« Ainsi, parle l’Éternel des armées : voici, je vais briser l’arc d’Élam, sa principale force.
Je ferai venir sur Élam quatre vents des quatre extrémités du ciel, je les disperserai à tous ces vents, et il n’y aura pas une nation où n’arrivent des fugitifs d’Élam. Je ferai trembler les habitants d’Élam devant leurs ennemis et devant ceux qui en veulent à leur vie, J’amènerai sur eux des malheurs, mon ardente colère, dit l’Éternel, et je poursuivrai par l’épée, jusqu’à ce que je les ai anéantis. Je placerai mon trône dans Élam, et j’en détruirai le roi et les chefs, dit l’Éternel. Mais dans la suite des temps, je ramènerai les captifs d’Élam, dit l’Éternel. »
(Jérémie 49, 35-39)
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15 janvier 2026. Un jeune homme, dans les rues de Téhéran, joue du saxophone. Un morceau d’Abba, « The winner takes it all ». Autour de lui, les jeunes sont nombreux – mais pas que des jeunes. Tout le monde est là. Tous ceux qui n’ont pas vendu leur âme au diable pour quelques privilèges mineurs. On perçoit une tension glaciale, paroxystique, dans les regards et les corps. C’est le contexte qui est glacé, de ténèbres et de mort. J’oublie de dire que l’homme qui joue du saxophone se tient près d’un feu, un feu en pleine ville. Étrange tableau. On pourrait parler de beauté si ce n’était pas si grave.
La scène n’est pas exactement festive, même si, sortie de son contexte, elle en aurait tout l’air. Dans cette vidéo, une parmi les quelques centaines qui nous sont parvenues d’Iran la semaine dernière, le silence et le recueillement, autour de ce feu, de ce message codé en version instrumentale, et de ce saxophone, sont des symboles – subtils et puissants comme l’esprit du peuple qui les met en actes.
Des symboles, voilà ce qu’il reste lorsque l’on vous a privé de toutes les armes, de tous les mots, de tous moyens et de tout secours. Et puis ce message, dissimulé derrière les paroles d’une chanson qui parle a priori d’un drame amoureux, pour que le monde entier l’entende et le comprenne. « The winner takes it all ». Toute l’énergie et la détermination, la grandeur et le génie du peuple iranien sont contenus dans cette scène. Il en existe bien d’autres. Elles seront leur histoire, leur fierté, leur deuil, leur gloire et le souvenir de ce que la liberté leur aura coûté. Ces images nous obligent, nous, habitants des pays libres, passionnés par le nombre de likes sous nos selfies, nos prochaines vacances au Brésil ou peut-être au Japon, on hésite encore. Elles nous tendent et nous tendront un miroir, dans lequel nous ne verrons que honte et déshonneur – si nous sommes encore capables de ressentir de tels sentiments, ce dont je doute. C’était peut-être écrit. Le courage des Iraniens, le vrai courage, comme toujours seul et minuscule, aux confins de la terreur et du désœuvrement, et qui refuse de s’éteindre, l’était peut-être aussi.
« The winner takes it all
The loser has to fall
It’s simple, and it’s plain
Why should I complain?
The judges will decide
The likes of me abide
Spectators of the show
Always staying low »
Un coup de feu. Proche. Un cri. Une femme. Des pas qui accélèrent. Des sirènes en approche. Des sifflets, hystériques.
Le saxo continue. La vidéo s’interrompt, brusquement.
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Huit jours de black-out total en Iran. Entre les 8 et 12 janvier. Coupure consécutive aux meurtres de masse d’un régime aux abois, recevant en boomerang un peu de la terreur infligée et qui ne comptait pas mourir sans massacrer un maximum de ses citoyens.
Meurtres perpétrés par ses Bassidjis, mais aussi par des monstres-mercenaires, carburant aux méta-amphétamines tel des Waffen-SS islamisés, irakiens, chiites saoudiens et qataris pour la plupart.
