y trouve un extrait pour mon compte. » Cela réduirait, à mes yeux, l’expérience de lecture. Pour l’instant, j’arrive à préserver cet équilibre.
Vous gardez donc un rapport très organique à la lecture.
Oui. Cela a aussi ses limites – ou peut-être ses qualités ? Les livres dont je publie des extraits, je les ai réellement lus, mais cela restreint forcément le champ. Par exemple, j’ai lu quelques romans d’Amérique latine, mais pas suffisamment pour en parler de manière suivie. Donc, pour l’instant, ce n’est pas un univers très présent sur mon compte.
Sauriez-vous définir ce que la lecture apporte, que la consommation de contenus sur les plateformes digitales n’apporte pas ? Que perd-on à ne pas lire de livres ?
Je connaissais les sourires tristes et les sourires heureux, mais la littérature m’a fait découvrir des centaines de sourires que j’ignorais. Elle m’a appris des choses, elle a élargi mon existence. Pas seulement parce qu’elle nous donne accès à des vies que nous n’avons pas vécues à travers des romans, mais parce qu’elle révèle des qualités, des nuances du réel. Lire Proust a été un moment déterminant pour moi. Je pensais être sensible, mais j’ai soudain compris ce qu’étaient vraiment une odeur, une couleur, un baiser, la lumière du matin sur la plage… La littérature m’a appris à voir ce que je ne voyais pas, alors même que c’était sous mes yeux.
Les réseaux sociaux nous rendent-ils aveugles ?
Les réseaux sociaux et les algorithmes nous enferment dans la convenance. On tourne en rond dans ce qui est déjà dit, déjà nommé, déjà balisé. La littérature, au contraire, perce ces évidences : elle fait surgir du neuf, elle dit les choses autrement, ou dit ce qui n’avait jamais été dit. En réalité, elle nous permet de mieux connaître ce que nous connaissons déjà. Beaucoup d’écrivains racontent que, jeunes, ils ne supportaient pas le langage convenu, avaient l’impression que tout le monde parlait de la même manière. Puis un jour ils tombent sur une phrase qui échappe à cette banalité. André Breton raconte qu’en lisant chez Rimbaud : « Mais que salubre est le vent ! », il éprouve un sentiment de liberté. Tout à coup, une phrase nouvelle ouvre sur autre chose. C’est comme si le langage était un piano de quatre-vingt-huit touches, mais que, dans la vie courante, on n’en utilisait que trois ou quatre. On entend toujours les mêmes formules : « Je suis allé au Maroc, c’est très beau » – exactement ce que l’on s’attend à entendre n’est-ce pas ? La littérature, elle, explore toutes les touches. Elle élargit la gamme, elle enrichit notre manière de dire et, par là même, notre manière de percevoir le monde. C’est la phrase magnifique de Barthes : « Je vis selon la littérature, j’essaie de vivre selon les nuances que m’apprend la littérature. »
Parmi les écrivains, lequel pourrait être votre meilleur ami, et pourquoi ? Proust ?
Non ! Je ne sais pas si vous connaissez cette anecdote : Emmanuel Berl tombe amoureux d’une femme et va voir Marcel Proust. Proust lui lance alors ses pantoufles au visage en lui disant : « L’amour n’existe pas. » Un ami ? Sans doute Montaigne. Sa conversation devait être merveilleuse, justement parce qu’il cultive le « oui et non ». Il a un courage dans l’incertitude que je trouve admirable.
Quel écrivain pourriez-vous croiser dans vos cauchemars ?
Il y en a plusieurs. Je trouve d’ailleurs intéressant d’avoir aussi des haines. Une réponse me vient, mais je sens que ce ne serait pas la meilleure, et je préfère ne pas me tromper.
Quel livre vous rebute-t-il ?
