Pieusement consignées dans l’archive du passé, ravivant génération après génération notre histoire collective, des années anciennes continuent de faire écho en nous. Pour avoir fabriqué pièce par pièce notre roman national, ces années françaises qui nous habitent à bas bruit sont 1789, la Commune, l’Affaire Dreyfus, 14-18, « 36 » et le Front populaire, l’étrange défaite de 1940, et, bien sûr, pour les baby-boomers d’après-guerre, Mai 68.

En vis-à-vis de ces années en majesté, il y a les années creuses, où, poussières d’événements mises à part, rien n’altère en surface l’ordre des choses. Ainsi 1966, une année apparemment sans qualité, comparée à celle qui, deux ans plus tard, fera l’effet d’une révolution. Bref, une année blanche, qu’a pourtant choisi d’exhumer des limbes Antoine Compagnon, grand clerc antimoderne, spécialiste de Proust, académicien et porteur d’un nom qui oblige.

Donc 1966. On est au pic des Trente Glorieuses. La société de consommation bat son plein, c’est l’ère du tourne-disque et du transistor pour les yéyés, l’électro-ménager libère les femmes des tâches domestiques, la moitié des foyers français ont la télévision et possèdent une automobile, la masse étudiante explose, on vit les derniers feux du gaullisme. Partout la modernité est en marche.

Mais l’intérêt premier de 1966, année mirifique, est l’exploration panoptique du champ intellectuel d’alors, et là, c’est passionnant. Dernier rejeton d’une lignée de généraux, pensionnaire au prytanée militaire de la Flèche, Compagnon, à défaut d’avoir vécu 1966 au cœur du réacteur qu’était encore le quartier latin, a tout lu, tout vu, tout saisi de l’époque. Il rend compte avec une belle objectivité, soixante ans plus tard, des péripéties hautes en couleur d’une intelligentsia de gauche et d’un monde intellectuel qui, a priori, « n’était pas son genre » – comme Proust, si cher à notre auteur, le fait dire à Swann à propos d’Odette. S’intéresser par le menu, entre cent autres chapelles, à l’UJCLM lacano-maoïste, sortir à ce point de son biotope culturel, atteste d’un explorateur d’air du temps sans préjugés ni œillères.

A tous seigneurs tout honneur, Compagnon fait la partie belle au quatuor de tête de 1966. Il réunit, blanchis sous le harnais mais contemporains à part entière de l’esprit d’ébullition des sixties, Mauriac, Malraux, Aragon, Sartre.

Mauriac, octogénaire facétieux Bloc-Notes après Bloc-Notes au Figaro littéraire, accable de ses banderilles sucrées le Landernau parisien. Malraux, ministre totémique de la Culture, voyageur impénitent et dépressif, livre ses Anti-mémoires hallucinées. Aragon, communiste en plein aggiornamento politico-jeuniste publie Blanche ou l’oubli. Sartre, deux ans après Les Mots, donne auxTemps modernes les prolégomènes du monument que sera L’Idiot de la famille (alias Flaubert). S’ajoutent à ces monstres sacrés, en plus abstraits et modernistes, Marguerite Duras avec Le ViceConsul, Henri Michaux poète et Michel Leiris, qui entreront tous deux dans la Pléiade.

Mais surtout, une querelle philosophique sans précédent depuis celle des Anciens et des Modernes au Grand Siècle va agiter les milieux académiques et retentir bien au-delà du cercle des initiés – relayée par les hebdomadaires, les revues, les émissions littéraires, les colloques tout au long de 1966 –, comme la France, nation littéraire s’il en était alors, savait en produire : l’irruption tonitruante sur la scène intellectuelle de la vague structuraliste, emportant tout sur son passage, marxisme, existentialisme, progressisme, humanisme, critique universitaire, et jusqu’au Nouveau Roman lui-même.

Deux livres mettent le feu aux poudres, Essais de linguistique générale, de Jakobson, et Problèmes de linguistique générale, de Benveniste. La linguistique devient presque du jour au lendemain la science-reine de la littérature. Au risque de verser dans le sabir pour happy few, on ne jure plus bientôt que de sémiotique, de littéralité, de système, de suspension du sens, de texte sans sujet. Haro sur le « Je », la subjectivité, la narrativité. Roland Barthes, dans sa bataille feutrée contre Picard et la critique universitaire à propos de Racine, fait les beaux jours de la nymphe Semiotikon. A ses côtés, Sollers, chef de bande rigoureux qui ne plaisante pas avec la nouvelle orthodoxie, fait ses gammes expérimentales en littérature structurale dans le laboratoire qu’est sa revue Tel Quel – sous le haut patronage de Sade, Lautréamont, Joyce, Kafka, Raymond Roussel et Proust, non sans excommunier au passage Robbe-Grillet pour crime de narration à l’ancienne, avec personnages, intrigue et tout le saint-frusquin des romanciers classiques.

Quant au mouvement des idées, là aussi le structuralisme prend le pouvoir, proclame la fin des philosophies de l’histoire, Sartre en tête, avec sa philosophie de la liberté et de la contingence. Il est taxé de has been dix-neuvièmiste par Foucault, génial archéologue du savoir, qui fait des Mots et les choses, où il annonce la mort prochaine de l’homme, le best-seller de l’été 1966.

Cette même année 1966, Lacan (« l’inconscient est structuré comme un langage ») publie ses Écrits et célèbre les grandes messes ésotériques du retour à Freud salle Dussane, à Normale Sup. Là-même où Althusser – gardien solitaire, face au PCF réformiste, de la pensée anti-humaniste du Marx d’après 1848 (« l’Histoire est un procès sans sujet ») – lutte entre deux dépressions.

Tel fut 1966, année mirifique, antichambre structuraliste de Mai 68, dont elle était grosse. Une sorte de mère porteuse, en quelque sorte, doublée d’un galop d’essai. Pour autant, Mai 68 verra le grand retour de l’Histoire et la fin programmée de ce feu de paille qu’aura été le structuralisme triomphant de 1966.

Merci à Compagnon de lui avoir rendu justice.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*