Meurtres qu’il fallait dissimuler, afin de pouvoir mieux les prolonger ; maintenir la propagande ; garder le contrôle de 92 millions d’habitants ; mater la révolution en marche ; stopper net le sursaut héroïque, initié depuis presqu’un mois, de ces Iraniens depuis longtemps déjà exsangues et le mouvement de l’Histoire.
Deux millions de héros rassemblés pour la liberté, dans un pays immense et abandonné du monde. Car pendant tout ce temps, ni vous ni moi ne nous serons réellement souciés de l’Iran.
Deux millions d’âmes pleines de rêves et d’espoir, souvent si jeunes et si braves, comme on l’entendait dans leurs chants magnifiques ; ils faisaient parfois penser à des chœurs d’enfants, tant ces milliers de voix étaient pures, juvéniles… Dans la nuit totale du black-out, avec les flashs de leurs téléphones portables, ils formaient ce qui ressemblait à un gigantesque fleuve d’étoiles.
Ces images, si belles, si surréellement belles, si monumentales, j’ai d’abord cru qu’elles étaient générées par une intelligence artificielle. Qu’un spectacle d’une telle splendeur et d’une telle immensité soit réel me paraissait rigoureusement impossible. Il semblait alors qu’impossible ne soit pas perse – mais cela, c’était avant que le monde ne tourne le dos à la plus belle démonstration d’héroïsme que l’on ait vu depuis très, très longtemps.
« 600 yeux ont été arrachés durant la nuit », a-t-on entendu, deux jours après le début du black-out.
« Ma fille de vingt-trois ans a été abattue dans la nuque à bout-portant », raconte une mère brisée. « Ils sont venus exterminer les manifestants blessés jusque sur leur lit d’hôpital et leur ont fait exploser le crâne. »
La majorité avait moins de trente ans. Ils ont écrit leurs noms et leurs slogans sur les murs, avec leur propre sang.
« Ils ont traqué ceux qui utilisaient le réseau Starlink à l’aide de détecteurs d’ondes wifi et les ont attaqués. »
Les Gardiens de la révolution ont utilisé des brouilleurs wifi d’envergure militaire fournis par la Russie pour empêcher les manifestants de communiquer entre eux et avec l’extérieur. Même le téléphone était coupé. Paradoxalement, établir un réseau de résistance aura été rendu plus difficile, pour ne pas dire impossible, avec le cyber.
« Ils ont roulé sur les corps avec leurs pick-ups, si violemment qu’on voyait des côtes voler en tous sens. Il y avait tellement de cadavres que les gens devaient les piétiner pour s’enfuir. Ils étaient visés par des lasers, leurs assaillants les ont obligés à marcher sur les morts. Parmi les cadavres, il y avait des enfants de trois ans, des vieillards. »
« Ils ont jeté les corps dans une rivière et ont utilisé des camions de pompier pour faire disparaître le sang sur le sol. »
« Dans les hôpitaux, ils ont ordonné qu’on donne aux blessés des “mercy shots” en les tuant avec des injections d’air. »
« Ils gardent des blessés enfermés dans les morgues. »
« Tout le monde était suspendu aux mots de Trump, tout le monde regardait vers le ciel à l’affût d’un avion, d’un drone, on espérait tous qu’il allait intervenir… »
« On a interdit aux médecins de soigner les blessés. Des infirmières, des médecins et des familles ont confirmé que les corps avaient été vidés de leur organes pour être revendus au marché noir. »
Des corps vidés, puis revendus aux très rares familles qui pouvaient se permettre de les racheter. Leur prix ? 5000 $. Une somme impossible.
Des témoignages rapportent que des femmes ont été retrouvées décapitées. D’autres pendues en pleine rue, nues, après avoir été violées.
Du sang, tellement de sang. D’épaisses rivières de sang, le long des trottoirs, dans les rues de Téhéran, Ahvaz, Arak, Dargahan, Farsan, Fasa, Fuladshahr, Hamadan, Ispahan, Izeh, Kermanshah, Mashhad, Marlik, Najafabad, Nourabad, Qeshm, Qom, Chiraz, Sari…
Des appels urgents de dons de sang par milliers… et l’interdiction de transfuser, d’après les témoignages de nombreux médecins, infirmières, familles. (Source : enregistrements de messages audios de civils publiés par @iranrevolution_, @iranexplained et d’autres, qui supplient qu’on les croie.)
