J’y suis né, j’y ai vécu jusqu’à l’âge de 21 ans, puis de nouveau entre 26 et 31 ans. Beaucoup plus tard, entre 2006 et 2008, j’ai dirigé à Los Angeles un séminaire de psychanalyse. Mais je ne connais vraiment bien que la côte est, entre New York et Miami. Cela ne fait pas de moi un expert ès-Amérique, loin s’en faut. Et je n’ai rigoureusement aucune compétence en matière de géopolitique. Simplement, je suis blessé par ce que devient cette terre. D’où ce qui va suivre.
Que nous donne à penser Donald Trump ?
Que c’est en nous que le tyran se cache. Tant que nous le chercherons ailleurs, le désert continuera de croître.
J’emprunte ces mots à Benoît Chantre. Il a signé chez Grasset la biographie intellectuelle de René Girard. Et il a rassemblé et commenté, toujours chez Grasset, sous le titre Le désir de tyrannie, des extraits de son œuvre.
Donc : le désert continuera de croître.
Car nous irriguons nos peurs et laissons en jachère notre lucidité. Chaque renoncement étend le sable, chaque complaisance aide à y former une dune. Mais au cœur de l’aridité demeure une source : le courage de se gouverner soi-même. C’était la grande « idée européenne » conçue par Kant, tous les jours contredite par les arrestations arbitraires et les meurtres de masse, comme aujourd’hui en Iran. Là où naît la responsabilité, le désert recule.
Car le tyran intérieur naît du désir mimétique : nous ne désirons jamais seuls, nous désirons selon le regard de l’autre. En l’imitant, nous en faisons un rival, et de la rivalité naît la violence. Alors, pour apaiser le trouble, nous cherchons un coupable. Un visage à charger de nos tensions, un corps à exclure pour rétablir l’ordre.
Le désert s’étend chaque fois que nous croyons la paix obtenue par le sacrifice d’un autre. Voyez Gaza, voyez l’Ukraine. Mais le mensonge fondateur finit toujours par se fissurer. La victime n’était pas coupable, elle était nécessaire à notre aveuglement. Voyez Renée Good et Alex Pretti. Lorsque cette vérité affleure, le mécanisme se dévoile et le tyran perd son masque.
Sortir du désert, ce n’est pas vaincre l’ennemi, c’est renoncer à l’imitation qui engendre la haine, refuser la contagion du désir, et briser la logique du bouc émissaire. Car c’est dans l’imitation que s’enclenche, de rivalités en rivalités, la crise de la confiance que nous avons placée dans des valeurs communes. Là commence une autre fécondité : non plus celle de la violence partagée, mais celle d’un désir désarmé, libéré du besoin d’écraser pour exister. Alors la violence n’est plus sacrée, elle devient lisible. Et une fois comprise, elle perd son pouvoir de fascination. Le tyran intérieur vacille lorsque nous cessons de croire que notre salut passe par l’exclusion. Alors le désert change de nature. Il n’est plus le lieu de la fuite ni de la projection, mais celui de l’épreuve : là où le désir apprend à ne plus se régler sur la rivalité, là où on accepte de ne plus être justifié par la chute d’un autre.
Le chemin est étroit, car il n’offre ni ennemi à haïr, ni foule pour se cacher. Il exige une responsabilité nue : reconnaître en soi la tentation mimétique (voyez Trump devant Poutine) et y opposer une imitation différente. Non plus l’imitation du rival, mais celle du modèle qui ne rivalise pas, qui ne répond pas à la violence par la violence, et qui, refusant le sacrifice, ouvre un espace où la terre peut refleurir. Là seulement, le désert cesse de croître – non parce qu’il est vaincu, mais parce qu’il n’est plus nourri.
