Le retour de Bernard-Henri Lévy à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm à l’occasion d’un séminaire consacré au philosophe et ami Benny Lévy marque l’occasion de poser une question qui a longtemps agité la scène intellectuelle française de ces cinquante dernières années : Benny Lévy et Bernard-Henri Lévy peuvent-ils avoir leur place à l’université ? doivent-ils avoir leur place à l’université ? Bernard-Henri Lévy est revenu sur cette interrogation, toujours déjà présente, lors de son dernier passage rue Ulm, en 2009 :
« Peut-être est-ce l’Université qui, après La Barbarie à visage humain et l’épisode des “nouveaux philosophes”, m’a décrété indésirable. Mais là n’est pas la question. Je sais – ou j’ai l’impression, en tout cas, de savoir – pourquoi, au sortir de l’École, à la fin de ces deux ans d’enseignement sur les “Politiques de Nietzsche”, j’ai décidé de continuer de philosopher mais sans accepter les affectations universitaires qui, comme à tout jeune normalien, me furent automatiquement proposées » (De la guerre en philosophie, p.35-36)
La rencontre entre Bernard-Henri Lévy et le monde universitaire peut en effet étonner, pour ne pas dire contenir une contradiction dans les termes. Normalien et agrégé de philosophie, il a toujours manifesté un retrait de l’université, ce qui explique en partie les raisons pour lesquelles cette dernière l’a décrié. Il a construit son œuvre ainsi que sa vie en dehors des quatre murs fermés d’une salle de classe ou de la rotonde d’un amphithéâtre, et à raison.
En effet, l’Université est le lieu de l’intériorisation d’un certain idéal du savoir, qui est le savoir hégélien, c’est-à-dire la philosophie. Le problème de l’Université est le problème typiquement hégélien de la philosophie comme rationalisation du réel dans sa totalité, mission que Hegel pensait avoir réussi au point d’avoir pu penser que sa philosophie, incluant toutes les philosophies futures possibles, rendrait les philosophes de demain superflus, les réduirait à l’état de professeurs, c’est-à-dire de répétiteurs. Je tiens pour preuve de cet hégélianisme universitaire dans sa conception du savoir la racine commune des mots Université et universel, ainsi que l’appellation anglo-saxonne qui renvoie au grade suprême de la formation universitaire, PhD (philosophiae doctor, soit docteur en philosophie), impliquant que toute forme de savoir est contenue dans le savoir philosophique. L’Université, telle qu’elle s’est constituée à l’époque moderne au cours des deux derniers siècles, n’est rien de plus que le dernier moment de l’esprit absolu chez Hegel.
Mais alors, quelle place peuvent y avoir ceux qui pensent leur arrachement à ce système totalisant et totalitaire ? Ou bien ces éléments hors de la totalité sont intégrés de manière artificielle au système universitaire, ou bien ils sont l’objet d’un refoulement à l’origine d’une névrose à l’Université. Soit les éléments intotalisables y sont dévoyés et apparaissent sous forme de chimères, soit l’Université en fait un non-sujet, mais échoue alors dans son ambition à inclure la totalité du réel sous le règne de la raison. Telle est l’impasse dans laquelle se trouve l’Université sous sa forme actuelle.
L’être juif est ce qui témoigne parfaitement de cette impasse de l’Université : l’être juif en tant qu’il échappe à la totalité ; en tant qu’il ne peut être assimilé par le système sans perdre sa substance ; en tant que, lorsque assimilé, il perd son caractère ; et qui n’a plus sa place dans l’Histoire moderne pour Hegel, représentant ainsi une anomalie. Dès lors, non-universitaire et juif d’affirmation, comment a-t-on rendu possible la présence de Bernard-Henri Lévy à l’Université ? Pour comprendre cela, il est nécessaire de revenir sur le contenu de ce qui a été dit au cours de cet échange.
Il s’est agi de revenir sur trois grands thèmes – l’Europe, la politique et le sionisme – trois grandes questions qui, non seulement sont au cœur de différends fondamentaux entre Bernard-Henri Lévy et Benny Lévy, mais interrogent aussi dans leur nature le rapport même du Juif avec l’Universel. En-deçà des questions existentielles pour l’avenir des Juifs, une autre question était présente en substrat, celle de la possibilité même de ce séminaire et de cette prise de parole. Et cette dernière question trouvait son intérêt dans le fait même d’impliquer la possibilité de concevoir une place pour les Juifs à l’Université.
La question n’est pas – du moins pas uniquement : avec la montée de l’antisémitisme dans la société, à l’Université, avec les exclusions des groupes de promotion de Juifs (réels ou supposés sur la base de leur nom), le Juif pourra-t-il avoir demain une place à l’Université ? La question serait plutôt : le Juif peut-il s’intégrer à cet espace de totalisation rationnelle, lui qui est, dans son être, une singularité irréductible, la sortie de la totalité et celui qui se rend attentif à une parole prophétique qui casse la suprématie de cette raison qui prétend assimiler le réel dans son intégralité ?
