J’ai 19 ans, je suis en hypokhâgne, et je croule, me noie dans le travail, quand je tombe, par hasard, sur une interview de Nathan Devers. Tout de suite je suis frappée par l’intelligence de ce jeune homme dont je n’avais jamais entendu parler, par le recul immédiat qu’il réussit à mettre dans sa réflexion, par son allant, sa passion – car oui, quand on l’entend parler, on comprend bien qu’il s’agit ici de passion – et reprends mes livres de philosophie avec un regard nouveau : moi aussi je veux apprendre à penser contre moi-même ! Quelques années s’écoulent, ma prépa se termine, je rentre en fac de lettres et cette fois-ci ce n’est plus la charge de travail qui m’étouffe mais les cours eux-mêmes. Je m’extasie, évidemment, de pouvoir apprendre dans une université aussi chic que la Sorbonne, mais mon rapport aux lettres manque de consistance ; il devient mécanique, et je me sens perdre, au fil des analyses, ce lien presque charnel que j’avais, pourtant, toujours entretenu avec la littérature. Et là rebelote ! Dans le métro, je tombe cette fois-ci sur une vidéo de Laura Vazquez. Regard caméra, elle s’attarde sur son rapport aux mots, lit un passage de son texte, raconte sa difficulté à trouver une forme de justesse – L. Vazquez est brute, puissante, et évidemment ici aussi, il s’agit de passion. La forme de la vidéo m’est familière ; je réalise que Nathan Devers et Laura Vazquez ont tous deux été interviewés sur Brut par la même personne. Mais qui se cache donc derrière ces entretiens qui ne cessent de ramener la littérature au centre de ma vie ?

Quand la rédaction de La Règle du jeu me propose de contribuer au prochain numéro de la revue sur la critique littéraire, je pense immédiatement à Aymeric Goetschy – car depuis Nathan et Laura, je suis assidûment les Brut Book du dimanche. C’est toujours lui derrière la caméra. Toujours lui incisif, et spontané, qui questionne les auteurs. Je suis épatée de voir la diversité des personnalités invitées, de réaliser que dans un média aussi puissant que le sien, il ouvre la voie à des poètes, des auteurs grand public, des nouveaux arrivés qui publient (et on le ressent) avec émotion leur premier roman.

Aymeric m’accueille chez Brut, il me confie ne pas vraiment vouloir parler de lui – car, je cite : « Je ne crois pas que ce soit intéressant. » Aymeric aime la littérature. Il l’aime vraiment. Il fait partie de ces journalistes qui ramènent les mots au centre du débat public. Il laisse le temps, prend le temps, exige d’avoir du temps pour que les auteurs puissent s’exprimer correctement. Dix minutes sur Instagram tous les dimanches, et parfois une heure sur YouTube, avec des écrivains ; il en a fait le pari et ça fonctionne : les vidéos atteignent des statistiques astronomiques. La dernière en date est avec Michel Houellebecq. Je ne l’avais jamais lu, j’ai commencé Plateforme et, encore une fois, un nouveau monde s’offre à moi. 

Entretien

Les débuts de Brut

Vous avez participé aux débuts de Brut. Comment avez-vous vécu l’ascension du média, et quel était le projet initial ?

Quand on s’est lancé, en novembre 2016, on voulait faire des vidéos pour les réseaux sociaux. En France, cela n’existait quasiment pas sous cette forme. Et s’il y avait quelques expériences aux États-Unis, il s’agissait encore, le plus souvent, de texte posé sur des images fixes. Nous, on essayait de faire de la vidéo native.
Notre succès est sans doute le résultat, d’une part, d’un gros travail et, d’autre part, d’une demande que les gens n’avaient pas encore formulée. Ils étaient prêts à recevoir de l’information en vidéo sur les réseaux. 
Ce que nous faisions en 2016 était d’ailleurs différent de ce que nous faisons aujourd’hui : les usages ont changé, les plateformes aussi, et Brut est devenu une marque présente bien au-delà de la France, puisque nous produisons aujourd’hui également des vidéos aux Etats-Unis, en Inde et sur l’ensemble de l’Afrique avec des contenus dédiés à ces différents publics, via Brut America, Brut India, Brut Afrique et Brut Africa.

Vous attendiez-vous à un tel succès ?

Non. Je ne l’ai en fait pas vécu comme un succès, parce que j’étais absorbé par le travail quotidien. Brut, c’est une machine à laver permanente : l’info, tous les jours, à toute heure, avec une très forte intensité de travail. Je crois que je me suis dit « ah oui, quand même » quatre ou cinq ans après le lancement. Avant cela, je n’ai pas pris le temps de savourer quoi que ce soit ; j’étais occupé à surmonter les défis qui s’imposaient à nous.

