Au printemps 1571, Michel Eyquem, seigneur du domaine, décide de se retirer au château de Montaigne, sa demeure natale, sur les marges occidentales du Périgord. Décision solennelle, au point qu’il fait graver, sur l’un des murs de sa bibliothèque, une sentence latine qui scelle sa volonté : retrouver le « doux refuge » de ce qui est à la fois domicile familial et cabinet d’études, pour se consacrer pleinement « à sa liberté, à sa tranquillité et à son loisir ».
Loisir traduit otium, à quoi s’oppose negotium, qui désigne l’ensemble des obligations imposées, des tâches contraignantes. A l’inverse, le loisir marque l’indépendance de l’aventure intellectuelle, le commerce singulier avec soi-même, le souci d’un retrait dans son for intérieur, pour « faire l’essai » de la réflexion et de la saisie de ses émotions personnelles. À l’écart des contraintes publiques, la demeure privée offre un espace propice à la spirale des pensées intimes, aux rêveries fugitives et vagabondes.
Au sommet de la tour ronde, depuis sa « librairie », dont les murs, peints de fresques mythologiques représentant Mars ou Venus, évoquent un décor romain, Montaigne, en éclaireur, a une vue imprenable sur un paysage de champs et de vignes, aux confins de la Guyenne et de la Dordogne. Son regard surplombe et domine l’horizon : se dessinent, au loin, six cents hectares de terres héritées du bisaïeul de l’écrivain.
Position stratégique, esthétique, politique ? Le choix du lieu détermine les formes de la méditation ou la plasticité de la pensée, c’est-à-dire les moyens de s’étonner et d’accueillir l’inattendu. Fidèle aux maîtres-penseurs de l’Antiquité, attentif à la distance de soi à soi, Montaigne recrée ce chemin en échappées multiples, qui favorise la liberté. La concentration intérieure s’impose comme la condition de l’ouverture au monde. Elle ouvre les possibles et nous invite à penser ailleurs et autrement. C’est la visée des Essais : « Le sage doit au-dedans retirer son âme, et la tenir en liberté et puissance de juger librement des choses » (Les Essais, I, 23).
Si Montaigne prend la décision de « se retirer » à l’âge de trente-huit ans, pour faire de ce retrait le moment fondateur d’une renaissance, c’est à peu près au même âge, à trente-cinq ans, que le philosophe Nicolas Grimaldi, qui vient de nous quitter, prend ses quartiers non loin de Bordeaux, pour se consacrer à l’exercice d’une pensée solitaire, en contrepoint de ses charges professionnelles.
Mais quel sera son lieu ? Une tour à la Montaigne ? Ou une île façon Robinson ? Son choix s’ancre dans un paysage de son enfance, là où l’emmenait son grand-père, au bord de l’océan : Nicolas Grimaldi s’installe dans le sémaphore désaffecté de Socoa, situé au début de la corniche basque, surplombant la baie de Saint-Jean-de-Luz, à Ciboure. De là, il observe le golfe d’Aquitaine, scrute le va-et-vient des bateaux de pêche et des navires de plaisance, interroge le ciel et ses métamorphoses.
Le philosophe est au sommet du phare comme un nouveau guetteur, à l’affût de lui-même et du monde. Le couvent des Récollets n’est pas loin, de même que le fort de Ciboure. Ici « méditer » est de nouveau rendu possible, quels que soient la tournure et le sens que doive prendre l’aventure de cette méditation.
Selon certains angles de vue, la tour de Nicolas Grimaldi prend l’aspect d’une maison ordinaire. Mais, au pied de l’ancien sémaphore, se dessine le feuilleté de la falaise, découpé par les assauts de la mer et du temps. Le visiteur s’arrête sur l’arc de cercle à peu près régulier que forme le bas de la tour, étonné devant ce paysage de carte postale. Alors que l’édifice, qui date du 19ème siècle, était abandonné, Nicolas Grimaldi le refait vivre en y posant ses valises en 1968. S’impliquant encore dans de multiples engagements, qui l’occuperont au sein de plusieurs universités jusqu’en 1994, il aménage petit à petit ce lieu insolite, à l’architecture simple, accueillante autant qu’austère, marquée par le style ditMonarchie de Juillet.
Pour s’isoler des bourrasques hivernales, pour éviter le souffle glacial du vent et des tempêtes, il faut calfeutrer les murs, protéger l’intérieur. Mais c’est bien ici, que le désormais professeur émérite de la Sorbonne – qui y occupa d’abord la chaire d’Histoire de la philosophie moderne, puis celle de Métaphysique – a décidé de séjourner, épisodiquement d’abord, exclusivement jusqu’à sa disparition, le 13 février 2026, à l’âge de 92 ans.