Toutes ces questions sont – implicitement ou explicitement – au cœur des désaccords entre Benny Lévy et Bernard-Henri Lévy. Le premier a décidé de se libérer de l’Europe, d’aller vivre à Jérusalem, de renoncer à la vision politique du monde et pourtant d’être, au nom de la Torah, antisioniste ; le deuxième a fait de l’Europe un de ses grands combats, est devenu la figure de l’intellectuel engagé et a toujours exprimé son sionisme et son attachement à Israël tout en vivant en diaspora. En bref, le Juif a-t-il sa place dans la modernité occidentale ?
Si pour Benny Lévy, il est impératif que le Juif se libère de l’Europe, c’est-à-dire des barrières imaginaires qu’il se met dans son esprit, Bernard-Henri Lévy inclut cette singularité qu’est le Juif dans l’Histoire européenne. Ainsi, L’Europe ne serait pas l’Europe sans les Juifs, les Juifs ne seraient pas les Juifs sans l’Europe. L’influence l’une sur l’autre de l’Histoire juive et européenne est telle que le divorce ne pourrait se faire sans en payer un terrible prix. Il a pris pour preuve non seulement tous ces grands philosophes, imprégnés par leur judaïsme, qui ont écrit une œuvre dans les langues européennes (le français pour Levinas et Benny Lévy ; l’allemand pour Rosenzweig ou Mendelssohn), mais encore ces grands de la tradition (c’est le cas de Rashi) qui ont entendu le français et contribué à la connaissance de la langue de son temps. La tension a alors porté sur le fait de savoir s’il y avait effectivement une « co-appartenance » (sic) à l’Europe et au monde juif ou si, au contraire, ces œuvres européennes n’ont pas trouvé leur grandeur précisément dans la mise en crise de cette relation entre Athènes et Jérusalem. Et quant à ceux qui, comme Philon d’Alexandrie dans son immense commentaire de la Loi, se sont montrés avant tout grecs par l’esprit, nous n’avons pu que constater l’absence de leur influence dans la tradition juive et leur place prégnante dans la tradition chrétienne.
Le séminaire a également été l’occasion de poser la question du sionisme. Deux conceptions de Benny Lévy s’y sont opposées : celle d’un jeune lecteur, qui dans les textes voyait un Benny Lévy antisioniste au nom de la Torah, celle du philosophe et ami intime qui, évoquant une correspondance privée, laissait entendre un attachement à Israël plus fort que celui qu’on retrouve dans les textes connus et édités.
En fin de soirée, Bernard-Henri Lévy a dit : « je ne suis pas sioniste si par sioniste on entend que le seul et unique destin de tous les Juifs serait d’aller vivre en Israël », reprenant la conception d’un David Ben Gourion pour qui il n’était pas possible de se dire sioniste en diaspora. La nation n’est pas le seul destin des Juifs, l’appartenance au peuple d’Israël et son devenir ne peuvent se réduire à faire partie d’une totalité close, que cette dernière porte le nom de Nation, de Raison ou d’Université. Voilà la marque de l’éternelle appartenance à un ailleurs et trace de l’altérité.
En ce qui concerne l’Université, sortir de Hegel, c’est sortir d’une vision du savoir comme absolu ; et sortir de Hegel, c’est sortir de l’Université, comme en témoignent les cas de Rosenzweig, Levinas, ou Benny Lévy. Le dernier passage de Bernard-Henri Lévy à l’ENS a eu lieu dans le cadre de l’Institut d’études lévinassiennes, qu’il décrit lui-même comme se rapprochant davantage pour lui de la maison d’études de Rosenzweig que de l’Académie de Platon. Ici, la grande nouveauté de cette prise de parole a été de la faire dans le cadre d’un séminaire académique, organisé par un élève de l’École – qui se trouve également être l’auteur de ces lignes. L’événement philosophique était là : Bernard-Henri Lévy ne s’est pas rendu coupable d’avoir intégré au système universitaire, mais au contraire d’en avoir percé la bulle. D’avoir rendu possible une parole universitaire autre, c’est-à-dire qui sort des sentiers battus de l’hégélianisme universitaire.
Et c’est aussi pourquoi, sans doute, cette séance a pu provoquer un sentiment de libération pour beaucoup. Ce n’est pas simplement en raison de la suprématie de la cause palestinienne sur les bancs de l’Université ; en raison d’un séminaire à l’École normale sur le même sujet qui, dérogeant à toutes les consignes servant à encadrer de tels événements, se montre intouchable. C’est aussi et avant tout parce qu’enfin, il a été rendu possible d’y entendre la voix juive autrement que pour l’intégrer à la totalité du savoir universel, mais pour en faire entendre l’irréductible singularité.