Veniez-vous déjà du journalisme ?

Les différents journalistes qui constituaient l’équipe originelle de Brut venaient d’horizons et de cultures différentes. Cette diversité s’est révélée être un atout. Il y avait Karine Lambin, Juliette Gunther, Rémy Buisine et Ghislain Marais qui assurait le community management. Chacun défendait les sujets auxquels il croyait. Laurent Lucas portait l’architecture éditoriale ; Renaud Le Van Kim et Guillaume Lacroix avaient une forte expérience de production ; Roger Coste, lui, s’occupait de la publicité. Nous n’étions pas d’accord sur tout, mais cette pluralité a nourri le projet. Et surtout, il y avait une vision éditoriale claire, portée collectivement et définie donc par Laurent Lucas.

Inventer un format littéraire sur les réseaux

Quand le versant littéraire est-il apparu dans votre travail ? Et a-t-il toujours pris la forme du Brut Book ?

Brut a très vite pris de l’ampleur. A l’origine, Laurent était le rédacteur en chef et moi le rédacteur en chef adjoint. Laurent a pris des fonctions plus larges, et j’ai progressivement basculé vers davantage de validation et de management. Mais j’ai toujours voulu continuer à fabriquer tout en manageant. Je me suis donc demandé ce que je pouvais encore produire moi-même dans un temps contraint.
J’ai d’abord lancé Brut Philo. Pour être franc, j’ai eu seulement 9/20 au bac en philosophie, mais j’avais l’intuition que cela pouvait fonctionner sur les réseaux car personne n’avait encore tenté cela de cette façon-là. L’engouement a été immédiat. C’étaient des vidéos d’environ dix minutes avec des philosophes,Brut Philo existe toujours et demeure un succès. Je note au passage que 10 minutes à l’échelle des algorithmes, c’est presque suicidaire ! Mais ça relevait aussi d’un geste presque politique sur les réseaux : offrir du temps.
Le Brut Book est venu de là. J’aime la littérature, et je voulais en faire de même avec les écrivains, les romanciers surtout : leur laisser de l’espace et du temps, sans les couper toutes les trente secondes, sans les noyer sous les blagues de chroniqueurs. Aujourd’hui, dix minutes semblent déjà un luxe. Mais c’est justement cela qui m’intéresse.

Le Brut Book, aujourd’hui, c’est quoi exactement ?

Disons qu’il s’agit d’un entretien d’une dizaine de minutes avec un écrivain, souvent un romancier, avec lequel je discute de littérature à travers le livre qu’il vient de publier. C’est un format que j’assure aujourd’hui quasiment de A à Z , diffusé sur l’ensemble des différents réseaux de Brut (Instagram, TikTok, Facebook, YouTube, X, etc) : je programme les entretiens, je lis les livres en entier avant chaque rencontre, je mène les interviews, et je monte moi-même les épisodes. Les tournages durent environ une heure, et le montage final environ 10 minutes. Je suis aidé pour la relecture des sous-titres, mais l’ensemble repose sur un regard très personnel. J’assume cette subjectivité. Je dis « je » dans les interviews. J’exprime un point de vue, le mien.
Si on n’aime pas les Brut Book, on n’aime probablement pas mon regard, et ce n’est pas grave. Mais cette cohérence-là, ce contrôle, m’est précieux. C’est une façon de procéder assez rare dans les médias.

Contre la dictature des formats ultra-courts

Publier des formats longs sur les réseaux, est-ce encore un pari ?

Oui, bien sûr. YouTube offre des formats généreux, et les podcasts d’une heure ne sont pas une exception. Je fais aussi cela par ailleurs, dans « L’Interview d’Aymeric », des interviews au long cours, environ une heure montée, diffusés en podcast et sur la chaîne YouTube de Brut : j’y discute avec des personnalités diverses, souvent issues du monde du cinéma. Mais sur les réseaux sociaux, dix minutes restent un objet quelque peu anormal.

L’audience n’est pas ma priorité, mais j’ai beau jeu de le dire, puisque cela fonctionne. Même les épisodes les plus discrets trouvent leur public. A minima, un Brut Book accumule 300 000 vues. Pas mal d’entre eux dépasse le million, avec parfois plusieurs millions de vues. Le choix de la durée vient d’abord d’un respect élémentaire : une personne a mis des années à écrire un livre, lui consacrer dix minutes ne me paraît pas aberrant. C’est aussi une manière d’entrer dans une complexité que les formats ultra-courts détruisent presque mécaniquement.

