Elle veut tout abandonner et rentrer chez elle. Derrière ses paupières s’étend une ville lointaine – le Téhéran de jadis – et elle rêve qu’elle est dans sa propre maison, avec son mari, ses fils, ses amis, comme autrefois, avant la révolution, avant l’exil. Mais une peur obscure la réveille. Elle reste indécise : je rentre ou je reste ?
Elle sait qu’elle doit faire un choix. Aujourd’hui, demain, le plus vite possible. Les jours, les semaines passent à la vitesse du vent, comme si une force invisible les poussait en dehors de la logique du temps. Elle sent l’odeur de l’automne et son cœur se serre. Elle n’en revient pas que l’été soit déjà passé. Si vite passé. Elle se dit que cette saison aussi va passer en un clin d’œil, et qu’elle sera toujours au même endroit, debout face à la fenêtre, à se demander pour la centième fois, je rentre ou je reste ? Et c’est de cela qu’elle a peur, de la répétition incessante de cette question unique.
Si quelqu’un lui demande les raisons de sa venue à l’étranger, elle répond qu’elle est venue pour ses fils, qui, à peine arrivés à l’âge adulte, ont quitté la maison et disparu. Et si je suis restée si longtemps, c’était aussi pour eux. Qui pouvait subvenir à leurs besoins à part moi ? Si quelqu’un lui demande les raisons pour lesquelles elle veut rentrer, elle a une réponse toute prête : premièrement, le vieux cuisinier Hossein Agha, sa femme Cobra et leur gendre, qui est membre du Comité révolutionnaire du quartier, se sont emparés de la maison de sa mère. À sa mort, ils lui ont transmis la nouvelle selon laquelle elle leur aurait légué la maison (ils ont même les actes de vente). Deuxièmement, son mari est seul et il a besoin d’elle. Troisièmement, ses fils vont rentrer un de ces jours et réaliser que les racines et les origines sont les choses les plus importantes dans une vie.
Ses arguments étaient solides, mais ils comprenaient néanmoins, quelques points faibles : lutter avec Hossein Agha, protégé par la Fondation des martyrs, n’était pas une mince affaire ; la situation d’Ali Réza, aussi, était incertaine, et si les rumeurs à son sujet disaient vrai, à savoir qu’il aimait une autre femme, il était peu probable qu’il revienne à la maison ; quant aux fils, ils ont dit, maman chérie, nous n’avons que faire d’une histoire ancestrale et d’une identité persane, nous avons de l’argent, des passeports américains et nous sommes heureux, quant à toi, retourne là-bas, vends cette vieille maison, fais sortir l’argent et reviens vite.
Vendre la maison ! Jamais ! Elle est née dans cette maison, elle s’y est mariée, c’est là qu’elle a donné naissance à ses enfants. C’est dans cette maison seulement qu’elle se sent forte, qu’elle trouve la terre ferme sous ses pieds et qu’elle reconnaît le nord et le sud de son être. Elle va rentrer et récupérer sa maison, son mari et son passé, elle va tout recommencer, depuis l’instant où sa vie s’est arrêtée, il y a de cela vingt-quatre ans.
A-t-elle oublié que les choses ont changé en son absence : les slogans, les mots, les visages, les maisons, les noms des rues, même l’allure des chiens et des chats ? A-t-elle oublié que ses amis ne l’accepteront pas et qu’elle ne comprendra pas leur langue, que le vrai exil commence là-bas ?
Qu’en pensaient les autres ? Monsieur Zamani est un commerçant. Il fait des allers-retours entre Paris et Téhéran. Elle lui pose des questions, et ce monsieur, afin de pouvoir lui répondre, a besoin de quelques renseignements. Il demande : « Pourquoi monsieur votre mari est à Téhéran, vous ici et vos fils en Amérique ? »
Elle se dit que si ce monsieur connaissait sa situation familiale, il lui demanderait pourquoi votre frère est en Allemagne et son épouse au Canada ? Pourquoi votre vénérable oncle réside au Japon et vos vieilles tantes sont en Turquie ? Pourquoi vos cousins sont en Californie et vos cousines en Australie ? Monsieur Zamani est un homme logique et il ne peut décider à sa place. Il n’existe pas de vérité absolue et celle-ci se réduit au cas par cas. Il peut seulement lui raconter les expériences vécues par les autres, comme monsieur X (il n’indique pas son nom) : lequel rentre dans l’espoir de récupérer ses terres et qui vit un véritable enfer. Avant tout, son avocat lui joue un mauvais tour et le trahit. Ensuite, ses cousins obtiennent sa signature et enregistrent ses terres à leurs noms. Puis, un taxi lui fonce dessus et lui brise les deux jambes. Il veut vendre sa maison et constate qu’elle est interdite de transaction. Il veut partir et constate qu’il est interdit de sortie du territoire. Il est resté là-bas, impuissant, et son sort est tout à fait incertain. Mais il y a aussi l’exemple contraire. Beaucoup sont rentrés et il ne leur est rien arrivé. Ils vivent toujours là-bas et leur commerce est florissant.