A-t-il pensé au chalet de Martin Heidegger à Todtnauberg, la petite hutte de six mètres sur sept, située à près de 1100 mètres d’altitude ? Il reste que l’ancien sémaphore de Socoa est devenu, avec Nicolas Grimaldi, un lieu philosophique. Il y lit, écrit, peint, écoute de la musique et, à la manière de Montaigne, reçoit ses plus fidèles amis. Parfois, un ancien élève vient saluer son ancien professeur. Moment de convivialité et de partage.
À treize ans déjà, Nicolas Grimaldi veut devenir poète ; il choisit à seize ans de se consacrer à la philosophie. Et pendant presque un demi-siècle, depuis son premier livre, Le désir et le temps, en 1971, il élabore avec passion une œuvre exigeante, dont la visée philosophique est inséparable d’un ton, d’un style, d’une écriture.
L’œuvre de Nicolas Grimaldi s’inscrit, à sa manière, dans une tradition intellectuelle qui l’apparente aux moralistes du 17ème siècle. Si La Bruyère admirait dans les Maximes de La Rochefoucauld « la variété de l’expression », comment ne pas reconnaître chez Grimaldi autant d’ouvertures du côté des Pensées de Pascal, que du côté des Nouvelles Réflexionsd’Etienne de Vernage, du Discours sur les passions de l’amour de Jean Domat ou des Amusements sérieux et comiques de Dufresny ? Toute une relation, au monde qui nous entoure, au temps qui passe ou à l’amour qui nous éblouit autant qu’il peut nous désespérer, s’y met en jeu. Et peut-être Grimaldi aurait-il accepté de faire sienne cette réflexion, plus récente, de Jean Giraudoux, qui, dans Electre, en 1936, fait dire au personnage du Jardinier, au début de son lamento : « Évidemment, la vie est ratée, mais c’est très, très bien, la vie. »
A la suite des moralistes du 17ème siècle, Nicolas Grimaldi se méfie de l’absolu moral et du tout dogmatisme. Comme le peintre sur le motif, sa pensée se développe sur le vif, en mouvement, en alerte, contre toute systématicité réductrice. Pointant au cœur les doutes, les désarrois, les inquiétudes, son geste vise à démasquer les impostures qui se prévalent du Bien définitif. Ainsi, Préjugés et paradoxes (2007) soulève les contradictions de notre société, sans démarche de système ni pensée théorique. Il s’agit, au contraire, de rassembler des matériaux bruts, divers et épars.
C’est que, par son écriture multiple, discontinue, Grimaldi met au jour les expériences morales et esthétiques, toutes inventives, qui révèlent autant la liberté créatrice de l’être humain que les méandres de la comédie sociale. Il saisit alors les égarements de la conscience qui, tantôt malgré elle, tantôt volontairement, s’échappe du réel et s’évade dans l’imaginaire. Comment éviter de sombrer dans un monde fait d’illusions et de fantasmes ? Sensible à l’intensité, toute intérieure, de l’émotion, l’individu peut devenir le jouet de sa propre imagination, et s’égarer dans un tourbillon d’hallucinations. Passionnée, toute personne cherche à s’épanouir et à ressentir de la joie. Lorsque l’on s’interroge sur nos choix et notre avenir, Grimaldi poursuit la réflexion. Il s’interroge et se demande ce qui fait la spécificité de l’individu. A l’écoute de la sensibilité humaine, le philosophe tente de déchiffrer les mobiles existentiels : « Toute la question fut de comprendre comment il est possible qu’il y ait dans la nature un être aussi dénaturé que l’homme », écrit Grimaldi.
Pourquoi « dénaturé » ? C’est que l’individu, par le sentiment qu’il a de son existence, peut s’arracher au présent. La force de sa subjectivité – cette liberté fondatrice qui se nomme désir, effort ou volonté – lui permet de s’affranchir de l’immédiat, de s’extraire du moment présent, pour envisager l’avenir. Autant de projections à travers lesquelles l’homme se « dénature ».
Alors, soit le rêve l’égare et la déception finale est grande ; soit l’anticipation lui permet d’entreprendre, et la réussite comblera le résultat. Jusqu’au prochain désir, jusqu’au prochain sentiment d’insatisfaction… Dans chaque cas, bien sûr, la « nature » ne disparaît jamais complètement. Au final, le temps rattrape l’homme et le ramène à sa condition d’individu contingent et limité. Nous sommes des êtres de désir, mais limités dans notre nature !
Alors, pour éprouver l’expérience ordinaire de la vie et en dégager la palette des émotions, des plus élémentaires aux plus exaltantes, Grimaldi s’intéresse à ces êtres de culture que sont les humains à travers leur alter-ego : les personnages de romans.
En arpenteur des modulations de l’intériorité, il suit la vie des êtres de fiction et décrypte les récits littéraires. Attentif à l’ampleur de destins bouleversants ou, à l’inverse, au détail de vies minuscules, il se passionne pour les romans de l’attente, de la mélancolie, de l’ennui (Madame Bovary) ; pour les récits qu’habitent l’ambition, la manipulation, l’amour et le ressentiment (Lucien Leuwen) ; pour les textes qui mettent en jeu l’épreuve du désir et de la jalousie (À la recherche du temps perdu).