Dans les hôpitaux, les familles venues chercher leurs proches disparus se retrouvent face à d’énormes entassements de cadavres contenus dans des sacs noirs ; ils demandent où se trouvent leurs enfants, leurs amis, leurs parents, à un personnel soignant dépassé, qui leur hurle, en les insultant parfois, d’ouvrir les sacs et de les chercher eux-mêmes.
« Vingt-mille manifestants pacifiques, qualifiés de terroristes par le régime, ont été faits prisonniers ». 20 000 ou beaucoup plus ? Comment savoir ?
On réclame à une famille 33 280 dollars : c’est le prix de la balle qui a fauché leur enfant, et la condition pour qu’on leur restitue son corps.
Les obsèques sont interdites ; les corps dissimulés, puis monnayés. Tout cela procédant d’une stratégie d’autopréservation et de protection du régime et de ses cerbères.
Une femme se filme, elle parle au monde, et en particulier aux États-Unis d’Amérique : « Je suis rongée par le chagrin… Vous faites quoi ?! ». Une autre, une jeune fille : « Ne laissez pas la voix du peuple iranien être étouffée ». Un jeune homme : « Shotguns, pellet bullets, chemical bullets, chemical gas, sound bombs, they did it all! »
Un rappeur iranien, Meraj Tehrani, qui vient de se réfugier en turquie, a posté l’un des rares témoignages que l’on ait reçus depuis le black-out : « Ils tuent tout le monde. Ils tuent tout le monde. Ils tuent même les enfants dans la rue. Seule l’aide étrangère peut aider. Seule l’aide étrangère importe. Tout le monde appelle le prince, mais ce n’est pas la monarchie qu’ils appellent. Ils appellent le prince car ils le voient comme un sauveur. Ils tuent tout le monde. Ils tirent sur tout le monde sans pitié. Tous les vols internationaux ont été annulés. Mon vol a été annulé. J’ai trouvé un vol iranien avec difficulté. Mon moral n’est pas bon du tout. Seule l’aide étrangère importe. On ne peut pas comprendre tant qu’on n’est pas là-bas. On ne peut pas comprendre tant qu’on n’est pas en Iran. Trump, ou qui que ce soit : on a besoin d’aide étrangère. J’ai vu l’enfer. J’ai vu l’enfer en Iran. »
Un film, relayé sur le compte instagram @iranrevolution_ : « TAKATAKATAKATAK (paroles, cris inaudibles) TAKATAKATAKATAKATAKATAK, shame on you! TAKATAKATAKATAK, shame on you! »
Un professeur en larmes dans sa salle de classe. Il regarde des photos de corps. Ses élèves. Tous, sans exception, ont été abattus.
Un jeune homme a récupéré une carte SIM irakienne pour décrire le carnage ; mais au moment de parler, il ne trouve pas les mots.
Une jeune femme, dont le père fait partie des gardiens de la Révolution, a déclaré que des faux passeports avaient été préparés pour elle et toute sa famille. Ils s’apprêtent à s’enfuir. En pleurs, elle demande qu’on l’emmène à La Haye…
En l’espace de quelques nuits seulement, 20 000, 40 000, 50 000 morts ? Près de 400 000 personnes grièvement blessées, peut-être davantage. Des blessés empoisonnés à l’hôpital par des substances chimiques inconnues, puis envoyés chez eux pour mourir quelques jours après.
Et combien de tortures, de viols ? Combien de supplices ? Il ne s’agit pas de « violente répression », comme je le lis partout dans la presse. C’est un meurtre de masse. C’est un crime contre l’humanité. D’une violence inimaginable.
