L’une des pages les plus « pop » et « arty » de la planète Bookstagram est celle de Mélanie Davoust, alias @demain.je.lis. Orange, bleu, vert, rose… Du prix Flaubert de Trouville au festival de Montmorillon, des Héroïnes Madame Figaro aux coulisses de « La Grande Librairie », Mélanie promène chapitres, auteurs et couleurs sur la Toile depuis 2019. Jusqu’à publier, en 2022, Petites histoires de grands écrivains, 200 ans d’anecdotes littéraires, chez Flammarion, un recueil de saynètes et faits méconnus sur les grands écrivains français. Avec un œil affûté, mais jamais méchant, elle observe également les évolutions de cette bulle numérique et l’engouement qu’elle suscite, dressant autant de constats espiègles que de portraits tendres de sa sociologie mouvante.
« Au début, c’était vraiment un truc de femmes, entre 20 et 40 ans, souvent mères de famille. C’était plutôt un hobby. Cet univers s’est énormément professionnalisé avec les années. Désormais, c’est plutôt un truc de jeunes loups, à temps plein, d’ailleurs très professionnels. Il y a vraiment eu un “switch”. Du féminin au masculin. Avant cette mutation, quelque chose dans l’air disait qu’il n’était pas correct de demander de l’argent, que cela pouvait fausser les avis, les chroniques. Et puis des mecs sont arrivés, ont décidé que ce serait un travail comme un autre, et cela a complètement modifié le paysage, les gens. Je ne dis pas cela par féminisme, mais parce que c’est une donnée intéressante. Et c’est par ailleurs une femme qui, la première, a déclenché ce mouvement : oser demander une rétribution. Mais in fine, ce ne sont sociologiquement pas les mêmes qui sont passés du hobby à la professionnalisation ».
Mélanie met donc les pieds dans le plat, avec franchise et légèreté. Un tournant dans le monde des influenceurs littéraire aurait donc été opéré. Mais pour tendre vers du mieux ou du moins bien ?
« C’est autre chose », dit-elle, sans trace de nostalgie. D’une atmosphère globalement très statique, photo oblige, jonchée de chats et de tasses de thé, presque nature morte, l’ère de la vidéo massive avec obligation d’incarnation et de mise en scène de soi a tout emporté : « Il faut désormais donner son avis en ayant construit des séquences façon reportage ou chronique télévisée. Les outils se sont aussi professionnalisés, il faut avoir une caméra 5K, un micro, on n’est plus du tout sur la caméra d’iPhone. Tout le monde a dû investir dans du matériel, se former… Cela n’a plus rien à voir avec ce que c’était avant, et tout le monde veut être la star du jour. Ce n’est qu’un point de vue sociologique. Il n’y a aucun jugement de valeur. Il est vraiment intéressant de remarquer ce qui a changé d’une époque à une autre, comme quand on regarde et compare des films des années 80 avec ceux des années 90. Certains éléments disparaissent, mais ce ne sont finalement que des éléments de décor et de situation. »
Elle note et date l’ondoiement au règne post-Covid. Selon elle, avant la pandémie, il existait une communauté in real life, énormément d’événements d’éditeurs, de rencontres, de petites soirées, façon happy few. Le geste sur les réseaux n’était pas rémunéré, mais convivial, sympathique, et on se faisait des amis. Ensuite, telle une deuxième vague, quand cet univers s’est professionnalisé, ces événements se seraient un peu éteints. Il s’agit désormais de gagner sa vie, et d’une production de contenus beaucoup plus chronophage que par le passé.
Entretien
Est-ce que vous regrettez l’autre époque ? Pourrait-on dire, même ici, que « c’était mieux avant » ?
Non, mais une part de magie n’existe plus. En contrepartie, on peut écouter et regarder des personnalités et des styles très différents. Est-ce qu’on a encore le temps de lire comme avant avec l’obligation de produire cinq vidéos par semaine pour rester dans l’algorithme ? Je ne le pense pas. On lit différemment, sans pouvoir se perdre une journée dans son livre par exemple. On lit toujours en ayant une idée précise de ce qui va être fait ensuite, de la routine qui va suivre. C’est une dynamique particulière. Le paradoxe étant que beaucoup se représentent ce lieu des réseaux sociaux comme quelque chose de très déshumanisé, alors que ce n’est pas vrai. C’est un endroit beaucoup moins virtuel qu’on ne le pense a priori. Un endroit où je me suis fait beaucoup de vrais amis.
Comment êtes-vous arrivée dans cette communauté Bookstagram ?