Grimaldi analyse en philosophe la manière dont les auteurs de chair nous introduisent à la conscience des acteurs de papier. Cette intimité du dedans, si essentielle à Flaubert, Stendhal et Proust, constitue l’expérience fondamentale sur laquelle s’interroge Grimaldi depuis cinquante ans : attente stendhalienne, déception flaubertienne et envoûtement proustien de l’imaginaire.
Voici Charles Swann devant un tableau de Botticelli. Puissance d’éveil de l’amour devant la forte intensité de l’art. C’est un arrachement soudain qui se produit, lorsque l’œuvre picturale emporte le cœur humain et le mène vers un paradis. L’expérience esthétique conduit de la déchéance pathétique vers le bonheur sublimé.
Proust décrit la courbe de l’amour qui élève Swann du néant à la passion, par la découverte d’une ressemblance frappante : Odette de Crécy a les mêmes traits que Zéphora, fille de Jéthro et épouse de Moïse, peinte par le Florentin Botticelli. Cette émotion permet à Swann de « faire pénétrer l’image d’Odette dans un monde de rêves », écrit Proust, et de conférer à la jeune femme une beauté subjective, fantasmée et imaginée. « Swann se félicita que le plaisir qu’il avait à voir Odette trouvât une justification dans sa propre culture esthétique. » Mais que désigne alors l’amour ? N’est-ce qu’illusion, méprise, quiproquo ? Vivre ainsi dans le fantasme, n’est-ce pas prendre le risque d’être au final déçu par la réalité, jamais à la hauteur de l’idéal ?
En quatre volets, de La jalousie, son premier essai, en 1993, sur l’imaginaire proustien, jusqu’au Baiser du soir, en 2015, autour de la psychologie amoureuse de Proust, en passant par Proust. Les horreurs de l’amour (2008) et Essai sur la jalousie : l’enfer proustien(2010), Grimaldi explore l’envoûtement tortueux et l’ensorcellement irréel du soupçon amoureux. Qu’éprouve un être jaloux et inquiet ? Comment la passion se noue à l’attente, au manque ou à la frustration et dévore, peu à peu, l’individu ? Est-il concevable de se délivrer de l’irréductible distance éprouvée entre le monde créé par l’imaginaire, et le réel perçu par nos sens ?
Une forme de psychopathologie, issue de la souffrance liée à la séparation, trouve peut-être son antidote dans l’aspiration à un temps retrouvé. Quel soulagement ce serait ! Comme cette haie d’aubépines, que le narrateur de La recherche admire le long du chemin de Tansonville : au retour de la saison, au mois de mai, il s’émerveille de les retrouver, il se réjouit d’en respirer à nouveau le parfum. Mais, malgré l’admiration, au-delà de ses observations, les aubépines gardent leur mystère. L’intense réalité des fleurs ne peut se sentir qu’en imagination. Les retrouvailles constituent un moment d’apaisement, qui peut cependant n’être que de courte durée.
Mais le soupçon et le constat du relatif conduisent-ils au pessimisme, au scepticisme ? Antidote à la mauvaise foi comme au dogmatisme, la traque des effets illusoires de l’imaginaire mène-t-elle au découragement et à l’abandon ?
Le sage sait que l’excès d’espérance comporte le risque de tomber dans les passions tristes et de sombrer dans l’amertume. Grimaldi se souvient de son enfance et des exilés espagnols, amis de son père, qui, inquiets, tourmentés, à l’affût du moindre signe de danger, venaient lui rendre visite, dans leur domicile parisien : « Quoiqu’ils fussent réfugiés et installés en France depuis plus de trente ans, ils continuaient de guetter le plus infime mouvement dans les Asturies comme un signe d’espoir. »
Faut-il garder espoir ou se résigner, accepter notre sort, comme les personnages de Tchekhov et de Beckett, ne décider de rien et commenter indéfiniment son enlisement, dans l’attente stagnante de la mort ? Ailleurs, chez l’auteur de Gatsby le magnifique, cette suspension se confond avec un sublime désespéré : « J’aimais, chez Fitzgerald », écrit Grimaldi, « que toute vie ne fût que se préparer à ce qui en serait l’échec. » C’est pourquoi la question traverse, d’un bout à l’autre, l’œuvre du philosophe.
Sans angélisme ni condamnation, Grimaldi cherche à saisir les mystères de l’existence, tous ces états où l’esprit humain semble tanguer, de bord à bord, entre espoir et désillusion, générosité et égoïsme, ennui et inquiétude, don de soi et repli solitaire. Écrivains et philosophes l’accompagnent dans cette quête : « Toute mon entreprise est d’avoir tenté de rendre raison de l’anthropologie pascalienne » – pour autant que l’homme pascalien vit dans la conscience des contradictions irréductibles de la vie humaine.