Au moment où l’on parle (le 20 janvier), les Bassidjis et le Sepah (corps des Gardiens de la révolution), violent les femmes détenues. Elles demandent à leurs familles de leur apporter des pilules d’urgence…
A l’heure qu’il est (23 janvier), les Iraniens sont enfermés chez eux. Leurs conversations téléphoniques sont écoutées. Les pasdarans les coupent et leur parlent, alors que, en pleine conversation avec leurs proches, ils tentent de se raconter ce qu’ils ont vu : « Vas-tu te taire ?!, Sinon, c’est nous qui te ferons taire ! »
Éternel retour de l’atroce. Invariablement, aux heures des pires ténèbres humaines, la cruauté le dispute à l’absurde, l’ultraviolence surgit de l’horizon comme une lune noire, à mesure que l’ombre du totalitarisme atteint sa longueur ultime. Le ciel est vide. « Tu vivras pour voir des horreurs faites par l’homme qui dépasseront ton entendement » – Nikola Tesla.
La loi martiale a été annoncée la nuit du 15 janvier. Des vidéos ont fuité. Derrière des rideaux, depuis l’étage d’un immeuble, on voit des patrouilles exhortant la population à rester cloitrée en tirant des rafales de mitraillettes en direction d’un ciel transformé en prison. Même les rares automobilistes qui osaient encore courageusement klaxonner ont fait silence. « La violence, c’est ce qui ne parle pas » : cette formule de Gilles Deleuze est aujourd’hui éclairée d’une nouvelle nuit.
Le 19 janvier, Khamenei a donné trois jours aux « séditieux », auxquels il a promis de « briser le dos », pour se rendre et obtenir la « clémence » du régime des mollahs.
Que l’armée américaine vienne libérer l’Iran, vite.
Que Reza Pahlavi retrouve son pays et son peuple, vite.
Et que le monde poursuive et condamne, un à un, les auteurs de ces abominations.
Que le marbre du temps protège ces noms : Rubina Aminian (23 ans), Raheleh Zardkouhi, Mahsa Shafei, Taha Safari (16 ans), Ahmad Jalil, Erfan Faraj (18 ans), Amirhesam Khodayari, Erfan Soltani (26 ans), Rebin Moradi (17 ans), Saghar Etemadi, Yassin Mirzaei, Aida Heidari, Mehdi Zatparvar, Melina Asadi (3 ans)… J’aimerais les nommer tous. Je ne le peux pas. Nous le ferons un jour.
Le monde spectaculaire brutalement privé – quelle ironie – d’images, de reportages, de témoins et d’informations. On n’a pu qu’imaginer le massacre en train de se faire, à partir de quelques secondes filmées où de vénérables femmes aux destins volés criaient, la bouche en sang, avec ce qui leur restait de force : « Mort à Khamenei ! », « Khamenei, meurtrier ! Nous t’enterrerons ! » ; où les sacs mortuaires s’entassaient à perte de vue dans les morgues et les rues ; où le son des rafales de mitraillettes résonnaient sans trêve contre les murs de la prison à ciel ouvert qu’est devenue l’Iran depuis quarante-huit ans. Puis plus rien, ou presque.
Quelques cris, quelques appels à l’aide déchirants, puis le monde, une semaine durant, est resté en suspens, hébété, impuissant, électrocuté par l’angoisse. Angoisse qui procède de l’impuissance, impuissance qui tient à ce qu’on nous empêche de voir, de savoir et de pouvoir. Mais on en a suffisamment vu, alors on tente de réagir, on like, on relaie, on partage, on repost, on retweet ; on tisse une maille fébrile et anxieuse, tel un troupeau pathétique, apeuré, désarmé face à l’ampleur d’une horreur lointaine mais proche.
Peut-être l’inconscient collectif a-t-il, la semaine dernière, saisi quelque chose des cataclysmes en germe à l’intérieur de celui-ci. Peut-être a-t-il pressenti une scène antique et appartenant à un futur proche de l’atemporel ?
Le traumatisme, ce n’est pas la violence en soi, c’est l’impuissance face à une violence subie. Ici, comme au temps de la pandémie, le traumatisme aura été global, et l’humanité entière aura fait l’expérience de son hypervulnérabilité.
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On a beaucoup parlé du silence médiatique. Du silence de l’extrême gauche pseudo-humaniste. Des tentatives de minimisation des corrompus de tous bords. Et il y aurait beaucoup à dire, tant nos intérêts sont liés aux puissances complices du régime de Téhéran.