Par hasard en 2019, j’étais enceinte de mon quatrième enfant et je ne pouvais plus bouger. Je n’avais aucun problème physiologique, mais j’étais immobilisée par mon bébé, tellement énorme que j’avais l’impression qu’il me dévorait de l’intérieur. Que faire alors ? Lire. J’avais étudié les Lettres modernes à la Sorbonne, une culture classique. Je m’étais arrêtée dans le temps, en littérature, à Annie Ernaux et Pierre Michaud… Je me suis donc mise à la littérature contemporaine. Et j’ai trouvé ça absolument palpitant de découvrir un continent un peu inconnu, petit à petit, et au fur et à mesure des rentrées littéraires. Ensuite, tout est allé très vite : les éditeurs m’ont repérée et ont commencé à m’envoyer leurs livres, puis j’ai fait partie de prix littéraires en tant que jurée.
Ça a marché tout de suite ?
Oui, en six mois, et juste après mon accouchement, j’ai été invitée à la rentrée littéraire d’Albin Michel. Avec l’effet d’une première boule de neige, j’ai fait encore un peu plus de neige. Qu’est-ce qui a marché ? De pouvoir tout à coup s’immiscer dans un milieu qu’on avait dit absolument impénétrable, dans les maisons d’édition, dans le saint des saints.
Est-ce que, dans ce saint des saints, les relations avec les critiques littéraires classiques sont cordiales ? Comment perçoivent-ils ces nouvelles communautés ? Quelle est la teneur des interactions ?
Cordiales, car nous ne sommes pas journalistes littéraires, cela n’a rien à voir, ce n’est pas le même travail. L’instagrameur raconte son ressenti, recommande, mais il va rarement au-delà. Le travail d’un journaliste est d’approfondir un sujet. Sur Instagram, vous devez déjà capter l’attention avec les trois premières secondes d’une vidéo. Profondeur et surface. Ce ne sont pas du tout les mêmes métiers.
Que dites-vous de cette appellation de métier, justement, « influenceur littéraire », est-ce qu’elle vous convient ? Est-ce que vous l’endossez ? Est-ce qu’elle vous gêne ?
Non, elle ne me gêne pas car nous ne sommes pas des critiques littéraires et, oui, il est bien question d’influence. Ce sont vraiment de nouveaux métiers. Ce qui m’angoissait, avant, c’étaient plutôt les gens qui parlaient de « ton blog ». Un terme 2.0, mais daté, employé pour déprécier. Ce mot est terrible, sur le fond comme à l’oreille. Laid comme une sorte de champignon.
Quel livre aurait pu changer votre vie ?
Disons plutôt quatre : la tétralogie M.M.M.M. (ou Marie Madeleine Marguerite de Montalte), de Jean-Philippe Toussaint. Il est l’un des auteurs découverts pendant cette période Instagram, et je le trouve absolument dingue. Dans un genre un peu plus populaire il y a aussi Pierre Lemaitre, avec Au revoir là-haut, et Couleurs de l’incendie. Je me suis souvent endormie avec ses livres audio, qu’il lisait lui-même. C’est un vrai conteur et j’adorais le son de sa voix. J’ai passé des jours et des jours avec elle, et des nuits aussi, durant lesquelles je me réveillais, mettais Pierre Lemaitre dans mon oreille, et savais que j’allais me rendormir. Je l’ai vu plus tard en vrai, et j’ai cru que j’allais me mettre à pleurer d’émotion. Il ne pouvait pas savoir que, quand j’étais sur mon lit pendant ma grossesse et que j’avais mal, sa voix m’avait un peu sauvée.
Vous le lui avez dit ?!
Je pense qu’il s’en fichait complètement.
Quel est LE livre de votre enfance ? Ou de votre adolescence ?
Le premier choc : La Promesse de l’aube, de Romain Gary. C’est le premier livre que j’ai acheté à 12 ans, quand je suis sortie du rayon jeunesse pour aborder la vraie littérature.
Un véritable choc littéraire. Ensuite, entre 12 et 17 ans, ce fut Une saison en enfer d’Arthur Rimbaud et bien sûr, Voyage au bout de la nuit. J’ai aussi appris par cœur de grands morceaux du Livre de ma mèred’Albert Cohen. Mais une grande question demeure : est-ce que les enfants continueront de le faire ?
Beaucoup s’interrogent sur l’avenir de la littérature, s’inquiètent de savoir si le livre a un avenir, si les gens vont continuer de lire. Êtes-vous plutôt optimiste ou pessimiste ?
