78 ans, bientôt, la silhouette reste la même, celle d’un baroudeur en mocassins, le poitrail au vent. Quel autre intellectuel peut laisser planer le doute sur l’origine de son bronzage : est-ce le soleil de Marrakech ou celui d’une zone de guerre qui a ainsi bruni son visage ?

On retrouve Bernard-Henri Lévy, qui tient son bloc-notes dans les colonnes du Point depuis 1992, pour plus de deux heures d’un entretien profond et intime, où l’on chevauche les êtres, les concepts et les décennies. On passe d’Israël au Bangladesh, de la rue d’Ulm à l’Élysée, du Ritz au Donbass.

À aucun moment sa mémoire ne flanche. Ses yeux noirs roulent pour trouver l’inspiration, se plissent quand il sourit, s’entourent de rides pour s’indigner. Le philosophe publie des Mémoires provisoires, qui paraîtront le 1er octobre et constitueront le premier titre de la maison Olivier Nora Éditions (« ONE » !)

Un cinquantième livre, donc, épais de 864 pages, qui ne ressemble à aucun autre. Il s’agit de rencontres d’hommes, essentiellement, ses bienfaiteurs, ses éducateurs (Althusser, Levinas), ses pères (André Lévy et François Pinault, propriétaire du Point) ; et d’événements, comme les campagnes présidentielles, les guerres de Bosnie, de Libye, de Gaza, d’Ukraine…

On croise aussi des intimes, des personnages iconoclastes (Pier Paolo Pasolini), des aventuriers (Dominique de Roux), des héros (le commandant Massoud, Volodymyr Zelensky), des divas (Alain Delon), des écrivains tempétueux (Albert Cohen) ou suicidaires (Michel Houellebecq), des romanciers menacés (Salman Rushdie), des poètes chasseurs d’éphèbes (Louis Aragon), des amis chers (Jean-Paul Enthoven, Michel Butel)…

C’est le livre d’une époque, une petite histoire de France, où les concepts nés des esprits parisiens traversaient les frontières et faisaient l’actualité. La révolution était dans toutes les bouches. Les damnés de la terre étaient au Sud. Les bourgeois au Nord. Tout a changé, bien sûr. Désormais, les martyrs sont les seuls Palestiniens et les mandarins rasent les murs, abdiquant devant la toute-puissance des étudiants. La politique, elle, est réduite à son spectacle.

Tout a changé, en effet. Sous la plume de BHL, la gauche intellectuelle croit encore aux peuples en mouvement, à l’universel et au progrès, avant de céder aux folies identitaires et, pour une part, à l’antisémitisme. Tout a changé, bien sûr, sauf lui. Il est le même qu’à ses 20 ans. Une idée à la minute. Le passeport toujours en poche. Et l’événement qui, sans cesse, alors qu’il pourrait vivre d’amour et d’eau fraîche avec Arielle Dombasle, vient le saisir par le col. Pour lui, la véritable révolution consiste à vivre libre, point.

Notre chroniqueur narre, à la manière d’un Zweig optimiste, un « monde d’hier » où le politique primait l’économie, où les idées valaient mieux que les opinions et où le romantisme de l’action était supérieur au cynisme de l’inaction.

Même au bout de cette odyssée, on ne saura pas ce qu’il cherche, dans le fond. On émet l’hypothèse facile d’un activisme tous azimuts dans le but de conjurer la mort. Ou est-ce une adresse au défunt père qui le regarde d’où il est ? Et pourtant, ses Mémoires rendront modestes les obsédés de la postérité. Que reste-t-il des géants dont il fait le portrait ? Qui les lit ? Qui les cite ? Il les sort de l’oubli pour s’acquitter d’une dette. Bénie des dieux, sa génération devait être celle de l’égoïsme et de la rupture générationnelle. Lui, en l’espèce, montre un respect de la filiation et un souci de la transmission.