Soyons lucides, nous avertit Pascal : les échecs de la volonté, la vanité des plaisirs, l’insatisfaction des divertissements, les masques du moi, l’injustice des lois et le despotisme des coutumes peuvent engendrer découragement et abandon. Jamais en repos, toujours inquiet, l’homme pascalien désire constamment, mais sa volonté est rarement satisfaite.
À considérer leurs agitations, « j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre », écrit Pascal. Dans sa langue, Grimaldi conclut : « Aimer la vie, c’est comme aimer une soif jamais tout à fait étanchée. » De Blaise Pascal à Nicolas Grimaldi, la même interrogation : est-ce que vivre, aimer ou espérer serait une mission impossible ? L’insatisfaction, toujours l’insatisfaction…
Comment souffler sur les braises de la vie, avec la lucidité que rien ne comblera totalement nos attentes ? Fragiles, nous suffoquons, exaspérés de l’inconstance de nos sentiments. Baudelaire expose cet accablement mélancolique, quand pèse l’angoisse crépusculaire, sous la forme d’un spleen absolu : « L’Ennui, fils de la morne incuriosité / Prend les proportions de l’immortalité. » Faut-il, comme les solitaires de Port-Royal, se retirer du monde et choisir le désert, dans l’oubli des hommes ? N’est-ce pas dans un geste tout baudelairien que le philosophe lui-même a choisi le retrait dans son Phare du bout du monde, pour reprendre le titre d’un roman de Jules Verne ?…
La lucidité, comme prise de conscience et désir de distance ? Penseur du politique, Grimaldi en appelle à la lucidité et au bon sens, lui qui dénonce avec force les extrémismes aussi bien que les dérives sociales et religieuses. Il condamne tout fanatisme aveuglé, toute folie exterminatrice qui vit sa violence psychologique comme une réalité. Aberrations criminelles, pure chimère, « tout envoûtement suscite de semblables hallucinations ».
Que faire, face à la destruction aveugle ? Le fanatisme volontaire est devenu la barbarie des temps présents. Commentant, dans l’un de ses livres, les attentats terroristes qui nous ont frappés et continuent de nous hanter, Nicolas Grimaldi décrit alors « tous ces illuminés qui courent l’amok, arrachent les vies comme ils arracheraient du chiendent, et se préparent pour la mort comme pour une noce ».
Face aux violences sans nom, Grimaldi fait partie de ces philosophes qui considèrent que nous n’avons pas atteint la « fin de l’histoire ». Au contraire, il faut rouvrir la marche des événements, pour en saisir l’interprétation à nouveaux frais. En compagnie d’autres penseurs, il nous rappelle que le désenchantement idéologique n’a pas encore eu lieu. Mythes, idéaux ou idéologies nous menacent, et le danger est grand. Seule solution, se battre contre les tyrannies aveuglantes à travers une philosophie qui déjoue les illusions et affronte les ensorcellements les plus trompeurs.
C’est ce que fait aussi, à sa façon, le philosophe Clément Rosset, lui qui réfléchit à instaurer la distance nécessaire avec les discours façonnés par les bonimenteurs de tout bord. On le sait, on s’en souvient, Rosset dans ses textes démasque les faux-semblants, les images factices, les « doubles » trompeurs et toxiques, construits par les hommes pour tenter d’échapper à la réalité. Leçon philosophique essentielle : si le monde est souvent cruel et tragique, parfois même insupportable, il est toujours préférable de l’accepter tel qu’il est, plutôt que de céder aux sirènes des arrières-mondes ou des utopies. Retour au réel, nous annonce Rosset, comme un geste de survie ! Ancien compagnon d’armes de Gilles Deleuze, Rosset nous conduit vers le réel, par des textes fondateurs comme La philosophie tragique (1960) ou Le réel et son double (1976), pour puiser dans le monde une joie jusque dans le tragique.
Autre sillon, autre creusée : Jean Starobinski. Psychiatre de formation, cet ancien interne des hôpitaux de Genève et de Lausanne évoque les masques que l’on porte malgré soi, pour se protéger des autres et de notre propre regard. Au fond de tout moi, se cache l’altération intime du je, relation duelle à soi propre au mélancolique et à l’artiste. La transparence et l’obstacle (1976) et Le remède dans le mal (1989) de Starobinski suivent le fil du caché et du dissimulé, prennent en compte le rôle de la fiction et la psychologie du jeu. Que cherche-t-on à dissimuler, dans nos vies, à travers notre image ? En multipliant les conduites masquées, dans la tension du dedans et du dehors, par l’alternance du comique et du tragique, la subjectivité du secret se creuse. Les travaux de Jean Starobinski soulignent l’importance du regard et du champ du visible qu’embrasse un « œil vivant », confronté à la transparence ou à l’opacité du monde sensible.
