Il y a des écrivains que nous regardons de loin. Ils sont là, mais au-loin. Intimidants, les aborder ne nous a jamais traversé l’esprit. Ils sont simplement là. Et leur présence au-loin nous assure des rendez-vous à venir avec leur langue, qui souvent n’est pas la mienne, avec la musique de cette langue, avec les sensations singulières, uniques, que cette langue nous apporte. 

Avec António Lobo Antunes, j’avais l’assurance que chaque nouveau livre allait me conduire une fois encore dans un labyrinthe où je perdrais mon rapport au temps, où le présent de la lecture me révélerait – me prouverait – que le temps social est un mensonge, que dans les plis du temps se logent les ténèbres et la lumière. 

Ses livres affirment que la puissance de la littérature est sans égale. Le flux de ses libres associations, le courant de ses voix sous-terraines, l’étrangeté envoûtante de la forme de ses fictions resteront une joie secrète, un enchantement que je compare à l’écoute de certaines symphonies. Et je savais pourtant que ces eaux seraient sans doute tortueuses. S’y entrelaceraient catastrophes intérieures, intimités angoissées et désirs mêlés de souvenirs – des souvenirs peuplés de traces de violence, de blessures que la guerre, la guerre coloniale en Angola, aura laissées dans l’imaginaire d’un homme qui connut la désolation morale et le courage.

Une amie m’a appris sa mort ce matin. Pour ses lecteurs, au Portugal et ailleurs dans le monde, pour tous ceux qui n’ont cessé de le lire depuis des années et qui poursuivront cette relation intime avec ses mondes intérieurs, cette mort ne change rien. Il est vivant. Dieu merci. L’ampleur de l’œuvre d’António Lobo Antunes est considérable, inépuisable. Sa mort ne change rien. Et pourtant elle change tout. 

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