On l’écoute, après l’avoir lu, et on se dit que, en réalité, il n’y a pas plus enraciné que lui : Grasset (jusqu’à récemment), Le Point, la France et mille autres fidélités… L’universalisme pour boussole, un refus camusien du désespoir, un attachement à la République, sa foi dans la raison, sa défense des libertés, ses lectures et ses maîtres, ses chemins de pensée et ses références font de lui, quoi qu’en disent ses contempteurs et comme le démontre ce livre, un témoin rare et un Français par excellence.

Bernard-Henri Lévy dans la bibliothèque de l’École normale supérieure rue d’Ulm
Bernard-Henri Lévy (auteur de « Mémoires provisoires », publié par Olivier Nora Éditions le 1er octobre 2026) dans la bibliothèque de l’École normale supérieure rue d’Ulm, où il fut étudiant dans les années 70. Photo : Magali Delporte/Le Point.

Entretien avec Bernard-Henri Lévy

Le Point : Qu’est-ce qui vous a convaincu d’écrire des mémoires, vous qui pensiez que cet exercice n’était pas pour vous ?

Bernard-Henri Lévy : J’ai été le témoin privilégié, parfois l’acteur, d’une époque en grande partie révolue. Et je suis, en général, si intensément plongé dans l’action immédiate, dans le présent, que je ne prenais pas la mesure de cette fuite du temps. C’est en entendant des jeunes gens évoquer ces grandes scènes de jadis comme de la lointaine mythologique je me suis dit : « il faut présentifier tout cela ; il faut raconter, par exemple, l’âge d’or des batailles antitotalitaires ; il y a là un devoir de transmission… ».

Avec le recul, faites-vous le constat d’un gâchis, d’une régression par rapport aux combats menés durant cette première partie de votre vie ?

Il y a de la mélancolie dans ce livre, oui. Parfois même un sentiment d’effroi. J’ai passé ma vie avec l’idée, chevillée au corps, qu’on peut changer le monde, qu’on peut le réparer, que l’Histoire n’est pas un destin aveugle et que quelques volontés libres peuvent faire basculer le cours des choses. Qui, parmi nos contemporains, pense encore ainsi ? Qui résiste vraiment à cette anesthésie du fatalisme et du ressentiment que l’on ressent partout ?

Bernard-Henri Lévy avec son père, André Lévy.
Bernard-Henri Lévy avec son père, André Lévy. « Un homme d’une envergure solaire et d’un courage physique insolent. Il m’accompagne sans cesse. » Photo : Collection de Bernard-Henri Lévy/DR.

Vous avez retranché ce qui touche à votre vie intime et familiale. Comment peut-on écrire des mémoires sans s’épancher sur les êtres chers ?

Si, bien sûr, ils sont là. Mes parents. Ma sœur, convertie au catholicisme. Ma femme. Mais avec pudeur. Ces Mémoires sont des exo-Mémoires. Cette biographie, une exobiographie. Et je n’aborde l’intime, comme vous savez, que par le biais de l’extime… Alors, oui, les êtres chers. Mais aussi les maîtres. Les adversaires intellectuels. Les chefs de guerre que j’ai admirés. Ou des gens que personne ne connaît, parfois des mauvais garçons, ou des bandits, mais qui furent des « passants considérables » de mon existence. C’est l’hypothèse philosophique qui sous-tend le livre : un homme n’est pas une intériorité compacte qui aurait à se connaître elle-même. C’est une cohue de figures, de personnages, qui le hantent. C’est ça que le livre raconte.

Pourriez-vous un jour consacrer un livre à votre père ?

Peut-être, oui, un jour. Mais il est déjà là, très présent, dans Mémoires provisoires. Personnage héroïque. Décoré à Monte Cassino, l’une des batailles les plus sanglantes de la guerre contre Hitler. Un homme d’une envergure solaire et d’un courage physique insolent. Il m’accompagne sans cesse. À la fois statue intérieure et exemple.