Grimaldi (disparu en 2026), Rosset (mort en 2018) et Starobinski (décédé en 2019), trois philosophes qui traquent l’illusion. Chacun choisit son terrain de chasse, son siècle de prédilection et ses auteurs de référence. D’ailleurs, ils retrouvent sur leur chemin principalement des penseurs de la morale, qui correspondent à leur préférence : pour Grimaldi, c’est le 17ème siècle, avec Pascal et Descartes ; chez Starobinski, le 18ème siècle s’impose, en compagnie de Diderot et de Rousseau ; Rosset, lui, se tient en proximité du 19ème siècle, avec les figures de Schopenhauer et de Nietzsche.
Chacun des trois, oui, questionne le rapport au réel. Philosopher, c’est alors s’interroger sur l’irréalité, cette manière fantasmée de considérer le monde extérieur. L’être humain tombe si souvent dans le piège tendu par les faux-monnayeurs : prendre pour vérité un spectacle d’apparences, où les masques pullulent. Il n’y a qu’une chose à faire, qu’une seule question à se poser : comment s’arracher à l’inauthentique et retrouver l’exigence de sincérité ?
Dans une société qui s’étourdit des effets de surface, alors la rareté, c’est la profondeur, le repli, l’intériorité. Loin des stéréotypes, nos trois philosophes offrent une lecture singulière qui unit superbement analyse littéraire, étude psychologique et exploration de l’âme humaine, entre artifice et mélancolie.
Un autre point commun réunit Grimaldi, Starobinski et Rosset. Tous les trois sont mélomanes, passionnés par l’écoute. Grimaldi apprécie, par-dessus tout, la musique de chambre. Il évoque aussi la manière dont il est touché, ébloui même, par la sensibilité artistique du pianiste Yves Nat. Célèbre pour son interprétation des sonates de Beethoven et devenu ami intime de Debussy, Yves Nat développe un jeu au clavier pudique et réservé. Grimaldi aime la simplicité et la sincérité de ce musicien. Starobinski, lui, passionné d’opéras (Monteverdi, Mozart) et de directions d’orchestre (Ernest Ansermet) considère la musique comme faisant partie intimement de sa vie. A la fois essentielle et précieuse, la musique est, pour Starobinski, « ce qui reste de la parole quand elle a atteint ses limites ». Si, enfin, Rosset est pianiste à ses heures, il place l’art sonore au cœur de la sensibilité philosophique. Diapason d’émotions, le son musical porte une allégresse légère, diffuse une vitalité constante et énergique. Rosset y entend le métronome qui rythme nos vies et influence nos conduites.
Antidote à l’ennui mélancolique d’une part et à l’action destructrice d’autre part, l’art est un soin puissant. La déambulation instrumentale, la rêverie sonore ou la fiction musicale, un remède aux dérives politiques ? Grimaldi l’a bien compris : si vivre se limite à attendre, sans espoir de satisfaction, l’accomplissement d’un désir toujours insatisfait, où cela nous mènera-t-il ? La conséquence inévitable est une inquiétude « de ne jamais vivre dans le présent ». Le bonheur est alors impossible, si nous passons notre temps à fuir en avant ou en arrière. « Toujours dans la nostalgie d’un passé ou dans l’anticipation d’un futur », précise Grimaldi, « bref, d’un infini imaginaire ».
Ce désenchantement illusoire cause notre bile noire mélancolique. Devant les espérances trop grandes de la conscience – l’infini, la perfection, la plénitude –, l’être humain, condamné à l’échec, se réfugie dans les figures constitutives de la finitude – le silence, l’attente, le soupir. « Autant de temps que durera le temps », précise et confirme dans ses livres Nicolas Grimaldi, « jamais ne cesseront ni le désir ni l’inquiétude, ni l’opiniâtre vitalité d’une secrète espérance, ni le ressac amer d’une secrète déception ».
Crainte ou doute, joie ou bonheur, toute notre condition existentielle, en somme, est un effet du temps sur nous : telle est la thèse principale formulée dans Le désir et le temps, œuvre majeure de Nicolas Grimaldi. Tiraillement entre la mélancolie du passé et l’inquiétude de l’avenir, le temps est vécu par l’être humain sur le mode du désir. « Désir de ce qui n’est pas encore, désir de rompre avec ce qui est, désir de novation ; et aussi désir de ne plus désirer, désir de repos, d’immutabilité. »
Le temps est une tension contradictoire. Chaque individu tend vers une aspiration, soit l’inconnu, le nouveau et l’aventure, soit la quiétude, la paix, la tranquillité. Pris entre deux tendances, le mouvement est un désir inquiet, un doute permanent.
Le bonheur humain ne réside pas dans une stabilité calme, car la joie rêvée voit sa réalisation toujours un peu décevante. Mais fuir vers un paradis perdu est inutile. A la plainte mélancolique, Grimaldi préfère la passion du présent. Devant l’énigme de la vie, son mystère impalpable, Grimaldi réhabilite la générosité instantanée, la beauté immédiate, le moment présent. Sans attendre, malgré l’impatience qui ronge, l’existence se veut création de soi et capacité de se renouveler.