Ce silence n’est pas sans rappeler celui qui suivit la Shoah, et qui dura de longues années. C’est Marceline Loridan-Ivens qui me racontait cela, dans un appartement du boulevard du Montparnasse, il y a plus de dix ans : « Personne ne nous croyait. C’est quand, avec Jean Rouch, on a présenté Chronique d’un été en 1961, et que je racontais la déportation en marchant place de la Concorde, que les gens ont commencé à en parler, à se dire que, peut-être, était-ce vrai… ».
Le silence est un attribut de l’évènement. Je ne suis pas sûre que ce procès fut donc entièrement juste, en ce qui concerne les médias, les artistes, femmes et hommes engagés, et les intellectuels, à qui l’on a reproché de réagir et de parler trop tard. Je pense même peut-être que ce débat aura été stupide et stérile.
Parler pour dire que l’on ne parle pas d’un évènement, ou que l’on n’en parle pas suffisamment, ou que l’on n’en parle pas bien, est absurde et franchement vain, surtout si l’on se contente de ne dire que cela, sans agir.
On n’est jamais à la hauteur d’un évènement, et ce, pour des raisons structurelles. Il existe nécessairement une latence entre l’impensable et le pensé, comme nous l’ont appris les philosophes de l’après-guerre (Levinas, Adorno, Benjamin, Deleuze, etc.). C’est la caractéristique principale d’un évènement que d’être impensable, sidérant ; et il est malheureusement dans la nature des choses que le silence lui succède, avant que la pensée critique, armée de parole, n’intervienne pour combler la traînée de néantisation créée par l’évènement-même ; parole hélas toujours-déjà en retard ; et contre ce retard, les hommes ne peuvent malheureusement pas grand-chose. En revanche, les hommes peuvent agir, surtout lorsqu’ils sont libres et qu’ils disposent de tous les moyens à disposition. Nous ne l’avons tout simplement pas fait.
Si juger le silence relatif aux manifestations et au massacre des Iraniens me semble vain, juger la qualité des réactions de nos représentants ne me le semble pas. Et nous avons été nombreux (et surtout nombreuses, en vérité, car sur les réseaux sociaux, ce sont surtout des femmes que j’ai vues s’exprimer, avec force courage et justesse, sur les évènements en Iran) à avoir eu le cœur et l’âme meurtris, et à ressentir une colère légitime à l’endroit de nos gouvernants qui, sur cette question comme, hélas, sur tant d’autres, sont en dessous de tout.
Qu’Emmanuel Macron ait parlé, le 12 janvier – c’est-à-dire plus d’une semaine après que les images des massacres ont été relayées, les témoignages diffusés, les évènements pour ainsi dire nommés – de « violences d’État » pour qualifier l’innommable témoigne d’une désinvolture et d’un amateurisme gênants, qui ne font pas honneur à la patrie des droits de l’homme et humilient tous les Français.
Mais ces considérations politico-politiques sont tellement secondaires. Il est odieux que celles-ci aient pris le dessus, à l’instant T, sur les véritables conséquences et enjeux d’un évènement historique majeur qui aura en tout premier lieu été l’occasion, comme on l’a vu, de règlements de compte relatives à notre grotesque petite politique intérieure.
Il faut bien le dire : on reconnait bien là le narcissisme et les inconséquences qui ont, de tous temps, fait la réputation des Français en matière de politique étrangère et de diplomatie. Il nous faudra du temps pour prendre la mesure de notre veulerie et de notre faute – si nous en sommes capables, encore une fois.
