À quelques jours de distance l’Assemblée nationale a rejeté un projet de taxation des très grandes fortunes et les rues de nos villes ont connu des manifestations très importantes. Ce n’est évidemment pas le vote des députés qui a déclenché un mouvement social. Mais la concomitance des faits devrait faire réfléchir.

Le débat sur la fiscalité est devenu un dialogue de sourds. D’un côté, il y a ceux pour qui l’égalité est une valeur fondatrice, inscrite au fronton du pacte républicain : liberté, égalité, fraternité. De l’autre, ceux qui rappellent, non sans raison, que l’inégalité est le propre de toute société humaine et qu’elle est même le carburant du progrès : sans l’espoir de s’élever, pourquoi entreprendre, risquer, innover ?

Et les arguments volent souvent bas. Ceux qui à droite laissent entendre qu’une jalousie mesquine inspire les revendications des moins favorisés rabaissent le débat à un niveau qui ne le mérite pas. Et ceux qui, à gauche, ne veulent voir dans les grands patrons que des profiteurs sont mal inspirés. Les premiers accusent les seconds d’égoïsme, les seconds renvoient les premiers à leur angélisme. Rousseau contre Hayek, en somme, rejoué chaque automne dans l’hémicycle à l’occasion du projet de loi de finances.

Le malentendu tient à ce que les deux camps ont chacun raison sur un point et tort sur l’essentiel. Oui, toute société se hiérarchise : les talents, les efforts, la chance ne sont pas également répartis, et prétendre l’abolir a conduit, au siècle dernier, aux pires tragédies. Mais l’inégalité n’est un moteur que si elle stimule l’effort et récompense le mérite ; elle sclérose quand elle devient héréditaire et favorise quelques privilégiés.

John Rawls avait posé les termes du problème mieux que quiconque : une inégalité n’est acceptable que si les plus défavorisés gardent leurs chances. La question n’est donc pas « égalité ou inégalité ? », mais « quelles inégalités sont-elles perçues comme légitimes ? ». C’est précisément là que la France décroche. Lorsque la fortune se transmet davantage qu’elle ne se construit, lorsque l’école reproduit plus qu’elle ne promeut, lorsque le code postal prédit le destin, l’inégalité cesse d’être un aiguillon pour devenir une rente. Ceux qui défendent l’inégalité au nom du progrès devraient être les premiers à s’en inquiéter : les excès des rentiers ont toujours été la source des révolutions.

La fameuse taxe Zucman illustre jusqu’à la caricature ce dialogue impossible. Un impôt plancher de 2% sur les patrimoines supérieurs à cent millions d’euros, ne toucherait que quelques centaines de foyers. Elle a été votée par l’Assemblée en février 2025, rejetée par le Sénat, repoussée dans le budget 2026, rejetée à nouveau le 16 octobre dernier lors de l’examen du budget 2027 dans une séance où les noms d’oiseaux ont remplacé les arguments. Chacun sait déjà que ce débat sera l’un des marqueurs de la présidentielle.

Les adversaires de la taxe ont des objections sérieuses : risque d’inconstitutionnalité, menace d’exil fiscal, difficulté de valoriser des actifs non cotés, danger de taxer l’outil de travail plutôt que la richesse oisive. Ils contestent surtout le rendement annoncé, qu’ils jugent illusoire. Et ils n’ont peut-être pas tort sur tous les points.

Mais c’est précisément là que le dialogue déraille. Les quelques milliards prélevés sur les grandes fortunes ne combleront pas un déficit de cette ampleur. Et faire la chasse aux riches n’a jamais enrichi personne. Mais ce qui est important c’est le signal. Le signal qu’attendent tous ceux qui se lèvent tôt, paient leurs impôts et ne bouclent pas leurs fins de mois. Ceux-là mêmes qui ont permis au pays de tenir pendant le Covid. Oui, ils attendent un signal : celui d’une société où la solidarité ne serait pas qu’un slogan de campagne.

On a sous-estimé, en 2017, la portée symbolique de la suppression de l’ISF. Son coût budgétaire était modeste ; son coût politique fut immense. Un président n’a jamais pu décoller l’étiquette dont il a été affublé : le « Président des riches ». Les ronds-points de l’hiver suivant ont dit, à leur manière, que le consentement à l’impôt repose moins sur des tableaux de rendement que sur un sentiment d’équité. L’impôt n’est pas qu’un prélèvement : c’est un récit que la nation se raconte sur elle-même. Refuser d’y inscrire les plus fortunés, c’est raconter à tous les autres qu’ils ne font pas partie de la même histoire.

Il est d’ailleurs frappant que les sondages aient régulièrement montré une large adhésion à cette taxe, y compris parmi les électeurs de droite et du Rassemblement national. Le fossé n’est pas tant entre la gauche et la droite qu’entre une partie des élites et le reste du pays.