Peut-être, par moments, la poésie de Baudelaire. Je trouve son œuvre en prose extrêmement intelligente, mais j’ai parfois l’impression que, dans sa poésie, il abuse des majuscules. Bien sûr, certains de ses poèmes comptent parmi les plus beaux de la langue française, comme « Recueillement », mais d’autres me donnent le sentiment d’une dramatisation excessive : les couleurs y sont trop intenses, les vices et les vertus prennent des majuscules, tout est amplifié. Par exemple : « L’amoureux pantelant incliné sur sa belle / A l’air d’un moribond caressant son tombeau » – comme si aimer revenait à caresser un tombeau. Je pense que je pourrais le croiser dans mes cauchemars, et qu’il me dirait : « Tu sais bien que tu m’aimes aussi. » Et c’est vrai : je l’aime, mais il m’agace. Un écrivain que je n’ai jamais réussi à aimer, c’est Arthur Rimbaud. Il y a des moments, dans sa prose poétique, où je perds pied, et où je me dis : soit je suis trop bête, soit je suis trop vivant.
Si vous pouviez obliger Donald Trump à lire un livre, lequel serait-ce ?
Avec quelqu’un comme Donald Trump, je doute qu’un livre subtil ou très nuancé fonctionne vraiment. Peut-être faudrait-il lui conseiller un roman issu de l’univers Star Wars… ou bien Schopenhauer, qui sait ? Idéalement, le meilleur antidote à tous les dogmatismes reste sans doute Montaigne. Mais Montaigne est exigeant à lire. Alors, pour le plaisir, je lui proposerais un peu de littérature zen, un haïku taoïste, par exemple : « Assis paisiblement, sans rien faire, le printemps vient, et l’herbe croît d’elle-même. »
Si vous pouviez obliger un grand patron de la Silicon Valley à lire un livre, lequel choisiriez-vous ?
Vous pensez à quelqu’un comme Laurent Alexandre, en somme ? Ce qui est amusant, c’est que dans l’un de ses livres, il affirme que Proust, Tolstoï, c’est terminé, que la vieille littérature est dépassée. Pourtant, s’il fallait choisir un ouvrage pour entrer en littérature, je dirais L’Art du roman de Kundera. C’est un très beau livre pour faire comprendre qu’il existe une technologie supérieure à toutes les autres : celle des lettres, de l’alphabet, des mots. Ce que je dis là reste utopique.
Et à quelqu’un de très snob, que conseilleriez-vous de lire ?
Vous voulez dire quelqu’un qui pense que la littérature ne peut pas coexister avec les réseaux sociaux ? D’abord, je rappellerais que Proust est souvent perçu comme snob, alors qu’il se moque en réalité du snobisme, c’est ce qui le rend si fascinant. Il explique que même un annuaire des chemins de fer ou un livre populaire peut produire autant d’effet qu’un grand ouvrage, parce que c’est d’abord nous-mêmes que nous apportons dans notre lecture. Alors je lui conseillerais, par exemple, Les Souvenirs de David Foenkinos. Et je lui dirais : « Je l’ai lu en étant persuadé que je n’allais pas aimer cet auteur que je ne supporte pas. » Et pourtant, même dans un livre grand public comme celui-ci, il y a de la littérature.
Et pour un mystique ?
Un vrai mystique, quelqu’un qui se sent en connexion avec le cosmos, pourrait commencer par De l’inconvénient d’être né de Cioran, qui est en quelque sorte un mystique négatif. Si je voulais donner une réponse un peu snob, je pourrais aussi citer des philosophes comme Clément Rosset, passionnant. Sinon, plus simplement, De la nature de Lucrèce. Et là, il découvrira qu’il n’y a peut-être, au fond, que des atomes qui s’entrechoquent.
Qui détient aujourd’hui les clés de la critique littéraire ?