Les deux. Je regarde ma fille de 14 ans. Elle lit énormément, mais pas du tout les mêmes choses que moi à son âge. Elle lit de la romance, l’équivalent de l’Arlequin aujourd’hui. C’est ce que beaucoup d’adolescentes lisent, et c’est ce qui se commercialise le plus actuellement. Ces rayons « Romance/Young Adult » sont devenus immenses en librairies, tout comme ceux des mangas. On observe un déplacement en masse des jeunes vers ce genre de livres. Est-ce qu’on passe ensuite à la vraie littérature ? C’est un peu mon point d’interrogation, et là où je ne suis pas si optimiste. Je n’ai, paradoxalement, pas l’impression que c’est une génération très rêveuse et romantique. La mienne avait des espaces de rêverie, de romantisme, etc. L’époque est différente. Les enfants s’ennuient beaucoup moins qu’avant. Moi, je m’ennuyais énormément étant jeune, nous étions donc quelque part obligés de lire. Quand vous étiez dans la maison de campagne des grands-parents, sans télévision (on me faisait croire que la télé ne fonctionnait pas), vous alliez dehors, vous traversiez les champs, vous alliez voir des vaches, vous lisiez, vous imaginiez des tonnes de choses. Aujourd’hui, c’est fini. Il n’y a plus d’ennui. Les enfants ne s’ennuient plus jamais. Mais qu’en est-il de la capacité de projection, d’imagination, de rêverie et de lecture ? C’est pour moi un grand sujet…
Si vous deviez forcer Donald Trump à lire un livre, ce serait lequel ?
Cent ans de solitude, de Gabriel García Márquez, pour l’ouverture au monde, aux autres cultures, à l’Amérique latine.
Un livre à recommander à Poutine ?
Il est souvent compliqué de recommander un livre à un Russe.
À un grand patron de la Tech ?
Un livre de Proust. Proust, c’était aussi finalement l’âme des réseaux sociaux, des mondes et des communautés miniatures.
À quelqu’un qui croit tout savoir ?
Le Dictionnaire des idées reçues, de Flaubert.
À un snob ?
Un livre de Boris Vian. C’est tout de même lui qui a chanté « Je suis snob ».
À quelqu’un qui a perdu le goût de vivre ?
Un livre drôle. Ce serait Ada ou l’Ardeur, de Nabokov. Pour moi, toute la saveur de la vie, de l’amour, de la jeunesse, résumée en un livre.
Lisez-vous différemment depuis que vous faites des vidéos sur Instagram ?
Je lis beaucoup plus mais je ne m’oblige plus à finir tous les livres. Je peux commencer un livre, en lire cinquante pages, décider de le poser et ce n’est pas grave. La lecture est une sorte de moteur qui doit être alimenté en permanence. Et ce n’est pas parce qu’un livre est peut-être un peu moins bon, ou commence à vous endormir, que vous devez arrêter de lire. Il s’agit juste du moment où il faut en saisir un autre. Comme un monstre qui doit toujours être alimenté. Vous pouvez même lire plusieurs livres en même temps.
Un monstre ? C’est-à-dire ?
Oui, tout cela à un goût un peu monstrueux. Il faut toujours alimenter la lecture comme un monstre, à plusieurs têtes. Ou comme dans la jolie phrase de Julien Gracq : « Si la littérature n’est pas pour le lecteur un répertoire de femmes fatales et de créatures de perdition, elle ne vaut pas qu’on s’en occupe. »
Avez-vous déjà eu honte d’un livre adoré ?
Disons que je relis différemment beaucoup de mes livres aimés à 17 ans. Par exemple, Marcel Pagnol, que j’adorais petite, sans en saisir, selon moi, l’ode à la gloire de la Troisième République.
Quel écrivain pourriez-vous rencontrer dans vos cauchemars ?
David Foenkinos, parce qu’il est très amusant et qu’il est toujours l’homme de la situation. Je me dis qu’il pourrait me sortir d’un cauchemar, alors que d’autres seraient un peu moins débrouillards.
Et dans un rêve ?
Peut-être Verlaine. Ce serait bien en tout cas.
Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime,
Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend.
Je pense que le rêve est l’endroit où l’on va reconnaître et voir Verlaine.
Que répondriez-vous à quelqu’un qui pense que tout ce monde Instagram ubérise en quelque sorte la littérature et la critique littéraire classique ?
Je lui dirais que cet univers est un accélérateur de bonnes volontés, qu’il ne s’agit pas de critiques, ni de Télérama, mais de donner envie aux gens de lire des livres, de réactualiser les clubs de lecture ou les réunions Tupperware. Il s’agit de parler des livres, d’en entendre parler, surtout de ceux qu’on n’aurait peut-être pas repérés en librairie. Et ça marche, notamment auprès des jeunes.
Quelle est selon vous la plus belle librairie ou la plus belle bibliothèque au monde ?
La salle Labrouste, de la bibliothèque de l’Institut national d’histoire de l’art, à Paris. J’y vais tout le temps. Et la raison pour laquelle je m’y suis rendue la première fois pour travailler, est que Walter Benjamin, exilé à Paris à partir de 1933 jusqu’en 40, y avait travaillé d’arrache-pied, notamment sur son monument, Paris, capitale du XIXe siècle. Il essayait de sauver tout ce qui pouvait être sauvé de la vieille Europe avant le naufrage nazi. J’y pense à chaque fois que je m’y rends.
Mélanie Davoust