Ma colère est vive, aussi, contre les jeunes soutiens de LFI, endoctrinés abrutis d’une bien-pensance à la carte aussi superficielle que malsaine, incapables de tenir en leurs cœurs et esprits, le monde entier, dans toutes ses nuances, ses complexités, ses durs mais indispensables sacrifices et compromis, ses victoires douces-amères, ces jeunes qui, sur Instagram, X, TikTok, commentent : « bla-bla-bla » ; « c’est un leurre pour faire oublier Gaza » ; « ne comptez pas sur nous pour soutenir un mouvement infiltré et initié par les sionistes », « encore une PSYOP, haha » – et je préfère m’arrêter là… Quelle honte !… Quelle sinistre bande d’attardés mentaux !… Un jour, et ce jour est proche, ces plus ou moins jeunes gens s’effondreront sous le poids de leur imbécilité, de leur égocentrisme déguisé en altruisme, et de leur servilité aux réseaux d’influence des mollahs, qu’il confondent avec une juste et noble lutte anti-impérialiste. Comment notre jeunesse a-t-elle pu se laisser corrompre et égarer à ce point ?
Ainsi Aymeric Caron, pendant que les Iraniens tombaient sous les balles de kalachnikovs, seuls au monde et en plein black-out, ne trouva qu’une seule chose à dire : « Et Gaza ? » Et l’on remercie le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot d’avoir immédiatement remis les pendules de la décence intellectuelle à l’heure.
Quant à tous ceux qui auront minimisé, qui déclaraient et déclarent encore qu’on ferait mieux de s’occuper de notre petit territoire, de nos petits intérêts, le retour de boomerang sera létal. Nous sommes peut-être les prochains sur la liste.
« Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui regardent sans rien faire. » La personne qui a prononcé ces mots, tandis que l’horreur nazie accomplissait ses sombres maléfices, s’appelait Albert Einstein.
Les vies de ces jeunes Iraniens auront été sacrifiées sur l’autel des intérêts géostratégiques et financiers. La raison est ce qu’elle est : tragique et sans pitié.
Bien sûr, nous aurions pu. Bien sûr, nous pourrions placer le Corps des Gardiens de la révolution sur la liste des organisations terroristes.
Bien sûr, nous aurions pu porter la voix du peuple iranien au Parlement européen.
Bien sûr, nous aurions pu fermer les ambassades du régime dans nos capitales européennes.
Bien sûr, nous aurions pu geler les avoirs, interdire aux assassins de sortir de leur territoire, les empêcher de faire sortir leurs millions volés à des générations d’Iraniens, refuser leurs visas.
Bien sûr, en plus de Starlink, nous aurions pu laisser le peuple iranien bénéficier de connexions internet grâce à nos satellites européens (Eutelstat).
Bien sûr, et selon la loi internationale qui engage l’ONU à la responsabilité de protéger, nous aurions pu, nous aurions dû. L’ONU à qui il aura fallu seize jours pour évoquer le sort des Iraniens, quand lui aura fallu vingt-quatre heures pour tenir une minute de silence en l’honneur d’Ebrahim Raïssi, le boucher de Téhéran.
Bien sûr, ni l’Europe ni l’ONU n’ont rien fait, sinon se rendre complices des crimes des mollahs.
La loi du marché, son silence stratégique, ainsi que la loi de l’Histoire et du temps, ont, comme toujours, primé sur l’urgence humanitaire et l’exigence de la liberté.
Il ne nous reste plus qu’à prier pour que les États-Unis, si ce n’est Israël, fassent « le sale boulot », comme d’habitude et selon la belle expression qui, là aussi, dit tout de notre grandeur, de notre courage, depuis longtemps déjà évaporés.
Le vieil Occident impotent n’a peut-être que trop duré. Ce n’est pas seulement le peuple iranien qui s’est fait massacrer la semaine dernière ; c’est l’Occident tout entier et ses sociétés aussi hypocrites que pusillanimes et bien-pensantes. Peut-être le méritons-nous. Le vent tourne, il ne compte pas faire de prisonniers, et pour l’Occident démocratique, plus fort que jamais, il souffle de face.
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Bagatelle pour un baril, bien sûr, le sacro-saint baril, principe régulateur de l’économie mondiale, c’est-à-dire principe régulateur du monde des hommes : c’est d’abord lui que l’on aura voulu protéger. Maudit baril, responsable de tant de maux, seigneur de la banale atrocité du non-être, loyal exécuteur testamentaire du maître de ce monde. Noir baril, dieu capricieux, vorace comme Moloch, pour toi, prince damné, que cette moisson fut prestigieuse !