Vivre pleinement, explique Grimaldi, à travers ses différentes manifestations, sans exclusivité et avec diversité, c’est accueillir la ferveur et la surprise. Il y a autant d’humanités que d’individus, l’essentiel est le partage d’expériences, de sensibilités, de projets et d’actions.
Petit à petit, de livre en livre, se dessine la cartographie grimaldienne, d’où émerge une philosophie de la vitalité et de la création. Une pensée du dynamisme et de l’énergie accompagne l’imprévu de l’existence, sans imposer de cadre définitif ou d’ordre implacable, à la vie. « Il y a une vie de la pensée, elle a un caractère organique », précise Grimaldi, au détour d’une analyse du Discours de la méthode des Etudes cartésiennes(1996). L’événement vital, ce qui arrive et se produit dans l’existence, surgit. On ne l’attendait pas. Grimaldi nous y invite dans sa philosophie : laisser l’imprévu, source de bonheur, en lieu et place de la prévision.
Philosophe de l’étonnement et de la surprise, Grimaldi identifie, dans le cheminement de la pensée, les brusques ruptures et les retournements soudains.
Qu’arrive-t-il à Descartes, lui qui avait prévu de se consacrer à l’étude des sciences physiques à partir de 1637 ? Tout d’un coup, un changement se produit : le père de la philosophie moderne décide de bifurquer. Il va rompre avec son plan initial, décide de se consacrer à une question métaphysique de premier plan, alors qu’il ne s’y intéressait plus. Descartes entend élucider l’origine de la liberté. Pourquoi rompre ? Les circonstances contingentes désarçonnent les prévisions.
Une autre rupture retient l’attention de Grimaldi, dans un contexte très différent.
A Antioche, en 362 après Jésus-Christ, le jeune empereur de Rome Julien, dit Julien l’Apostat, bouleverse les codes et les comportements. Par sa décision autant avant-gardiste que conservatrice, il ordonne le retour à la tradition païenne, le paganisme classique, tout en promulguant en même temps un édit de tolérance autorisant l’ensemble des religions.
Commentant cette décision politique, Grimaldi explique que tenir compte du présent des circonstances singulières, c’est ici en finir avec les liturgies imposées. Le courage de saisir la nouveauté de la vie passe ici par un geste social et culturel de progressisme critique et de modernisme salvateur.
De manière générale, Grimaldi salue l’adaptation de l’événementiel au circonstanciel. La sagesse est une souplesse qui tient compte des micros-détails du réel. Evoquant ailleurs la force bénéfique de l’action judiciaire, Grimaldi explique qu’elle ne doit pas prétendre à la vérité abstraite ou à la pure vertu – ce serait billevesée et folie – mais, visant une efficacité, « il faut encore quelque accointance avec les circonstances, l’art de mettre à profit le bon moment, du discernement, de l’à-propos, un heureux tour de main, la subtilité du doigté ». En un mot, une manière singulière d’épouser les plis du réel, sans écraser les nuances ni aplatir la rugosité.
A la morne mélancolie ou à la folie illusoire, Grimaldi préfère le gai savoir : courir le risque de la vie et choisir l’imprévu, source d’émerveillement. Face à l’apathie générale, Grimaldi souhaite le sursaut et refuse la démobilisation collective. Son manifeste philosophique peut s’inscrire dans cette phrase, comme un appel, un souhait : « Nous ne pouvons pas nous résigner à cet unanime consentement à l’insignifiance. »
Le bonheur humain est de devenir médiateur de la flamme de l’existence, dans nos pensées et actions. La vie est inventivité, même si elle rencontre échecs et déceptions. Une énergie fabuleuse qui ne s’éteint jamais. Alors, oui, l’infini des possibles s’offre à nous. Et le philosophe Nicolas Grimaldi, loin de tout militantisme, se veut « militant pour le possible ».
Faire l’expérience du présent, être attentif au qui-vive dans le réel et acquérir une forme d’attention à ce qui survient, aux événements qui arrivent : la relation au temps, à soi et aux autres, c’est l’acceptation de la vitalité, surprenante ou décevante, mais toujours variante. Saisir l’inédit, la nouveauté, par-delà le bien et le mal : « Un début de sagesse consisterait à ne pas attendre comme une fête l’avènement de ce que nous avons imaginé, mais à nous réjouir comme d’une surprise de ce que nous n’attendions pas », écrit Grimaldi. Autrement dit, les multiples aléas de l’existence n’empêchent pas la gloire puisée dans chaque instant.
