La « critique d’aujourd’hui », ainsi que la nommait le philosophe Bernard Sichère dans le dossier qu’il dirigea pour La Règle du jeu (no11, septembre 1993), est devenue celle d’hier. Hector Bianciotti, Bruno de Cessole, Michel Crépu, Jérôme Garcin, Françoise Giroud, Jean-François Josselin, Bertrand Poirot-Delpech, Bernard Rapp, Angelo Rinaldi… Des noms, une autre époque. Ce panorama a désormais valeur d’archive, précieuse pour comprendre le zoo littéraire d’alors, quand la revue donnait la parole à ceux qui faisaient et défaisaient les réputations, soufflant le chaud et le froid sur le monde des livres. Beaucoup ont disparu, emportant avec eux la mémoire des ouvrages lus et aimés, mais aussi la somme de ceux qu’ils n’avaient pas aimés. Telle est la vie du lecteur : il garde en lui le meilleur de ses goûts, ses dégoûts et ses pas de côté, son mauvais goût. Une autre génération a pris la relève. Elle est là, installée. Les uns ont parfois adoubé les autres. La transition s’est opérée. Il y avait des places à prendre, elles l’ont été. Ce mécanisme fonctionne avec la précision d’une horloge suisse.
Mais aujourd’hui, un grain de sable est venu enrayer de vieux rouages bien huilés. À l’ère techno-moderniste du tout-image et des réseaux dits « sociaux » – qui en disent plus long sur l’état de délitement de la société qu’ils ne la façonnent pour faire émerger le meilleur des mondes possible – une nouvelle engeance de lecteurs a surgi. Les éditeurs, de plus en plus laxistes et de moins en moins exigeants, publient davantage, mais moins bien. Encore faut-il que ces livres trouvent preneur. Alors on inonde Instagram et TikTok de services de presse, en espérant qu’un taux de conversion transforme, par la grâce de l’algorithme, quelques abonnés distraits en lecteurs véritables. Pensée magique. On ne ferme plus son téléphone pour ouvrir un livre ; on comprime le livre dans le téléphone pour qu’il s’écoule. L’objet s’efface derrière sa mise en scène, la lecture derrière la performance, devient contenu et plus contenant. C’est sans doute la solution la plus habile – et la plus inquiétante ? Le vers serait-il dans le fruit ? Venin et remède dans la même coupe ?
Dès 1993, Bernard Sichère soulevait des questions essentielles à partir desquelles il demeure possible – et sans doute nécessaire – d’engager la réflexion. Il y eut les réponses des uns et des autres ; il y a aujourd’hui celles, contemporaines, qui nourrissent ce dossier. Le temps du bilan viendra, peut-être même celui des leçons à tirer – mais pour qui, et à quelles fins ? Cela reste à déterminer. L’auteur des Histoires du mal s’interrogeait ainsi : « Existe-t-il encore aujourd’hui, sous le nom de “critique littéraire”, quelque chose de consistant et de conséquent, qui engage à la fois la liberté de l’esprit et la rigueur du jugement ? Une telle exigence est-elle compatible avec la logique féroce de la “société du spectacle” ? Les éditeurs sont-ils coupables d’en subir la pression ? Le milieu littéraire est-il aussi corrompu qu’on le dit ? » Cette idée de corruption mérite, en effet, d’être examinée. Comme dans Touchez pas au grisbi !, avec son « milieu très fermé qu’on appelle le Milieu », les Lettres auraient-elles, elles aussi, leur pègre ? Nos lecteurs instagramisés et tiktokisés ont-ils été happés par un système où les contenus se monétisent et où les livres se promeuvent contre rémunération ? Ont-ils un blanc-seing ? Le temps des coups tordus et coups de boutoir a-t-il laissé la place à la saison douce des coups de cœur ? Je l’ignore. Chacun ses crabes et ses paniers, ses bénitiers et ses grenouilles. Il faut résister aux séductions faciles de la nostalgie : non, ce n’était pas mieux avant. L’influenceur ne se réduit pas à un lecteur uniquement désintéressé, étant le maillon d’une logique de marché. Collaborations commerciales, contrats éditoriaux brouillent la frontière entre sincérité et promotion. Le journaliste littéraire « à l’ancienne » subissait des pressions en échange d’un chèque ; l’influenceur d’aujourd’hui évolue (parfois) dans une économie de la monétisation. Il n’est pas nécessairement moins libre – souvent l’est-il davantage – mais sa liberté s’inscrit dans un système de métriques : vues, likes, partages. Ce qui est certain, en revanche, c’est que s’il existe dans la presse traditionnelle des « prescripteurs » et, sur les réseaux sociaux, des « influenceurs » – si le lecteur se trouvait sous l’emprise d’un livre, faudrait-il parler d’« emprisonneurs » ? – ces derniers ravivent malgré tout quelque chose d’essentiel : le désir.