Au moment où l’on parle, un Léviathan sans espoir agonise dans le mazout de l’ancien monde. Très-haut, une colombe le survole, et chuchote aux justes : « Il faut croire au miracle. »
Les monnaies digitales, futur or des banques centrales (Central Bank Digital Currencies), auront au moins pu en profiter pour avancer très habilement quelques pions. Le Bitcoin a permis au régime de contourner les sanctions internationales, il est devenu un refuge à la fois pour les transactions illégales et pour pallier la chute spectaculaire du rial (1,4 millions de rials pour 1 dollar… 42 % d’inflation). Les sanctions ne fonctionnent pas et elles ne fonctionneront plus.
Quant au cyber… On voit, surtout depuis l’Ukraine, la volte-face d’Elon Musk, qui lâcha les Ukrainiens en raison d’intérêts économiques avec la Chine, et maintenant l’Iran aidé par la Russie à brouiller les communications pour empêcher la population de s’organiser, que la guerre de cinquième génération est une menace pour nous tous. Ce que les Russes ont fait en Iran, pourquoi ne le feraient-ils pas sur le sol européen ?
Je rappelle, pour finir, et puisque c’est cela, notre présent et notre avenir, la définition de ce qu’est la guerre de cinquième génération, donnée par Daniel Abbot. Abbot analyse les conflits contemporains comme relevant avant tout d’une « guerre informationnelle et perceptuelle » : « La guerre de cinquième génération se caractérise par l’emploi prédominant d’actions militaires non cinétiques, recourant à des procédés tels que la manipulation psychosociale, la désinformation ou les offensives cybernétiques, ainsi qu’à des technologies émergentes, à l’instar de l’intelligence artificielle des systèmes autonomes. »
Le black-out en Iran, le massacre de masse, l’emprisonnement et la torture de la population iranienne dérobés aux yeux de tous, aura révélé au monde son extrême vulnérabilité face aux technologies, mais aussi face aux traumatismes infligés qui le désarment, au point de l’exproprier de toute liberté.
Que l’avenir est inquiétant.
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Le black-out en Iran est sans précédent, notamment dans ses conséquences systémiques. Tout doit être fait pour que jamais un tel massacre à huis-clos, un tel embargo sur l’information, sur les libertés d’expression et de communication, une telle emprise occulte sur les datas autant que sur le tissu social mondial, ne puissent se reproduire.
Si cela a pu être, il n’y a aucune raison pour que des actes pires encore, permis par l’actuel cinquième pouvoir qu’est celui du contrôle du worldwide web, de ses datas, ses applications et tous ses corrélats digitaux, ne se répètent, entre les mains mauvaises d’un avenir livré à de plus ou moins hypothétiques fauves technofascistes, de futurs maîtres cruels, pleins de dédain et de haine pour ces droits humains fondamentaux qui sont les nôtres et que nous prenons naïvement pour acquis.
Il faut donc, incidemment, changer radicalement de système pour éviter que cette nouvelle forme de barbarie, réelle et méta, ne se perpétue, voire ne devienne la norme. Il faut inventer une architecture digitale et politique mondiale sûre, juste, munie des garde-fous, des lois, des leviers de sécurité nécessaires, des droits, des devoirs, des libertés fondamentales garantis.
À mesure que j’écris ceci, je prends conscience de l’extrême étrangeté qui réside dans le fait qu’il n’existe toujours pas, dans le monde dans lequel nous vivons maintenant, de constitution internationale appliquée à cette sphère digitale qui est devenue la nouvelle agora mundi ; pas même un débat n’est au centre des discussions dans tous les États de la planète au moment où l’on parle.
Mais peut-être est-il préférable, lorsque l’on voit avec quel esprit de responsabilité et quelle facilité un pays comme la France parvient à faire passer la moindre loi de finance ou quelque réforme que ce soit, que ces questions ne se règlent pas à l’aune de tous les esprits. C’est ce que pensait Spinoza.
Si tel était le cas, et cela l’est peut-être, il serait alors définitivement acté que le système démocratique rend son ultime soupir. Peut-être est-il l’heure.