Le fait de travailler sur une heure d’entretien vous permet-il de laisser advenir autre chose que ce que vous aviez prévu ?

Oui, et heureusement. Une interview se prépare ; on n’arrive pas les mains dans les poches. Je lis, je travaille, je sais à peu près où je veux aller. Mais il faut qu’il y ait un cadre suffisamment solide pour pouvoir être déplacé, voire explosé, par la conversation elle-même.

C’est ce qui permet aussi de faire émerger des auteurs moins attendus. Lise Charles, par exemple, n’était pas une autrice massivement connue du grand public, et pourtant l’entretien pour son dernier roman Paranoïa a dépassé les deux millions de vues. Il arrive qu’une vidéo Brut Book serve très concrètement un livre. Je pense à L’Art de la joie : nous avions publié un épisode avec son éditeur Frédéric Martin, et le lendemain, des dizaines d’années après sa sortie, le livre remontait spectaculairement dans les ventes en ligne. Ce n’est pas mon objectif premier, mais ce n’est pas rien et ça fait évidemment plaisir.

Est-ce que les spectateurs regardent vraiment ces vidéos jusqu’au bout ?

Pas tous, évidemment. Mais si les gens ne restaient que trois secondes, les vidéos ne fonctionneraient pas du tout : l’algorithme le détecterait immédiatement. Ce que j’observe, c’est que beaucoup de commentaires portent sur la fin des épisodes, donc il y a bien une bonne part du public qui regarde vraiment.

Après, pourquoi une vidéo marche plus qu’une autre ? Il y a une part de mystère. L’introduction compte énormément : il faut donner envie de rester, donc raconter quelque chose, installer une tension, presque une petite narration. La notoriété aide parfois à la marge, mais beaucoup de vidéos très vues mettent en scène des auteurs que le grand public ne connait pas du tout.

Le choix des écrivains invités

Comment choisissez-vous les auteurs que vous invitez ?

En général, je reçois les livres avant leur sortie. On me les envoie ; je ne les achète pas, et je trouve important de ne pas l’oublier : si les gens qui regardent un Brut Book achètent le livre, ils déboursent une vingtaine d’euros. Ce qui guide mes choix est très simple : est-ce que j’ai envie de discuter avec la personne qui a écrit ce livre ? Je ne suis pas journaliste littéraire. Je suis à peine journaliste ; je suis surtout quelqu’un qui aime lire et qui a la chance de pouvoir converser avec l’auteur ou l’autrice du livre qu’il a lu.

Il m’arrive très rarement d’avoir envie d’interviewer quelqu’un dont je déteste le livre, même si l’idée m’amuserait presque sur le plan intellectuel. Mais il faudrait qu’il y ait un angle solide, une vraie discussion. Sinon, cela n’a pas d’intérêt. Mes choix ne sont pas diplomatiques : je ne cherche pas à m’attirer les faveurs des éditeurs, ni à appartenir au microcosme littéraire. Je suis indépendant et me fiche des conséquences de mes choix.

Vous invitez à la fois des écrivains très connus et des écrivains beaucoup plus discrets. Cela tient à quoi ?

À la lecture, tout simplement. Alexandre Postel, par exemple : je reçois son livre, Tout ouïe. Le titre ne me séduit pas immédiatement, mais la couverture m’intrigue, la quatrième de couverture aussi. J’ouvre le livre, je lis la première page, je trouve le style et le ton très bons. Alors je continue. Et, à un moment, je me dis : je ne sais pas encore de quoi nous allons parler, mais j’ai envie de rencontrer l’auteur.

Même chose avec Alice Renard. Il suffit de la lire pour comprendre qu’il y a là quelqu’un, une voix, comme on dit. À partir de là, l’envie d’entretien naît presque naturellement.

La plupart du temps, quand je fais un Brut Book, le livre n’est pas encore sorti donc je ne suis pas pollué par les commentaires qui entourent la réception de l’ouvrage. Par exemple, quand je discute avecMathilda Di Matteo, son premier roman La bonne mère n’est pas encore un succès en librairie.

Victor Malzac semble être, pour vous, un cas à part.

Je l’ai interviewé deux fois. La première pour la sortie de son premier roman Créatine. Je connaissais déjà son travail de poète. J’avais lu ses recueils de poésie, notamment Dans l’herbe qui m’avait vraiment percuté. Au cours des dix dernières années, c’est l’un des livres qui m’a le plus marqué. Quand son premier roman, Créatine, est sorti, l’entretien s’est imposé presque naturellement.  Lorsque Le Monstre mur et Lessive sont parus, je suivais donc déjà son parcours de près, et son second Brut Book a été enregistré des semaines avant la sortie de ces deux livres, avant la Une du Monde qui lui a été consacrée (le Brut Book est d’ailleurs sorti avant cette Une).

