Les personnages populaires, lorsqu’ils deviennent des mythes, ont une vie quelquefois plus longue et plus tenace que les demi-dieux et les héros. Ils sont plus près de nous, ils vivent à notre portée, compagnons invisibles mais attentifs et très souvent précieux. Dans le cas du très célèbre Nasreddin Hodja[1] – le plus nul et le plus rusé des hommes – ils continuent même à agir, à parler, à nous raconter leurs histoires. Ils sont immortels comme le peuple.

Ainsi, depuis l’Iran jusqu’à la Turquie, jusqu’à l’Afrique du Nord, jusqu’à l’Égypte, jusqu’à la Sicile, Nasreddin est toujours vivant. Il a toujours les mêmes défauts – c’est-à-dire tous les défauts humains – et les mêmes réactions surprenantes.

Je donne pour preuve de son existence cette histoire que j’ai entendue à Tunis en 1998.

Après des années et des années de démarches et de machinations, Nasreddin apprend enfin qu’on va lui accorder la nationalité anglaise. C’était le rêve de sa vie, et cela depuis longtemps. Finalement il semble bien que le rêve se réalise. Qu’il aille à l’ambassade d’Angleterre, lui dit une lettre cérémonieuse, et son nouveau passeport lui sera remis.

Il s’y rend en toute hâte, avec un ami à qui il demande d’attendre dans un café en face du bâtiment officiel. Nasreddin y pénètre. Il en ressort vingt minutes plus tard et vient s’écrouler à la terrasse du café sur une chaise, à côté de son ami. Il est en larmes, il se prend la tête dans les mains, il se lamente.

« Qu’est-ce qui se passe ? lui demande l’autre. On ne t’a pas donné tes papiers ?
– Si, Si… répond Nasreddin entre deux sanglots.
– Et alors ? Pourquoi tu pleures ?
– On a perdu les Indes ! », répond Nasreddin.

Ailleurs – mais toujours dans le monde contemporain – Nasreddin, qui pour une fois s’est mêlé de politique, est arrêté pour actes de terrorisme et condamné à la prison à vie. Le même ami vient le voir et lui dit :
« Mais c’est horrible ! En prison pour toute ta vie !
– Non, non, lui dit Nasreddin. Ce n’est pas pour toute ma vie. C’est seulement à partir de maintenant. »

D’autres histoires, qui se racontent sous des formes diverses ici et là, pourraient se passer aujourd’hui ou hier, et sans doute aussi demain. Une de ces histoires raconte que le même ami de Nasreddin le découvrit, un jour, très occupé à creuser des trous dans un champ. Au fond de chaque trou il déposait un petit morceau de fromage, et refermait aussitôt la cavité, soigneusement.
L’ami, intrigué, lui demanda ce qu’il faisait là.
« Je creuse des trous pour les rats, lui répondit Nasreddin.
– C’est-à-dire ?
– Attiré par l’odeur du fromage, le rat se penchera, reniflera et pénétrera dans le trou.
– Et pourquoi le refermes-tu ?
– Pour que, une fois entrés, les rats ne puissent plus ressortir. »

Nasreddin est un jour assis dans un jardin – cette fois, cela se passe en Égypte – et il tient un chien en laisse, paisiblement assoupi à ses pieds.
Une dame d’un certain âge s’approche, un peu fatiguée. Elle s’assied en soupirant à côté de Nasreddin et lui demande :
« Il est gentil, votre chien ?
– Il est très gentil », répond Nasreddin.
La femme tend alors une main vers le chien, mais celui-ci se dresse brusquement et mord la main avec férocité.
« Mais qu’est-ce que vous m’avez dit ? demande la femme, furieuse et ensanglantée. Vous m’avez dit que votre chien était gentil !
– Le mien, oui, dit Nasreddin. Mais celui-ci est le chien de ma sœur. »

On raconte aussi – car il arrive que Nasreddin meure avec la certitude de revenir un jour parmi les vivants, puisque son existence ne dépend que de nous – que son ami mourut, parvint dans l’au-delà et rencontra Nasreddin avec une fille superbe, à demi nue, assise sur ses genoux.
« Ça par exemple ! s’écria l’ami. Cette femme est ta récompense ?
– Pas du tout, lui dit Nasreddin. C’est moi qui suis sa punition. »

Retour sur terre. Nasreddin fait une promenade avec cet ami-confident, qui s’étonne de son comportement depuis des siècles.
Nasreddin porte un parapluie accroché à son bras. Il se met à pleuvoir. Nasreddin n’ouvre pas son parapluie et son ami, naturellement, lui demande pourquoi.
« Parce que ça ne servirait à rien. Il est plein de trous.
– Mais alors, pourquoi l’as-tu pris ?
– Parce que je ne pensais pas qu’il pleuvrait. »

La logique de Nasreddin, qui est semée de pièges, est faite de bon sens et d’anti-bon sens. À force de s’en tenir à la réalité des mots, comme des choses, elle frôle l’absurde, elle révèle des territoires de l’esprit où la raison hésite à pénétrer, mais où la vérité humaine s’épanouit sous des couleurs nouvelles. Ainsi, à son fils qui lui posait une question sur l’éthique, concept très en faveur au XXe siècle, Nasreddin dit ceci :
« Tu veux savoir ce qu’est un problème d’éthique ? Très bien. Je vais te donner un exemple. Un client vient au magasin et, en partant, oublie de l’argent sur le comptoir. Mon problème d’éthique est le suivant : dois-je garder l’argent ou le partager avec mon associé ? »