François Pinault, qui est l’actionnaire du magazine Le Point, occupe une place particulière dans votre livre. Vous le décrivez comme un « père adoptif »…

Oui. Après la disparition de mon père, il est devenu ce pôle protecteur et fraternel, ce tuteur en quelque sorte. Il est à mes côtés dans mes combats. Dans la production de mes films de guerre. Tout le temps. Avec ce côté rebelle, cette façon de n’obéir qu’à lui-même qui le distingue. Et ce qui est beau, c’est que le lien s’est d’abord noué entre lui et mon père, ces deux « vieux lions » que j’ai vus s’affronter, puis se rapprocher, dans un épisode sans précédent, je crois, dans l’histoire du capitalisme moderne. Une drôle d’histoire. Très romanesque. Un roman à elle toute seule. Elle occupe, en effet, l’un des chapitres du livre.

En 2013, Bernard-Henri Lévy avec Maryvonne et François Pinault.
En 2013, Bernard-Henri Lévy avec Maryvonne et François Pinault. Ce dernier, d’abord ami de son père, est devenu pour le philosophe un « pôle protecteur et fraternel ». Photo : Daniele Venturelli/Getty images.

Vous écrivez que l’autre grande affaire de votre vie, c’est l’amour. Mais parler de la femme qu’on aime, est-ce la même chose que parler de l’amour ?

Il n’y a pas d’amour, il n’y a que des histoires d’amour. Et l’histoire que je vis, depuis tant d’années, avec la femme que j’aime, Arielle Dombasle, est elle aussi une sorte de roman. Cette histoire est là, par bribes, au détour d’un chapitre sur Godard, sur Claude Lanzmann, sur mon père justement ou sur SOS Racisme… C’est drôle, une vie comme la mienne. Tout y est provisoire, périssable, suspendu. Tout, sauf quelques points fixes, très peu nombreux. Parmi eux, parmi ces exceptions miraculeuses, elle, Arielle.

Bernard-Henri Lévy et Arielle Dombasle, son épouse. Ici sur le tournage du film « Le Jour et la Nuit » au Mexique.
Bernard-Henri Lévy et Arielle Dombasle, son épouse depuis 1993, « exception miraculeuse », « point fixe » dans son existence où tout est provisoire. Ici sur le tournage du film « Le Jour et la Nuit » au Mexique. Photo : Micheline Pelletier/Sygma via Getty images.

Vous répétez que quelques volontés peuvent changer le monde. N’est-ce pas cette vision de l’Histoire qui vous a éloigné de la gauche marxiste ?

Oui. J’ai eu bien d’autres raisons de m’en éloigner. Mais celle-ci en fut une. J’ai une vision « héroïque » de l’Histoire. La puissance des individus, et pas seulement celle des foules. Byron au secours des Grecs asservis par les Turcs, plutôt que Marx nous serinant que ce sont « les masses » qui font bouger les choses. Le vrai insoumis, c’est Byron. Ou Churchill. Ou le de Gaulle du 18 juin…

Et les Insoumis d’aujourd’hui ?

C’est une blague. Ce sont les laquais des dictateurs. Soumis, quand ce n’est pas à Poutine ou à tel tyran syrien, à cet autre tyran que peut être la foule vociférante. Ou à ces idées nauséabondes mais dominantes que sont l’antilibéralisme primaire, l’antiaméricanisme pavlovien ou, bien sûr, l’antisémitisme. Tout cela aurait été impensable dans les années que je raconte. André Glucksmann et moi, par exemple, étions vraiment insoumis. Et l’insoumission était un vrai acte de liberté.

Bernard-Henri Lévy sur le plateau d’Apostrophes, en 1977, avec André Glucksmann.
Bernard-Henri Lévy sur le plateau d’Apostrophes, en 1977, pour « La Barbarie à visage humain », avec son complice André Glucksmann, qui publie « Les Maîtres penseurs ». Photo : Sophie Bassouls/Sygma via Getty images.