Ce qui compte, c’est ce que Blanchot appelait « l’espace littéraire ». Ce que je regrette, c’est cette période du début du XXe siècle où cet espace était animé avant tout par les écrivains-critiques, notamment dans les grandes revues. Aujourd’hui, j’ai l’impression que l’Université a pris une place dominante. Bien sûr, il reste des revues comme la vôtre, ou encore la NRF, mais on attend souvent qu’un auteur soit validé par des travaux universitaires – des thèses, encore des thèses – pour être transmis et reconnu, notamment à l’école. Je déplore cette forme de monopole. Les réseaux sociaux peuvent faire émerger, dans une certaine mesure, un nouvel espace critique, un peu comparable à celui des salons ou des revues d’autrefois : un espace plus libre, plus vivant, où coexistent la passion, la subjectivité, quelquefois la bêtise, mais aussi la beauté. J’ai fréquenté l’Université, que je trouve admirable, mais qui peut aussi devenir hermétique et trop spécialisée. Elle manque parfois de liberté. Ce que j’aime dans les grandes revues, c’est justement leur ouverture : on y trouvait des textes sur la peinture, sur la littérature, un spécialiste du XXe siècle pouvait très bien écrire sur Montaigne. C’est cela, la culture : une forme de souplesse, de liberté, presque de folie. Je critique donc moins l’Université en elle-même que la place prépondérante qu’elle a prise. Ce n’est pas parce qu’un auteur a fait l’objet de nombreuses thèses qu’il sera transmis, mais parce qu’il est lu, commenté, discuté dans la presse, dans les revues.
Vous souhaiteriez donc une démocratisation de la critique universitaire ?
Pas exactement. Je ne souhaite pas qu’elle disparaisse, mais qu’elle ne soit pas la seule légitime. Elle tend parfois à considérer que ce qui n’est pas scientifique ne vaut pas grand-chose. Or, un écrivain peut produire un très grand livre sur un autre écrivain ou sur un peintre sans répondre aux critères universitaires, et cela n’enlève rien à sa valeur.
Les nouvelles formes de critique sur les réseaux sociaux seraient donc, d’une certaine manière, une bonne nouvelle ?
Elles peuvent l’être, oui, si elles permettent de recréer un espace critique plus libre. Un espace qui retrouve certaines valeurs essentielles de la culture lettrée, des valeurs que l’Université tend parfois à marginaliser : la flânerie, l’improvisation, l’anthologie, une certaine subjectivité. Mais une subjectivité exigeante, pas relâchée. Quelqu’un qui incarnait bien cet équilibre, c’était Marc Fumaroli. Il pouvait écrire sur La Fontaine, commenter un livre contemporain, ou encore évoquer le cinéma italien des années 1950. Cette liberté, cette circulation entre les œuvres et les époques, c’est cela que j’aimerais voir revivre.
On observe une tendance générale : le subjectif semble avoir pris le pas sur l’analytique, sur une critique plus clinique. Avec ses dérives et ses risques, bien sûr, mais j’ai le sentiment que c’est malgré tout une bonne nouvelle.
Oui, je le pense aussi. On voit tout de même de très belles rencontres entre écrivains et lecteurs sur ces réseaux. Même si certains auteurs – et je peux le comprendre – multiplient les stories sur Instagram ou TikTok pour montrer que leur livre est lu, encore et encore. On devient un peu entrepreneur de soi-même. Mais au fond, il ne faut pas se faire d’illusions : le succès a toujours, d’une manière ou d’une autre, reposé sur cette logique de visibilité.
J’ai l’impression que les médias traditionnels ainsi que les acteurs classiques de l’industrie du livre ont besoin de la visibilité qu’offrent les influenceurs. Mais, à l’inverse, je soupçonne que les influenceurs recherchent aussi la légitimité que peuvent leur apporter ces institutions.
Oui, bien sûr. Et cette légitimité reste prestigieuse. J’ai vu des influenceurs avec des centaines de milliers d’abonnés : s’ils ont l’occasion de publier un livre, même à petit tirage, ils en seront profondément heureux. Pour eux, ce serait sans aucun doute une forme de consécration, et une très belle reconnaissance.
Le prestige reste donc du côté du papier ?
Oui, malgré tout. Et cela va sans doute continuer ainsi. N’oublions pas que cet univers a toujours reposé sur un cercle relativement restreint.
André Laidli