Elle sait qu’elle ne doit pas décider sur un coup de tête. Elle n’est quand même pas si bête. Elle avait souvent pensé que cette révolte soudaine – je n’en peux plus, je suis fatiguée, laissez-moi tranquille – était passagère et qu’elle s’apaiserait d’elle-même.
Chaque personne est en proie à une telle crise au moins une fois dans sa vie : penser qu’elle s’est trompée, qu’elle a fait le mauvais choix, éprouver des sentiments de révolte pour ensuite les regretter. Peut-être que cette indécision n’est qu’une confusion éphémère, et que toutes les questions – je le fais et puis non je ne le fais pas – ne sont que les tentatives fugitives d’une femme à l’orée de la cinquantaine.
Durant la journée, heureusement, elle est occupée – travail, travail, travail – et elle n’a pas une minute à se consacrer. Les réflexions, les questions, les protestations, sont pour la nuit, sous les draps de la solitude, en cachette. Elle ne veut pas que les gens voient son visage défait et comprennent que la veille, sous un coup de colère, elle a donné un coup de pied au meuble de la télévision, déchiré les lettres de son mari ou jeté par la fenêtre son manteau et son parapluie. Ce genre de chose se déroule entre les quatre murs de son âme et personne n’a le droit de pénétrer dans son univers intime.
Elle ne parvient pas à dormir la nuit. Elle entend le son faible du réveil posé sur sa table de chevet, et elle a le sentiment que son rythme s’accélère, que bientôt, toutes les minutes vont s’écouler et se trouver derrière elle. Elle enfouit sa tête sous l’oreiller mais les battements précipités de son cœur devancent même les tictac du réveil. Elle se dit que ce temps fou et pressé appartient à un autre monde, au monde agité des gens étrangers. Le temps de sa ville et de sa contrée est tissé d’une autre matière : il avance d’un pas lourd et fait des pauses, c’est un temps suspendu qui bâille et somnole. Plus que jamais, son cœur se serre pour Téhéran, pour le temps paresseux de son pays. Presque toutes les nuits, elle parle avec un interlocuteur invisible et elle lui dresse le bilan de sa vie. Elle constate qu’elle a été une femme patiente qui a fait des sacrifices et elle s’en lamente. Elle a le sentiment d’avoir été trompée et d’avoir perdu sa jeunesse. C’était son mari qui avait décidé de partir, qui avait vendu leur maison pour une bouchée de pain au premier venu et qui avait bradé tous leurs biens. Partons, partons, mais où ? En France, en Grande-Bretagne, en Amérique, en Afrique, n’importe où mais plus ici. Comme si la mort se tenait derrière la porte et le regardait par le trou de la serrure. Mais il n’a pas supporté l’exil et il est rentré après deux ans.
Elle ne parle jamais de son mari en société, et si elle le fait, elle dit qu’elle est toujours amoureuse de lui et qu’il doit revenir un de ces jours. Ou encore, elle dit qu’il vaut mieux qu’il reste là-bas parce qu’elle a pris la décision de rentrer bientôt. Elle s’accroche à cette idée, à ce bientôt incertain, et tente d’imaginer les premiers instants de son retour : elle descend les marches de l’avion, elle sent la chaleur brûlante de la nuit estivale, elle est sous le ciel de Téhéran, son ciel à elle, et ses étoiles scintillent au-dessus de sa tête. Elle est dans le hall de l’aéroport, les femmes sont vêtues de voiles et de tchadors, les hommes portent une barbe noire. Elle ne les connaît pas. Elle ne connaît pas non plus le chemin de la sortie. Elle fait la queue pour le contrôle des passeports. Son cœur bat très vite. Et si on confisquait son passeport ? Et si, pour mille et une raisons obscures, ils la fouettaient, la lapidaient ? Ce genre d’événement arrive, elle l’a lu dans les journaux. Des scènes floues et raturées se déroulent devant ses yeux, ses songes enchanteurs se déchirent comme de vieux films poussiéreux. Elle ouvre les yeux et fixe le mur blanc une ou deux secondes puis tente d’éloigner ses visions chimériques. Il n’arrivera rien de la sorte. Ce sont les angoisses des personnes restées trop longtemps en exil. Plus de la moitié de sa famille vit à Téhéran en toute sécurité. Leurs biens n’ont pas été confisqués, nul n’a été exécuté.