S’il y a des influenceurs, il y a des influencés. Les réseaux sociaux ont fait du livre un produit dérivé qui s’arbore. Le livre-objet est furieusement tendance ; les livres, eux, c’est une autre affaire. Il convient d’en posséder un dont la tranche dépasse savamment d’un tote bag éco-responsable, devenant accessoire au même titre que le sac qui le transporte. On s’exhibe avec, on le photographie, on le coordonne à sa tenue. Le lire ? La couverture suffit à faire réputation. Et pour certains artificieux du sensible, les hommes performatifs, tenir un roman à la main – celui dont les mérites ont été vantés par telle créatrice de contenu – relève de l’argument de séduction : Voyez jeune demoiselle (je crois que ça ne se dit plus, ne suis pas sûr, j’ai trop fréquenté les hommes) comme je pense, comme je frémis, comme je suis profond.
À l’autre extrémité du spectre des lecteurs-consommateurs, loin des figurants du papier, prospère une autre tribu : les possédés de la phrase. Ceux-là cultivent leurs goûts comme un jardin anglais plein de secrets et de querelles botaniques. Ils ont leurs saisons, des engouements par touffes. Un été pour Alexandre Dumas, un automne pour Emily Brontë, au gré des adaptations cinématographiques qui, bien souvent, précèdent la lecture. L’écran ouvre le bal, le spectacle susurre : Va lire maintenant ! Le livre arrive après, humble ersatz d’un blockbuster en costume. Ceux-là mettent en scène le sadfishing littéraire. Qui ne s’est jamais filmé en larmes après avoir refermé un roman comme on referme un cercueil ? Bon, moi. Mais il paraît que cela se fait. Les influenceurs, évidemment, n’y sont pas pour rien : ils ont déplacé la littérature du silence vers l’image, de la page vers le flux. Si on remarque une forme de désacralisation de la parole critique, la démocratisation n’est pas l’exigence, me direz-vous. Être nombreux n’a jamais suffi à être précis…
Pourquoi ai-je tant de mal à m’enthousiasmer ? Si j’endosse la panoplie du pisse-vinaigre – qui me sied bien, elle affine le teint et l’esprit ? – à la longue, elle fatigue.
Je poursuis. Le véritable enjeu n’est pas d’opposer la critique « savante » aux influenceurs, mais d’envisager une troisième voie : une critique capable d’habiter les formats contemporains sans compromission. Une critique qui utiliserait les outils du spectacle sans s’y dissoudre ; qui accepterait l’émotion, oui, mais à condition de la travailler, de la questionner, sans la confondre avec la pensée.
Les influenceurs promeuvent des univers, des personnages aimés et des affects ? La critique classique, elle, se bat pour des formes, des ruptures et des idées ? Les premiers sont sans aucun doute une jeune garde du pire aux yeux des seconds, qui eux-mêmes seraient des gardiens du temple poussiéreux.
Bernard Sichère posait déjà la question : « Un journaliste littéraire a-t-il à choisir entre la séduction sans principes de l’éphémère et la rigueur de l’analyse informée ? » L’avenir ne réside ni dans la disparition des influenceurs ni dans la pérennisation d’un magistère intimidant, mais dans une métamorphose. Si l’un d’eux prenait le risque de ralentir – certains ont déjà planifié leurs lectures à l’année, quel cauchemar métronomique ! brûlez-moi ces calendriers – d’approfondir quitte à déplaire, de contredire sa propre communauté, alors quelque chose de l’esprit critique renaîtrait. Non contre le spectacle. Mais en son sein.
Si je parais sceptique, je suis surtout curieux. Toute mutation oblige à repenser ses repères. Au fond, que les gens lisent me réjouit. Ce que je supporte mal c’est lorsque la lecture devient un signe extérieur de distinction, un marqueur social ou supposément intellectuel, bref un instrument d’élitisme. Mais ce que je redoute davantage encore, c’est l’indifférenciation : quand tout est visible, petits et grands, anciens et modernes, à égalité, alors tout se vaut dans un espace gouverné par l’algorithme qui tourne en boucle pour imposer sa loi de rentabilité immédiate. À mes yeux, être lecteur ou ne pas l’être ne change rien à l’attrait d’un individu, mais ce qu’il lit donne une indication quant à la possibilité d’une entente. La guerre du goût aura bien lieu. Les lecteurs sont à l’horizontale, la littérature à la verticale. Certains lecteurs l’ont compris. Exemple : Christopher Laquieze, qui propose sur les réseaux sociaux des suggestions de lecture et partage ses avis. Un jour, il met en avant le livre-testament d’Édouard Levé, Suicide – texte vertigineux, sublime, injustement oublié. En quelques jours, l’ouvrage est en rupture de stock. Là, je me surprends à trouver cette influence bénéfique. L’intérêt de cette jeune génération de lecteurs tient à cela. Ils font renaître des livres hors du circuit de la critique traditionnelle et saisonnière. Le mouvement est beau. Des genres longtemps marginalisés – romance, fantasy, young adult, science-fiction – trouvent une reconnaissance massive. Cela contribue à bousculer les préjugés, à défaire les hiérarchies figées. La littérature est contagieuse. En véritables agents viraux, ils en deviennent parfois d’excellents ambassadeurs.
