Ceci sera l’épilogue de la série Trumpland mais ne concernera pas que Donald Trump. Je voudrais en effet essayer de prolonger ce qu’a dit Cynthia Fleury à propos de l’indécence, du grotesque, de la vulgarité en politique. Car il existe bien une histoire de ces « valeurs » en politique – histoire profonde, discontinue, mais remarquablement persistante.
La première chose qu’il faut souligner, c’est que cette obscénité, cette vulgarité, ce grotesque, non seulement ne sont pas une dérive récente, mais surtout ne doivent pas être réduits à un simple style outrancier. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est qu’ils ressortissent à une logique de pouvoir et de contre-pouvoir, qu’ils sont les outils d’une manière de gouverner, de contester, ou de rendre visible ce qui, autrement, resterait dissimulé.
Le point de départ classique se trouve chez Mikhaïl Bakhtine, à partir de Rabelais. Le grotesque n’y est pas ridicule au sens faible, mais carnavalesque : corps excessifs, bouches, excréments, renversement du haut et du bas, moquerie des puissants par l’hyperbole et la matérialité. Dans cette tradition, la vulgarité, l’indécence, l’obscénité sont politiques parce qu’elles désacralisent. Elles ramènent le pouvoir à un corps parmi d’autres, périssable, mangé, ridiculisable. Rire du roi, le grossir, l’animaliser – comme l’a fait encore récemment Trump avec le couple Obama en les représentant en singes sur son réseau Truth Social – ça n’est pas seulement l’insulter : c’est suspendre momentanément l’ordre symbolique. Le grotesque ne détruit pas le pouvoir, mais il le relativise ; il l’empêche de se présenter comme naturel ou transcendant.
À partir du XVIIIe et XIXe siècle, le grotesque devient central dans la culture politique visuelle : caricatures, pamphlets, journaux satiriques. Le corps du souverain est déformé, animalisé, sexualisé, rendu impropre à la majesté. Mais là encore, l’ambivalence est forte. La caricature peut délégitimer le pouvoir ou servir de soupape, permettant de rire sans transformer les structures. On oscille entre subversion réelle et intégration contrôlée.
Aujourd’hui, quelque chose s’est déplacé. La vulgarité, le grotesque, l’indécence ne sont plus seulement les outils d’une critique du pouvoir : ces « valeurs » sont anticipées, absorbées, performées par le pouvoir lui-même. Vulgarité assumée, contradictions affichées, excès verbaux, corps mis en scène comme spectacle (Poutine torse nu, à cheval) – tout cela n’affaiblit pas nécessairement l’autorité. Cela détruit l’attente de cohérence, épuise l’indignation par répétition, transforme la politique en scène pulsionnelle. Le pouvoir ne dit plus : croyez-moi. Il dit : regardez-moi. Et cette visibilité excessive produit une forme de désarmement critique : quand tout est déjà indécent, vulgaire, grotesque, plus rien ne choque vraiment.
Avec Michel Foucault, un basculement s’opère. Dans Les Anormaux, il parle explicitement du pouvoir grotesque : une autorité qui ne cherche plus à être noble, rationnelle ou exemplaire, mais qui gouverne en étant indigne, absurde, outrancière – et qui gouverne d’autant mieux pour cela. Le grotesque devient alors un mélange d’arbitraire et de théâtralité, une mise en scène de la toute-puissance sans justification, une manière de dire : je peux être ridicule et pourtant décider de vos vies. Ce point est crucial : la vulgarité, le ridicule, le grotesque, l’obscénité ne sont plus contre le pouvoir, ils en sont un mode majeur. L’excès, la vulgarité, la provocation permanente ne sont pas des accidents ; ce sont des stratégies de sidération et de désorientation. Le grotesque apparaît quand le pouvoir fonctionne sans idéal. Il ne cherche plus à se justifier symboliquement ; il s’impose par la saturation, le bruit, la répétition, l’absurde. La vulgarité, l’obscénité, l’excès, sont les symptômes d’abord d’un affaiblissement de la loi comme discours, puis d’un glissement vers la gestion effective, enfin d’une confusion entre scène politique et scène pulsionnelle. Quelque chose ne se transmet plus. Là où le politique devait organiser le commun par des médiations symboliques, il produit désormais des effets immédiats : rire, colère, dégoût, excitation. On ne débat plus ; on réagit. En ce sens, ces « valeurs » ne sont pas tant une dérive morale qu’un indice clinique : celui d’un ordre symbolique qui ne parvient plus à contenir la jouissance qu’il mobilise.
Les sujets du souverain grotesque sont mis hors d’eux par le rire, par la honte, par la sidération. Et c’est précisément pour cela que ces excès sont politiquement opérants.
Il faut ici se rappeler ce que disait Lacan de l’obscénité : l’obscène n’est pas ce qui choque moralement ; c’est ce qui se montre là où cela ne devrait pas se montrer. Le grotesque politique relève exactement de cette logique : il exhibe le pouvoir comme corps jouissant, parlant trop fort, débordant, insultant, répétitif. Ce qui est en jeu n’est pas seulement le rire, mais la jouissance. Le grotesque court-circuite l’argumentation, s’adresse directement aux affects, produit une jouissance de transgression. Lacan dirait que le grotesque met en scène un surmoi obscène : un pouvoir qui ne dit plus « obéis », mais « jouis avec moi ». Le leader obscène n’est pas crédible, mais il est identifiable ; il donne une forme visible à une jouissance supposée sans limite. Et c’est précisément cela qui fascine autant que cela répugne. Le sujet est alors pris dans une alternative piégée : soit il s’indigne (et nourrit la scène), soit il rit (et il participe à la jouissance). Dans les deux cas, il est mis hors de lui – capturé.
Ici, la psychanalyse rejoint l’histoire des formes politiques. Le grotesque devient central lorsque les signifiants de légitimation (vérité, raison, autorité, progrès) ne tiennent plus. Ce n’est pas que le pouvoir ne croit plus à rien ; c’est qu’il n’a plus besoin d’y croire. C’est pourquoi certaines figures (comme Trump, donc) sont immunisées contre le ridicule. C’est que le ridicule a changé de statut. Il n’est plus disqualifiant ; il est intégré. Le pouvoir grotesque fonctionne par préemption : il se moque de lui-même avant que d’autres ne le fassent. Il absorbe la critique sous forme de spectacle. Ce n’est plus « malgré le grotesque » que le pouvoir agit, mais par lui. Le ridicule cesse d’être une limite ; il devient une ressource. Là où la politique classique redoutait la perte de dignité, la politique vulgaire prospère sur la perte de toute exigence de dignité. Il agit exactement comme la jouissance : il décentre, il désoriente, il affecte le corps avant la pensée. Il produit un sujet qui ne sait plus très bien s’il rit, s’il hait, s’il désire, ou s’il est simplement saturé. C’est pourquoi il est si difficile à combattre par des arguments seuls. L’obscène ne résulte pas d’une erreur de raisonnement : c’est une capture libidinale. Il parle là où le symbolique est fragile, là où le sujet cherche inconsciemment une figure qui assume ce que la loi ne tient plus.
Tout ceci avait été annoncé à l’enfant que j’étais à Miami – et l’avait sidéré. De nombreux commerces et restaurants avaient en effet pour habitude d’afficher à leur entrée l’interdiction d’accès aux chiens, aux noirs, et aux juifs. Et personne n’y trouvait rien à redire. Trumpland, déjà.