Le marxisme, le maoïsme et la violence révolutionnaire ont toutefois lourdement pesé sur les années 1970…

Vous pensez à quoi ? Action directe ? C’était la queue de la comète. Ça n’a pas vraiment compté. La pensée vivante de ma génération, celle dont je témoigne, c’est celle de gens qui ont compris, très tôt, que « la révolution » était non seulement un mirage, mais un mirage barbare. C’était ça « le maoïsme ». Et cela est expliqué dans mon chapitre sur Benny Lévy, la figure la plus romanesque de ce moment d’Histoire. Chez lui, Benny, un effroi soudain face à ce que le radicalisme politique charriait et promettait. Et puis chez Foucault, l’un de nos maîtres, la découverte d’un théorème nouveau : plus une révolution est radicale, plus on veut aller loin dans la volonté de changer l’homme – et plus on produit de barbarie.

Foucault ne s’est-il pas fourvoyé avec la révolution islamique en Iran et son soutien aux ayatollahs ?

Oui, bien sûr. Encore que son cas ait été, en fait, un peu plus complexe. Mais enfin admettons, oui, qu’il ait fait cette erreur. Admettons que, comme disait Heidegger, quiconque pense grandement puisse se tromper grandement. Reste une grande pensée. Avec, notamment, cette thèse qu’il me confie, en 1976, dans un entretien que je raconte : « Longtemps, les hommes se sont demandé si la révolution était possible ; la question, aujourd’hui, est de savoir si elle est seulement désirable. » Cette disqualification de l’idée de révolution, ce jour-là, est une avancée de pensée considérable.

Mais cette effervescence n’a-t-elle pas nourri le relativisme culturel, la déconstruction et ce qu’on appelait sur les campus américains la French Theory ?

Sans doute. Mais c’est une escroquerie. Une erreur de lecture tragique. Et une autre preuve que l’époque, celle d’aujourd’hui, a des radicaux qui ne savent plus lire. Foucault ni d’ailleurs mon autre maître, Derrida, n’ont été relativistes ou, au sens où l’entendent les petits esprits d’aujourd’hui, différentialistes. Et encore moins favorables à je ne sais quels replis identitaires. S’il y eut bien un mot d’ordre de Foucault, ce fut : « Guerre à l’identité ! Guerre à l’enfermement, que ce soit dans le carcan d’une race, d’un genre ou d’une minorité ! »

Qu’est-ce qui vous a éloigné de votre maître Louis Althusser ?

L’action. Le désir d’action. C’est le moment de mon départ pour le Bangladesh. Quand on voit ça à 20 ans, quand on est témoin d’une guerre, de charniers, de viols de masse et d’un génocide, un vrai, on ne peut plus philosopher comme avant sur « l’antihumanisme théorique ».

Bernard-Henri Lévy en 1977, il marche dans la rue en fumant une cigarette. Photo en noir et blanc.
En 1977, Bernard-Henri Lévy vient de publier « La Barbarie à visage humain », qui fait de lui la figure de proue des « nouveaux philosophes », rejetant le totalitarisme, notamment marxiste. Photo : Wojtek Laski/Getty images.

Depuis La Barbarie à visage humain et L’Idéologie française, l’antitotalitarisme et le refus de la pureté identitaire semblent animer de vos combats…

Oui. L’extrême gauche et l’extrême droite. Cette tenaille historique. Ce culbuto infernal. On croit lui avoir tordu le cou à gauche, il revient à droite, et l’inverse, l’un se nourrissant de l’autre. C’est la maladie française. Et c’est contre cette oscillation fatale que je ferraille, en effet, dès mes premiers livres, il y a presque cinquante ans.

La rencontre avec Emmanuel Levinas a constitué une rupture intellectuelle. Pourquoi ?

