Le monde a l’habitude d’oublier les Kurdes. Il ne tourne le regard vers eux que lorsqu’une catastrophe survient. Même les mouvements, gouvernements et institutions les plus progressistes, qui parlent habituellement avec éloquence des droits humains, se taisent lorsque les Kurdes réclament les droits les plus élémentaires d’entre eux : la dignité, la sécurité, la reconnaissance politique et le droit d’exister sans peur. Les Kurdes ne sont remarqués que lorsqu’ils font face à une nouvelle atrocité, un nouvel exode massif, une nouvelle tentative d’effacement.
Aujourd’hui, les trois grandes régions du Kurdistan ont un besoin urgent d’attention et de responsabilité internationale.
Au Kurdistan du Nord, sous contrôle turc, un moment historique est en train de se jouer – et de s’enliser. Le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), désigné comme organisation terroriste bien qu’il ne représente aucune menace pour les gouvernements occidentaux, a déposé les armes après quatre décennies de conflit avec l’État turc. Cette décision marquait le début potentiel d’un véritable processus de paix. En retour, la Turquie était censée reconnaître les droits politiques et culturels des Kurdes, et mettre fin aux politiques d’assimilation systématique.
Pourtant, le contenu des discussions entre le gouvernement turc et le leader emprisonné du PKK, Abdullah Öcalan, restent opaques. Aucun détail n’a été rendu public. Les droits des Kurdes demeurent en suspens. Pendant ce temps, les organisations de défense des droits humains et les gouvernements occidentaux n’ont même pas posé la question la plus élémentaire : pourquoi cette opportunité historique est-elle bloquée, et à quel prix ?
Au Kurdistan occidental (le Rojava), la situation est encore plus dramatique. Le Rojava a représenté l’une des expériences démocratiques les plus remarquables de notre époque : une gouvernance locale, par le peuple et pour le peuple. Les forces kurdes – composées en grande partie de civils, aux côtés d’autres communautés kurdes et non kurdes – ont pris les armes avec le soutien des États-Unis pour vaincre l’État islamique, l’organisation terroriste la plus brutale du XXIe siècle. Plus de 15 000 vies ont été perdues ; des milliers de personnes ont été blessées ou rendues définitivement invalides.
La victoire de Kobané est commémorée dans le monde entier chaque 1er novembre, mais ceux qui ont rendu cette victoire possible sont aujourd’hui abandonnés. Depuis lors, les Forces démocratiques syriennes (FDS), dirigées par des Kurdes, continuent de travailler avec les États-Unis pour empêcher la résurgence de l’EI, protéger les minorités religieuses comme les Yézidis et maintenir la stabilité le long de la frontière nord de la Syrie. Fait crucial : le Rojava n’a jamais réclamé la sécession. Les Kurdes ont plaidé pour un État syrien décentralisé garantissant la dignité et la sécurité de toutes les communautés (Kurdes, Arabes, Yézidis, Druzes, Turkmènes et autres).
Cette fragile stabilité a commencé à s’effondrer lorsque l’Occident s’est empressé de légitimer une direction provisoire à Damas sous Ahmad al-Sharaa (anciennement connu sous son nom de guerre Abou Mohammed Al-Joulani). Au début, les dirigeants kurdes ont abordé ce nouveau gouvernement avec un optimisme prudent, proposant une coopération pour préserver la souveraineté syrienne et protéger les civils. Lorsque les dirigeants des FDS se sont rendus à Damas pour des négociations, l’espoir a brièvement resurgi.
Puis est venue la trahison.
Début 2026, des milices soutenues par le gouvernement syrien ont lancé de brutales attaques contre des quartiers kurdes, yézidis et druzes à Alep, sous prétexte « d’éliminer les forces kurdes » – ces mêmes forces qui avaient vaincu l’État islamique. Des civils ont été tués. Des femmes et des enfants ont été déplacés en plein hiver. Des vidéos ont circulé montrant des miliciens torturant des civils kurdes, jetant des personnes du haut des immeubles et posant pour des selfies.
Et comment le monde a-t-il réagi ? En appelant à « la retenue des deux côtés ».
Une fois encore, on demande aux Kurdes de justifier leur droit à se défendre. Une fois encore, l’Occident, refusant de reconnaître ses propres erreurs, donne du pouvoir à des dirigeants sans crédibilité ni engagement réel envers le pluralisme.
Au Kurdistan oriental (le Rojhelat), sous domination iranienne, la situation n’est ni plus simple ni moins alarmante. Alors que le régime iranien réprime les femmes, les minorités et les dissidents dans tout le pays, les Kurdes et les Baloutches figurent parmi ses principales cibles. Exécutions, surveillance de masse, villes militarisées et répression culturelle sont devenues la norme. La résistance kurde est criminalisée avec une brutalité particulière.
À mesure que les discussions sur un éventuel changement de régime en Iran s’intensifient, les Kurdes se demandent une fois de plus : que nous réserve l’avenir ? Une monarchie restaurée qui pourrait satisfaire les intérêts occidentaux et assouplir les codes vestimentaires pour les femmes – tout en continuant à traiter les Kurdes comme des ennemis intérieurs ? L’Occident pourrait célébrer des réformes cosmétiques, mais l’histoire kurde nous a appris à poser des questions plus profondes sur le pouvoir, les droits et l’exclusion.
Rien, au Kurdistan, n’est simple ou binaire. Les Kurdes ne demandent ni compassion aveugle ni récits lénifiants. Nous demandons de la cohérence. Nous demandons pourquoi les vies kurdes sont traitées comme des pions jetables. Nous demandons pourquoi le droit international, le cadre des droits humains et les valeurs progressistes semblent facultatifs lorsque ce sont les Kurdes qui les revendiquent.
Le monde doit cesser de voir les Kurdes uniquement comme des combattants utiles contre le terrorisme, ou comme des victimes tragiques lorsque des massacres surviennent. Les Kurdes sont un peuple doté d’une véritable agentivité politique, d’une profondeur culturelle et d’une longue histoire de contributions à la civilisation mondiale.
Nous ne devrions pas avoir besoin d’être en train de mourir pour mériter l’attention.