Au-delà de la taxe Zucman le même débat sépare ceux qui voudraient imposer davantage l’héritage et ceux qui stigmatisent un « impôt sur la mort ». Comme il divise ceux qui s’insurgent des excès du Pacte Dutreuil et ceux (l’actuel gouvernement) qui ne veulent pas y toucher.

Quand il y a peu à répartir, la querelle sur le partage devient vite stérile : on se dispute des miettes, chaque gain des uns se lit comme une perte pour les autres, et le débat public se réduit à un jeu à somme nulle où la colère tient lieu de programme. Sortir de cette impasse suppose de repenser trois choses. D’abord il faut accroitre la taille du gâteau : produire davantage, investir, innover, travailler mieux et parfois plus, car aucune redistribution durable ne se finance sur une richesse qui stagne. Ensuite décider les redéploiements structurels : ces réformes, sur les retraites, l’organisation de l’État, la formation ou le marché du travail, qui peuvent déplacer les ressources des usages d’hier vers les besoins de demain. Toutes ces réformes que l’on repousse depuis des décennies parce qu’elles dérangent des équilibres acquis. 

Cela étant, produire plus exige l’adhésion de ceux qui produisent, réformer exige l’acceptation de ceux qui en supportent le coût immédiat. Sans un minimum de consensus social, c’est-à-dire la conviction partagée que les efforts sont équitablement répartis et que leurs fruits reviendront à tous, la croissance reste un slogan et la réforme un passage en force. C’est là le véritable préalable : avant de partager le gâteau ou de le faire grossir, il faut retisser la confiance qui permet de s’atteler à la même tâche. 

Enfin il faut voir loin et offrir une vision : si les objectifs poursuivis à terme ne sont pas clairs comment espérer l’adhésion du plus grand nombre ? Alors jouons l’avenir. Les contributions des plus favorisés seraient certainement mieux acceptées s’il était clair qu’elles ne seront pas avalées par les déficits courants mais consacrées à l’avenir, c’est-à-dire à la jeunesse. Qui pourrait, moralement, s’opposer à un effort national bénéficiant aux nouvelles générations ?

Si nous étions un peu imaginatifs on pourrait imaginer un fonds dont les recettes seraient réservées, par la loi, à des investissements d’avenir, ceux dont les bénéfices se mesurent à l’échelle d’une génération, comme, par exemple, l’adaptation des infrastructures au changement climatique. Chaque année, le Parlement rendrait compte de l’usage de cet argent et de l’état du patrimoine ainsi préservé. Ce serait prolonger l’intuition d’un ancien prix Nobel, Léon Bourgeois sur la dette sociale. Il disait : si nous devons une part de notre prospérité au travail de ceux qui nous ont précédés, nous devons à ceux qui nous suivront les moyens de construire la leur. Ils ne votent dans aucune de nos élections, mais ils vivront avec les conséquences de chacun de nos actes.

Prenons une référence plus triviale. Une société ressemble à une équipe de football. Les attaquants marquent, on les célèbre, on les paie davantage, et personne ne s’en offusque : c’est la loi du jeu. Mais aucune équipe ne gagne si ceux qui défendent, courent à l’arrière et récupèrent les ballons cessent de se sentir partie prenante du résultat. Le jour où le défenseur comprend que la victoire ne sera jamais la sienne, il cesse de courir. Et l’équipe perd, attaquants compris.

Tocqueville avait observé que les révolutions éclatent moins dans la misère extrême qu’au moment où les privilèges cessent d’être supportables parce qu’ils ont cessé d’être compris. Les jacqueries modernes ne prennent pas la Bastille ; elles occupent des ronds-points, embrasent des quartiers, ou se réfugient dans l’abstention et le vote de colère. Mais la logique est la même : une société sans cohésion finit toujours par produire de la violence, sociale, politique et parfois physique.

La vraie ligne de partage n’oppose donc pas les amis de l’égalité aux amis du progrès. Elle sépare ceux qui comprennent que l’efficacité économique suppose un minimum de cohésion sociale, et ceux qui croient pouvoir s’en dispenser. Les pays nordiques, qui conjuguent fiscalité élevée, mobilité sociale et compétitivité, rappellent que le choix entre justice et efficacité est un faux dilemme.

Voilà ce qui se cache derrière les manifestations de ces derniers jours, ce que ne disent pas les débats techniques des experts en fiscalité. Et il est illusoire d’imaginer que le problème sera résolu par la réunion d’une « énième » conférence sociale. Taxer les très grandes fortunes ne réglera ni le déficit ni la question sociale. Mais refuser obstinément de faire un geste en ce sens, c’est continuer de négliger les défenseurs qui courent pour les autres. On sait comment finissent les équipes où plus personne ne veut jouer en défense.

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