Il serait injuste, et intellectuellement paresseux, de mépriser ce mouvement. Chacun peut aujourd’hui s’emparer d’un livre. Cette démocratisation est une chance, elle a fait voler en éclats le monopole des institutions. Ceux à qui l’on fermait la porte, sont passés par la fenêtre. Désormais, l’industrie du livre leur déroule le tapis rouge. À tort ou à raison – j’ai commencé par me faire l’avocat de mon propre diable – ils sont devenus incontournables. Il était donc essentiel d’aller à la rencontre de ces contemporains capitaux. Symptômes d’un regain d’intérêt pour le livre, les réseaux sociaux sont leur laboratoire. Ils incarnent les nouveaux visages de la lecture à l’ère de la 5G. Leur avenir dépendra moins de leur faculté de juger que des exigences éthiques qu’ils sauront s’imposer. Car ils portent, qu’ils le veuillent ou non, une responsabilité.
C’est à moi de me remettre en question et de chercher à comprendre pourquoi je suis instinctivement traversé par un arrière-fond de préjugés négatifs à leur égard. Au fond, le problème ne vient pas d’eux, ni de leurs goûts littéraires – qui ne sont simplement pas les miens – ni même des publics qu’ils touchent, dont je ne suis pas proche, malgré ce dénominateur commun qu’est la lecture. Non, ce n’est rien de tout cela : le véritable problème réside sans doute dans l’objet lui-même, dans l’usage du téléphone comme médium.
Car il y a quelque chose d’étrangement paradoxal à utiliser le smartphone, soit une interférence, pour inviter à la lecture. Le geste est contradictoire : l’objet qui fragmente et disperse l’attention, de notifications en sonnerie, deviendrait l’instrument d’un retour au temps long et silencieux du livre ? On fait défiler des vidéos pour apprendre à s’arrêter. On clique pour toucher du doigt la lenteur. Ce paradoxe révèle une tension entre deux régimes d’attention irréconciliables à mes yeux. Je repense alors aux natures mortes et vanités qui faisaient florès au XVIIe siècle, celles du néerlandais Edwaert Collier. Il arrivait que sur ses toiles on retrouve des livres posés sur une table, entrouverts ou renversés. À l’abandon. Ils coexistent avec des verres de vin, des fruits entamés, des carafes, pains et couteaux étalés sur de lourds tissus, tel ou tel instrument de musique, un crâne – la mort de la littérature, déjà ? L’ouvrage est là, pris dans un monde de séductions matérielles. C’est l’image même du divertissement pascalien, quand l’abondance détourne la concentration. J’y vois l’illustration de la promesse du texte concurrencée par la brillance d’un verre, la peau d’un raisin, une note de musique. Le smartphone est la manifestation moderne du discours de ces peintures : tout est là pour lire, mais tout est également là pour empêcher de lire. Le livre attend que l’attention se détache du reste. Trois siècles plus tard, le cubisme de Juan Gris radicalisait cette rupture. En fragmentant le livre par des formes géométriques, il lui fait perdre sa profondeur, le transforme en surface, pur motif plastique : on ne lit plus, on regarde. Affleure une intuition troublante, celle de l’écrit appelé à devenir image, absorbé par un cadre visuel. Tout est offert simultanément, le livre et son contraire. Le défi sera celui du choix : le livre ou le raisin, le livre où le scroll. Les influenceurs ne feront pas mourir la littérature, ils la placent en concurrence permanente.
Me voilà au terme d’une tentative de réflexion sur un sujet dont, au fond, je ne sais toujours pas quoi penser. Alors, je laisse la parole aux acteurs de la nouvelle « Nouvelle Critique ». J’ai endossé le rôle du type dépassé, l’aigri du bar-tabac. Le comédien a ses paradoxes, le lecteur aussi. Aujourd’hui, ils ne font qu’un ?
