Le peuple kurde est un grand peuple séparé en quatre entités, elles-mêmes emprisonnées dans quatre États différents : la Turquie, l’Iran, l’Irak, la Syrie.
Les Kurdes dont on parle (insuffisamment…) ces jours-ci sont les Kurdes de Syrie.
On en parle (insuffisamment…) parce qu’ils sont, à l’instant encore où j’écris, attaqués, taillés en pièces, humiliés, par les milices arabes d’Ahmed al-Chareh, l’ancien djihadiste devenu le nouveau maître de Damas après la chute de Bachar el-Assad.
Et on en parle (insuffisamment…) parce que cet ancien djihadiste est en train de démanteler, une à une, les formes d’autonomie qu’avaient, au prix de sacrifices immenses, fini par conquérir les Kurdes à l’intérieur même de leur prison syrienne.
L’Occident regarde ailleurs.
Les États-Unis envisagent même de retirer le millier d’hommes qu’ils avaient encore au sol.
Pour au moins quatre raisons, cette non-assistance à peuple en danger serait une tragique erreur.
1. Ces Kurdes syriens que nous laissons massacrer et qui, si nous ne venons pas à leur secours, disparaîtront, sont, comme leurs cousins peshmergas d’Irak, une exception dans une région trop souvent abonnée aux extrémismes criminels.
Ils sont les amis de cœur de l’Occident et d’Israël…
Ils croient en un islam éclairé, laïque, compatible avec la liberté de conscience et l’égalité civile…
Ils comptent, dans leur armée, des bataillons de femmes que nous sommes quelques-uns à avoir filmés et qui sont la preuve éclatante d’une révolution féministe réussie…
Ce Kurdistan, ce Rojava, est la démonstration vivante que l’islam est compatible avec les valeurs de la modernité politique et, notamment, démocratique.
C’est la réfutation en acte de la thèse paresseuse et meurtrière de « la guerre des civilisations » à laquelle tant d’esprits faibles se résignent comme à une fatalité.
Un trésor !
2. Ces Kurdes du Rojava, comme leurs frères peshmergas d’Irak, ont été, il y a dix ans, en première ligne du combat contre Daech.
J’ai été témoin de cela.
J’en ai rendu compte, de Peshmerga à Une autre idée du monde en passant par La Bataille de Mossoul, dans trois films documentaires.
Et je sais que, sans leur vaillance et leur obstination, sans leur intelligence du terrain et leur génie tactique, le califat islamique qui s’était installé entre Raqqa et Mossoul et avait déclaré la guerre totale à l’idée même de l’humain, serait encore debout.
Ce sont ces femmes et hommes que nous sommes en train de laisser tomber.
Ce sont ces alliés précieux, loyaux, constants et héroïques que nous jetons, en quelque sorte, après usage.
Comme le dit mon ami et partenaire Tom Kaplan, avec qui nous avons fondé, aux États-Unis, l’organisation Justice for Kurds, c’est la première fois, dans l’histoire du monde libre, que celui-ci a sur les mains le sang, non de ses ennemis, mais de ses frères d’armes.
Une honte.
3. Un détail qui n’en est pas un.
L’écroulement militaire du califat, il y a dix ans, ne s’est pas seulement traduit par sa disparition territoriale : il s’est aussi soldé par l’internement de quelques milliers de djihadistes fanatisés jusqu’à la folie.
Or qui détenait ces hommes, ces femmes et, parfois, ces enfants ? qui en assurait la garde, dans des conditions de sécurité maximale, en attendant un jugement qui ne venait pas ? Les Kurdes.
Et que s’est-il passé depuis ? Quel a été le premier effet, sur le terrain, de la décision prise à Damas de briser cette autonomie des Kurdes et de les faire rentrer dans le giron de la Syrie une et indivisible ? Damas a pris le contrôle, à Al-Hol et Chaddadi, de certains de ces centres de détention. Et, dans le chaos qui a suivi, des milliers de terroristes ont pu s’évader, se volatiliser et se dissoudre dans la nature.
Je connais ces prisons.
Je les ai filmées.
J’ai interviewé des djihadistes français qui ne rêvaient déjà – il y a six ans ! – que de revenir au pays et d’y commettre d’autres Bataclan.
Mon film, Une autre idée du monde, est disponible sur les plateformes : au lecteur de juger le risque pris en rejetant, sciemment ou non, des tueurs endurcis, porteurs d’une haine chauffée à blanc, dans le corps fragile de nos sociétés.
4. Une question, enfin, hante les chancelleries depuis quelques mois.
Le nouveau maître de Damas, Ahmed al-Chareh, est-il vraiment un repenti d’Al-Qaïda ? S’est-il contenté, comme on semble le penser ici ou là, de troquer le treillis contre la cravate ou a-t-il opéré une conversion politique et morale authentique ?
Et ses parrains ottomans, qui ont orchestré son accession au pouvoir et l’aident aujourd’hui à tailler en pièces nos amis kurdes, sont-ils des alliés fiables au sein de l’Otan ?
Je crois personnellement que non – et mes lecteurs le savent.
Je suis partisan depuis longtemps, et ils le savent aussi, de bouter hors de l’Alliance atlantique la Turquie de monsieur Erdogan.
À chacun, désormais, de juger.
L’Histoire tranche sous nos yeux.