Elle téléphone à sa cousine à Téhéran qui lui dit : « Mais reviens donc. Quoi qu’il arrive, c’est la patrie. Au fond rien n’a changé. Nous, en tout cas, nous nous portons bien, si seulement tu étais là. Ici, la ronde des soirées et des fêtes continue son train. Nous allons chez notre oncle, notre tante, chez les cousins et cousines, nous allons à la mer, nous allons au ski, nous faisons des randonnées. Si seulement tu étais là… »
Elle aurait souhaité être à la place de sa cousine et elle s’apitoie sur son propre sort. Deux jours plus tard, elle lui téléphone de nouveau pour entendre les mêmes paroles mais cette fois, la voix de sa cousine est inquiète et triste. Elle se plaint de l’incertitude de l’avenir, de l’insécurité et de la corruption, du peu d’espoir et de l’ennui. Elle parle de son fils qui est devenu un révolutionnaire fou à lier et qui fait peur à tout le monde, de son autre fils qui a été expulsé de l’université et ne pense qu’à partir à l’étranger. Mais avec quel visa ? Quel argent ? Un sanglot brise sa voix et elle raccroche.
Ces paroles contradictoires la rendent encore plus confuse. Elle ne sait plus qui croire. Cela fait plus de vingt-quatre ans qu’elle est partie et des milliers d’événements sont arrivés depuis : dans son esprit, dans le monde et dans son cher pays. Ali Réza, le mari absent, l’exaspère plus que tous. Il accuse ceux qui sont partis et méprise ceux qui sont restés. Il déteste les musulmans, les juifs et les chrétiens, l’Amérique, l’Afrique, le blanc et le noir et crache sur l’humanité entière. Mais par-dessus tout, il déteste sa propre personne, sa femme et ses fils, bref ceux qu’il aime, et les fuit tous.
Sa colère et sa haine proviennent de sa compassion. Son désespoir est causé par les guerres, les violences, les tueries et les assassinats qui le font souffrir. Et il s’en prend aux autres, à ceux qui lui sont le plus proches. Comme il était doux et silencieux auparavant, empli de pensées lumineuses et de désirs rationnels. Qu’était-il donc arrivé à son âme ?
Elle prend la photo encadrée d’Ali Réza posée sur la table et regarde son image. C’est une vieille photo de famille. Ses fils n’ont pas plus de cinq ans et elle est encore jeune et mince. Ils sont dans le jardin de leur mère (cette même maison qu’elle veut récuperer) et la lumière du soleil les éblouit. La main d’Ali Réza est posée sur son épaule, sa main gauche. Sa mère aussi est présente. Elle se tient un peu à l’écart, la tête de profil et les yeux fermés. Peut-être qu’elle ne veut pas voir certaines choses ou pressent-elle que c’est la dernière photo de famille. Ils rient tous en chœur, heureux d’être unis. Elle observe le visage d’Ali Réza, sa bouche, le pli au coin de ses lèvres, ses dents régulières et blanches (qui ne se voient pas sur la photo mais qu’elle connaît par cœur), son corps, ses pieds, les rides autour de ses yeux et son regard. Elle semble chercher un autre portrait d’Ali Réza derrière cette image, le portrait de son mari d’aujourd’hui. Elle ne l’a pas vu depuis cinq ans, n’a reçu aucune photo de lui. Chaque fois qu’elle pense à lui, elle revoit son visage de jeunesse et elle adore ce visage, ce souvenir qui reste de lui. C’est cet homme-là qui lui manque et elle gémit. Elle s’allonge sur le lit, du côté où il avait l’habitude de dormir. Elle se dit qu’il est là et elle encercle un corps imaginaire de ses bras. Elle aime pleurer ainsi.
Il est possible de lui dire : « Ma chère, laisse tomber. Tu ne te rappelles pas la dernière fois qu’il est venu ? Tu voyais qu’il était devenu quelqu’un d’autre et tu ne comprenais pas le sens de ses paroles. Tu étais toi-même devenue une étrangère et tu l’accusais de ta différence. Tu ne voulais pas accepter que la vie modifie les êtres. »
Pourquoi ne comprend-elle pas que le changement est la liberté ? Elle comprend et ne comprend pas en même temps. Une partie de son esprit est consciente et suit les événements et les instants jusqu’à leur terme, et anticipe même leur fin. L’autre partie de son esprit tourne le dos au temps et cherche l’avenir dans son passé, dans un rêve qui se répète, dans les photos qu’elle a emportées avec elle. Elle aime l’Ali Réza de papier cartonné, celui qui figure sur les photos, figé dans un cadre argenté pour un instant éternel.