Ce qui m’intéresse chez lui, ce n’est pas seulement la fraîcheur d’une jeune voix. C’est aussi sa façon très singulière d’habiter la littérature, avec son parcours atypique. Mais au fond, les auteurs qui comptent sont presque toujours à part. Sinon, il n’y a pas grand-chose à aller chercher.

Aimez-vous tous les livres de vos invités ?

Oui et non. Je ne sais pas très bien ce que veut dire « aimer un livre ». En revanche, je trouve toujours un intérêt littéraire dans les personnes que j’invite. Il m’est arrivé d’être d’abord agacé par un texte, puis de poursuivre ma lecture, de discuter avec l’attachée de presse, de trouver un angle, et finalement de découvrir quelque chose de plus riche que ma première réaction.

Il y a peu de chefs-d’œuvre. Si l’on attend uniquement ce sommet, on ne parle presque plus de rien. En revanche, il existe beaucoup de livres intéressants, traversés par une intuition, une tension, un point de vue, une voix, parfois une voix en train de se chercher. J’ai aussi une grande humilité devant l’écriture : écrire est très difficile. Les auteurs que j’invite, même quand leur livre n’est pas totalement abouti, appartiennent pour moi au champ de la littérature. Et cela mérite déjà du respect.

Y a-t-il malgré tout une ligne éditoriale ? Une idée de ce que vous voulez défendre ?

Oui et non. La ligne éditoriale relève de mes goûts et je ne m’interdis rien, y compris d’avoir mauvais goût ! En vérité, la facilité, en lançant le Brut Book, aurait été de se dire : « nous sommes sur les réseaux, on va faire ce qui est immédiatement identifié comme jeune, accessible, viral ». Du manga, de la romance, des choses de ce genre. Je n’ai rien contre ces formes, et j’aimerais même en faire un jour. Mais mes affinités me portent ailleurs.

J’ai eu envie d’inviter Laura Vazquez, Jérôme Ferrari, Constance Debré, Marie Darrieussecq, Hervé Le Tellier, Victor Malzac. Pourquoi ? Parce que j’en ai envie. Et cette réponse me suffit. À un moment, il faut assumer la part subjective d’une programmation et ne pas chercher à l’intellectualiser. 

Espérez-vous donner envie de lire à des personnes qui n’ouvrent jamais de livres ?

J’espère que cela arrive, bien sûr. Mais je ne tombe pas dans une ambition démesurée qui consisterait à dire : « je fais des vidéos pour que les gens se mettent à lire ». Ce serait un peu mégalomane, non ? Si cela produit cet effet, tant mieux, j’en suis heureux. Mais les gens font ce qu’ils veulent. Mon travail est finalement plus égoïste : discuter avec des auteurs dont le texte m’a intrigué et rendre cette conversation intéressante.

Critique, recommandation, style et impact

Sur les réseaux, on voit beaucoup de recommandation et très peu de critique négative. Qu’est-ce que cela dit de notre époque ?

C’est une vraie question. Je ne suis pas sûr d’avoir la réponse. J’ai des goûts, des rejets, des enthousiasmes ; je ne suis pas dans le consensus mou. En même temps, j’interroge ma propre légitimité. Qui suis-je pour distribuer publiquement des bons et des mauvais points ? Dans le privé, comme tout le monde, je peux dire qu’un livre est raté ou qu’un film est mauvais. Dans l’espace public, je me méfie de la brutalité d’un commentaire gratuit.

J’aime beaucoup « Le Masque et la Plume », par exemple, je les écoute chaque semaine, mais il peut arriver, me semble-t-il, que cette émission tombe dans la facilité du bon mot, le règlement de compte microcosmique, le jugement peu étayé, voire le commentaire incisif sur un livre qui n’a manifestement pas été lu ou achevé. A l’inverse, je ne suis pas convaincu non plus par la fameuse bienveillance affichée à tout va sur les réseaux sociaux par certains blogueurs littéraires : si tout est formidable, rien ne l’est vraiment. Je pense que ce qui importe, c’est l’honnêteté du jugement et la profondeur de l’argumentation derrière le « j’aime / j’aime pas ». Enfin, sans doute faut-il prendre la critique littéraire avec un peu de recul : à un instant T, rien n’est grave, le temps finit toujours par trancher l’intérêt d’une œuvre artistique.

Vous faites la différence entre la bienveillance et le respect.