À plusieurs reprises, au temps du communisme triomphant, Nasreddin effectua des voyages dans les républiques qu’on appelait alors socialistes. En Pologne, un jour, alors qu’il se promenait en compagnie d’un Russe, les deux hommes butèrent dans un sac apparemment oublié sur un trottoir. Ils ouvrirent le sac et virent, émerveillés, qu’il était rempli de dollars – ces dollars exécrés qui étaient alors, dans ces pays-là, le plus précieux des biens.
« Je te propose, dit le Russe, que nous partagions en frères.
– Je préférerais cinquante-cinquante », répond Nasreddin.

Une autre fois, à quelqu’un qui faisait remarquer que les chats, quand on les lance en l’air, retombent toujours sur leurs pattes, tandis que les tartines retombent toujours sur le côté où on a mis le beurre, Nasreddin posa cette question qui, à ce que l’on croit savoir, est restée jusqu’à ce jour sans réponse :
« Oui, mais que se passe-t-il avec un chat beurré ? »

À vrai dire, la plus belle et sans doute la plus durable des histoires de Nasreddin m’a été racontée récemment et je n’en ai pas trouvé trace dans les anciens recueils. Elle se passe pourtant à Bagdad, autrefois. Un groupe de philosophes et de savants, parmi lesquels se trouvaient quelques Grecs et même des Indiens, entreprirent une longue discussion pour tenter de répondre à la question suivante : existe-t-il deux catégories d’hommes ?

La plupart étaient d’accord pour répondre par l’affirmative, mais ils s’opposaient, et parfois même vivement, quand il fallait définir les raisons de cette division.

Comment séparer en deux les êtres humains ? C’est assez simple, disaient les musulmans convaincus, il y a les fidèles et les infidèles. Un point, c’est tout. Les chrétiens refusaient évidemment d’accepter ce critère, qui les rabaissait à une catégorie inférieure, ou extérieure. Ils parlaient de ceux qui seront sauvés, et de ceux qui seront damnés.

De leur côté les Grecs, se référant à Aristote, affirmaient que la différence tenait non pas à la religion, ou à ce que nous appelons la culture, mais essentiellement à la naissance, que certains venaient au monde dans une position dominante, qui jamais ne changerait, tandis que d’autres naissaient avec la condition d’esclave inscrite à jamais dans leur sang.

Pour les Grecs – mais ils se gardaient de l’affirmer trop hautement – l’humanité se divisait bel et bien en deux catégories : les barbares et les Grecs.

D’autres, plus raffinés, plus nuancés, disaient que l’intelligence de chaque individu pouvait jouer un rôle, qu’elle lui permettait par exemple d’acquérir des connaissances par l’étude et la fréquentation des bons maîtres, et même de sortir parfois de la place où la nature semblait l’avoir mis. Et ces mêmes esprits disaient que l’humanité pouvait en effet se diviser en deux : ceux qui savent et ceux qui ignorent. D’autres demandaient : mais pourquoi chercher aussi loin ? Il y a dans le monde des riches et des pauvres. Et cela suffit à faire la différence !

D’autres encore : il y a ceux qui ordonnent et ceux qui obéissent, ceux qui sont nés pour gagner, ceux qui sont nés pour perdre.

Quelqu’un, qui venait des confins de l’Inde, dit même : « Oui, il y a deux catégories d’humains, celle des vivants et celle des morts. »

Il y eut même des voix, à vrai dire assez rares, pour dire que les humains se divisaient tout simplement entre les bons d’un côté et les méchants de l’autre. Ce qui ne faisait, comme on le remarqua, que déplacer la question. Comment en effet, selon quels critères, distinguer les bons des méchants ?

Après plus d’un mois de discussions et d’argumentations riches d’anecdotes et d’exemples, les participants de cette rencontre mémorable durent se séparer. Malgré leur érudition et toute leur bonne volonté, il leur était impossible de parvenir à une conclusion ferme et partagée. Et force leur fut de le reconnaître.

Ils se séparèrent donc, non sans quelque déception inavouée. Un petit groupe d’entre eux, dans la rue, rencontrèrent alors Nasreddin Hodja, qui passait tranquillement sur son âne. Un des savants, qui vivait à Bagdad et connaissait le personnage, lui demanda :
« Nasreddin ! Est-ce qu’il existe deux catégories d’hommes ?
– Bien sûr ! répondit Nasreddin sans s’arrêter.
– Lesquelles ? », demanda le savant.
Nasreddin répondit, en tournant à peine la tête, tandis que son âne l’emportait :
« Ceux qui pensent qu’il y a deux catégories d’hommes, et les autres ! »


[1] Nasreddin Hodja est un personnage légendaire du monde musulman, célèbre pour sa sagesse mêlée d’humour et de malice. Figure populaire de la tradition orale, il apparaît dans de nombreux contes où, sous des situations simples ou absurdes, il délivre des leçons profondes sur la nature humaine, la société et le bon sens. Tantôt naïf, tantôt fin stratège, Nasreddin Hodja incarne une sagesse universelle qui traverse les cultures et les époques. (NDLR)

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