L’amour est un pari, le plus beau pari qui soit. Dans l’amour véritable, Grimaldi y voit une éthique personnelle du don, à l’opposé de l’amour-propre. L’amour, le vrai, est unique, explique-t-il. Aimer, c’est offrir une relation d’ouverture à l’autre et sortir du regard centré sur soi-même. L’amour sincère conduit les êtres qui s’aiment à quitter la simple image narcissique (ordre de la représentation) et à s’engager sur le chemin de la générosité et du contact spontané (ordre de la vie) : « Nous vivons d’autant plus que nous transfusons notre propre énergie. »
La réponse à l’anthropologie pascalienne nous vient ici, comme un don de soi sans appel. L’amoureux grimaldien entend ne rien laisser échapper de ce qu’il y a de sacré en chaque instant. « La vie est comme un flux ou un rayonnement », écrit Grimaldi, « elle se transmet, se diffuse, se propage ».
Cette vitalité proclamée peut s’appuyer sur une fragilité vécue, à l’image des personnages de Simenon, que Grimaldi apprécie particulièrement. Secoués par les accidents de la vie, les créatures littéraires de Simenon, comme Mélie la servante, le cousin Monfils, Lapointe, Planchon ou Madame Chabut, sont en déroute, en dérive, en errance. Mais l’amour peut soudain les emporter. Coup de foudre, choc ou imprévu. « Ils sont aimantés par la vie », conclut Grimaldi.
La vie est fragile. Elle peut, soudain, être menacée de disparition. La violence physique ou la perte du corps, Grimaldi l’a ressentie profondément. Un événement douloureux qui a bouleversé la vie du philosophe. Suite à un accès de spasmophilie, Nicolas Grimaldi a fait un jour une crise de tétanie. Entouré par une équipe médicale, il est resté trois jours au service hospitalier des urgences. « Si les médecins parvenaient à me faire revenir de ces confins de la mort », se souvient-il alors, « la deuxième vie qui me serait prêtée ne serait pas la suite de la première ».
Sorti du coma, Grimaldi change de mode de vie. Après l’altération vitale de son état de conscience, et régulièrement pris de suffocation et d’étouffement, liés aux difficultés respiratoires, il apprend à contrôler les mouvements de son diaphragme et à régler le rythme de son souffle : « Je n’étais pas prêt d’oublier ce que m’avait révélé cette brève rencontre avec la mort : la vie est à elle-même son propre sens. »
Le philosophe fait alors du vouloir-vivre la quête du bonheur, et fait du paradigme de la création le modèle de l’agir humain, lui qui a vécu jusqu’à l’âge de 92 ans. L’accomplissement de soi se réalise dans l’effort joyeux. Le travail et le bonheur, ensemble, de manière indissociable : « Créer, produire, fabriquer, est toujours une joie. Toute joie est d’éprouver en soi la fécondité du temps qui s’accomplit […]. Toute joie est laborieuse […]. Car la joie est toujours de l’irruptive volonté qui innove, et jamais de l’habitude qui conserve. »
D’un point de vue social, une des modalités de l’agir est le travail. Dans Le travail, communion et excommunication (1998), Grimaldi distingue, d’un côté, le travail qui construit, ou travail formateur ; de l’autre, le travail qui accomplit, ou travail créateur. Par le premier, l’humanité construit la personne ; par le second, l’individu fait l’humanité. C’est un échange réciproque. Pour Grimaldi, « le sens véritable du travail consiste à transfuser la vie solitaire de chacun en celle de tous les autres. »
Si certains sociologues annoncent la fin du travail, Grimaldi, au contraire, voit dans le bouleversement économique actuel, une étape supplémentaire dans la capacité créatrice de l’humain à s’accomplir dans son activité professionnelle. L’emploi, aujourd’hui, davantage libéré des contraintes matérielles, est-il une liberté pour le travailleur ? « L’humanité deviendra de plus en plus capable de travailler, à mesure qu’elle sera de moins en moins assujettie aux formes mécaniques, impersonnelles et stéréotypées du travail posté […]. Il faut redessiner la carte du travail, redéfinir la distribution des emplois, configurer de nouvelles tâches, prévoir de nouveaux services […]. Cette nouvelle révolution technologique est sur le point de rendre à l’humanité tant d’hommes que la précédente avait livrés à la machine […]. C’est l’individu désormais qui organise et rythme son travail au lieu que ce soit son travail qui dispose de sa vie et lui impose sa cadence. » Poursuivant la joie dans le devenir, et soutenant l’effort par l’action, la conscience cherche un épanouissement à travers la rationalité créatrice.
Pour Nicolas Grimaldi, au-delà du travail, c’est à l’imagination artistique qu’est confié le rôle d’épanouissement moral et personnel. L’esthétique accomplit l’éthique. L’individu y trouvera plaisir et satisfaction.
Le désir nourrit l’imagination – « Le présent est réjoui par l’avenir et il s’y projette » – et l’imagination peut, à son tour, permettre de créer et d’innover. L’expérience artistique est au cœur de l’ontologie du temps : « La beauté de l’instant peut être vécue comme la présence de l’éternel. » Si la réalité ne peut tenir les promesses espérées, l’art dispose l’existence sur un autre mode, ouvre la vie à d’autres rythmes et à d’autres tonalités. Ouverture des cinq sens en éveil ; tremblement sensible qui modifie les perceptions. L’écoute change le regard. Les notes de musique transforment la vision, et le monde intérieur s’en trouve bouleversé.