Oui, parce que je ne suis pas « bienveillant » : je suis respectueux. La nuance m’importe. La bienveillance, telle qu’on la brandit parfois aujourd’hui, a un côté infantilisant. Les écrivains que j’interviewe ne sont pas des enfants à qui il faudrait tenir la main ; ce sont des adultes qui ont écrit un livre, souvent de fortes personnalités. Mon travail, c’est de respecter leur travail et de m’y intéresser en profondeur, pas de les cajoler.

Et puis il y a tout un imaginaire autour de la « littérature qui fait du bien » dans lequel je ne me reconnais pas. Pour moi, si la littérature me fait seulement du bien, c’est plutôt mauvais signe. Je préfère qu’elle me dérange, qu’elle me déplace, qu’elle me fasse réfléchir – voire qu’elle me fasse un peu mal. C’est quand même plus intéressant.

Est-ce que l’enjeu, aujourd’hui, n’est pas d’abord de défendre la lecture elle-même ?

Peut-être, oui. Mais cela n’empêche pas de rappeler que tous les livres ne se valent pas. C’est une tension réelle : on a envie de défendre le fait de lire, et en même temps on sait bien que si tout est célébré indistinctement, plus rien ne ressort. En creux se pose la question de la définition même de la littérature : tous les livres ne relèvent pas de la littérature.

Avez-vous le sentiment que le Brut Book peut changer quelque chose au réel ?

Au réel ? Je dirais presque que le réel, aujourd’hui, n’existe plus. En tout cas, il n’existe plus de façon homogène. Il se fragmente. Les réseaux sociaux enferment chacun dans ses bulles de filtres, au point que beaucoup finissent par croire que leur environnement immédiat est le monde entier, que leur avis personnel correspond à l’avis de tout le monde. Dans ces conditions, parler de « changer le réel » devient très compliqué.
Je serais donc plus modeste. Mon ambition n’est pas de transformer le monde grâce à des entretiens littéraires. J’essaie d’intéresser les gens à quelque chose, de mettre un coup de projecteur sur une pensée, une voix, une forme. Ensuite, ils s’en emparent – ou non. Prétendre changer le réel avec des vidéos de 10 minutes me semble un projet un poil ambitieux. De façon pragmatique, je préfère me concentrer sur la production de ce que je fais plutôt que sur sa réception : je n’ai pas de prise sur l’impact des interviews que je mène.

Dans vos vidéos, vous partez souvent d’une question de société, mais vous tenez aussi à revenir au style. Pourquoi ?

Parce qu’il y a un écueil très fréquent à mes yeux dans les entretiens grand public avec les écrivains : on évoque davantage ce dont parlent les livres que des livres eux-mêmes. Si un roman aborde l’euthanasie, on discute d’euthanasie ; s’il parle de domination, on discute de domination. Et, à la fin, on peut presque se dispenser d’avoir lu le livre.
Dans mes entretiens, j’essaie toujours, d’une façon ou d’une autre, d’aborder la question du style de l’auteur, les questions qu’il s’est posées. La littérature n’est pas seulement une addition de thèmes ; c’est aussi, selon moi, un travail, une forme, une langue. Cela ne veut pas dire qu’il faille ignorer ce dont parlent les livres. Il faut les deux. La dimension politique d’un livre importe. Mais si on oublie l’écriture, j’ai le sentiment qu’on passe à côté de l’essentiel.
Souvent, les accroches des Brut Book partent d’une question plus large pour parler au grand public, puis viennent les interrogations sur le style, la littérature.

Une méthode artisanale

Comment préparez-vous vos entretiens ?

Je lis, beaucoup. Je prends des notes. Mais je n’écris pas mes questions. J’écris des mots, des repères, des citations. Si j’écrivais mes questions, j’aurais la tentation de les lire, et je cesserais d’écouter. Or une interview d’une heure suppose une disponibilité d’esprit : écouter vraiment l’auteur, et pouvoir déplacer l’échange en fonction de ce qui se dit.

Avez-vous l’impression d’avoir, à travers le Brut Book, une voix singulière ?

Je ne sais pas et ce n’est pas à moi de le dire. Ce qui m’importe, dans le Brut Book, c’est d’offrir un espace d’expression aux auteurs. Je dis « je », j’assume ma subjectivité, mais je n’oublie jamais ma place : je ne suis pas là pour recouvrir leur parole.
Disons que je suis un passeur. Ou mieux : une chambre d’écho. Ce qui prime, c’est la voix des écrivains, pas la mienne. Si je veux faire entendre ma propre voix, libre à moi d’écrire un livre et de trouver un éditeur qui soit d’accord pour le publier.


Aymeric Goetschy (Anime Brut book et Brut philo)

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