Depuis L’art ou la feinte passion, en 1983, Grimaldi place la création au cœur de l’espace-temps vital. Si Le Lorrain nous offre un paysage de soleil couchant lointain, c’est que l’art saisit du monde son dynamisme et sa vitalité : « En nous invitant à refaire notre vie, l’art est une exploration de notre liberté. » L’art investit le réel sur le mode du projet, de la visée et de l’intentionnalité.
Pour le philosophe, l’expérience esthétique fixe la synthèse de trois émotions : l’ivresse des appareillages, la mélancolie de l’inaccompli et le vertige de la sensation. Trois étapes de l’intériorisation progressive du sentiment du beau : un arrachement intense, un fort trouble et un vif émerveillement.
La contemplation est un exercice intérieur. Lorsque André Gide se remémore l’émotion esthétique des paysages vus en Bretagne, il note avec soin l’imprégnation commune entre la nature environnante et sa propre intériorité. Champs, arbres et fleurs naturels conduisent à la création d’un monde intérieur. L’image de l’œuvre et l’image réelle se réunissent. Dans ses Notes d’un voyage en Bretagne, Gide écrit : « Il me semblait que le paysage n’était qu’une émanation de moi-même projetée, qu’une partie de moi toute vibrante. »
Pour Grimaldi, « la nature est un effet de style ». N’est-ce pas dire, au fond, que l’art incarne la réconciliation provisoire, l’accord trouvé et encore suspendu, entre l’aspiration vers une résolution et la sensibilité toujours vive, toujours alerte ?
C’est sans doute ici, dans le doute momentanément apaisé par le recueillement esthétique, que réside le secret de la philosophie de Nicolas Grimaldi : parce qu’il est fait d’une pure intériorité, l’art nous fait accéder au réel véritable. Un monde de couleurs, vécu émotionnellement, et la découverte de l’univers s’offre à soi. « En nous faisant assister aux vains appareillages de notre chair pour des vies possibles, en des mondes où nous n’aurons pas abordé, l’expérience esthétique fait de nous les spectateurs de notre propre finitude », écrit alors Grimaldi, avec une touche philosophique toute kantienne.
Si l’être humain est souvent pris par l’inquiétude, l’impatience, la nostalgie ou le désir, la liberté esthétique lui donne le courage de ne rien regretter. La conscience, par son dynamisme propre, offre la capacité de rompre, d’innover et d’avancer. L’intériorité surmonte le chagrin extérieur ; la création de soi relance la liberté, dans un ultime arrachement. Être nomade de soi, tout en gardant une fidélité à sa singularité, n’est-ce pas se donner, à chaque instant, la possibilité d’être libre ? A sa façon, l’art ressenti intérieurement offre la possibilité d’objectiver la liberté et d’incarner l’errance.
Dans L’œil écoute, Claudel évoque l’allée d’arbres d’Hobbema et le paysage de Vermeer : « Une peinture, nous ne la regardons pas ; immédiatement nous sommes dedans, nous l’habitons. Nous sommes pris, nous sommes contenus par elle. Nous ressentons la forme sur nous comme un vêtement […]. Nous assistons à ce travail par quoi la réalité extérieure se transforme au fond de nous en ombre et en reflet. »
Par les nuances, ombres et reflets, le monde se met au diapason de l’intériorité. L’œil écoute… Chez Grimaldi, les rythmes du monde font vibrer l’être humain, dont la sensibilité est tiraillée entre vœu de permanence et aspiration à la variation. La résolution de cette tension sera musicale ou ne sera pas : « Aucun objet ne peut satisfaire le désir, à moins de se faire musical. Seule la musique réussit en effet à résoudre la contradiction du désir », conclut Grimaldi.
Vivre, aimer, espérer : pour chacun, il s’agit de suivre sa partition et d’entrer en résonance ou en écho. Pour Grimaldi, l’individu est compositeur et interprète de sa propre vie : « Il en est de chaque humain comme de chaque compositeur. Par la tonalité de son attente, par la manière différente qu’il a de se rapporter à la mort et à l’absolu, chacun caractérise un style d’humanité. Mais c’est notre commune expérience que chaque style exprime en l’interprétant. »
Si la musique, parmi tous les arts, reçoit une préférence de la part du philosophe, n’est-ce pas, peut-être, pour la raison que Nicolas Grimaldi porte le même nom qu’un chanteur lyrique de musique dramatique ? Né en 1673 à Naples, Nicola Grimaldi fut, à douze ans, le meilleur soprano de la ville. Pendant sa longue carrière, il fut couronné de gloire. Tenant le rôle principal d’Hermine dans une œuvre de Haendel, il contribua par là même au succès grandissant de l’opéra italien en Europe… Avant de se retirer au sommet de son phare ?