Parce qu’avant Levinas, je ne savais pas penser la question centrale : le mystère du mal. La Barbarie à visage humain s’attaquait aux deux totalitarismes jumeaux, le nazisme et le stalinisme. Pourtant, je butais contre une énigme métaphysique : pourquoi le mal ? D’où vient que les utopies humaines les plus lumineuses se muent invariablement en machines d’extermination ? C’est alors que Vladimir Jankélévitch me passe un petit livre d’un philosophe alors presque inconnu du grand public. Je vais voir ce philosophe. Il est d’une humilité poignante. Il semble presque effrayé par l’audace de ses propres fulgurances. C’est Emmanuel Levinas. Et, pour moi, c’est la foudre.

Quelle est la nature de cette révélation ?

Le totalitarisme au sens où on l’entend toujours n’est que la croûte, l’effet ultime de quelque chose de bien plus profond : le totalitarisme de l’être. L’être lui-même, dès lors qu’on le pense comme un tout, sans faille, sans échappée, est la vraie matrice du totalitarisme. L’ontologie, autrement dit, est l’impasse même. Et, pour forcer l’impasse, pour échapper à la totalité, il y a un recours : la pensée juive. Être juif, ce n’est pas une religion. Ni une identité. C’est une façon de penser. C’est le recours à certains textes. J’ai 30 ans et je comprends que la Torah, le Talmud, ne sont pas des recueils de vieilleries et de superstitions, mais une manière de sortir d’une philosophie bloquée depuis Hegel.

Vous êtes devenu juif à cet instant ?

C’est cela. Né juif, de père et de mère juifs. Ce sont les derniers mots de Daniel Pearl [journaliste américain assassiné par Al-Qaïda, NDLR] à ses bourreaux. Et ce n’est pas rien. Mais je n’avais, avant cette rencontre avec Jankélévitch puis Levinas, aucune idée de ce que ça voulait dire.

BHL participe, en 1980, avec une centaine de personnalités internationales (dont Joan Baez, Elie Wiesel ou Liv Ullman) à la Marche pour la survie du Cambodge, ici en Thaïlande
Après la chute des Khmers rouges, BHL participe, en 1980, avec une centaine de personnalités internationales (dont Joan Baez, Elie Wiesel ou Liv Ullman) à la Marche pour la survie du Cambodge, ici en Thaïlande, qui vise à alerter l’opinion sur le sort des réfugiés cambodgiens. Photo : Micheline Pelletier/Gamma-Rapho.
Accompagné de Marek Halter et Renzo Rossellini, Bernard-Henry Lévy se rend en Afghanistan en 1981
Accompagné de Marek Halter et Renzo Rossellini, Bernard-Henry Lévy se rend en Afghanistan en 1981 pour soutenir la résistance contre l’occupant soviétique. Photo : Collection Bernard-Henri Lévy.

Vous avez toujours combattu le culte des racines. Mais votre attachement au judaïsme ne relève-t-il pas de l’enracinement ?

Ah oui ? Parce que vous pensez que les textes, ce sont des terres ? Et le ciel, des racines ? C’est le contraire…

Soit. Mais Israël ?

C’est différent. Je défends Israël parce que c’est un refuge pour le plus vieux peuple persécuté du monde et parce que, sans Israël, les Juifs seraient à nouveau dans une vulnérabilité vertigineuse. Et puis il y a aussi les valeurs démocratiques et le génie institutionnel absolument exceptionnel d’Israël.

En 1979, BHL rencontre le Premier ministre israélien Menahem Begin
En 1979, BHL rencontre le Premier ministre israélien Menahem Begin, peu après la signature des accords de Camp David. Photo : Collection Bernard-Henri Lévy.

Ces valeurs démocratiques ne sont-elles pas malmenées ?

Justement non. Pas tant que ça. Il y a une constante dans l’Histoire, vous savez. Presque une loi. De Thomas Hobbes à Carl Schmitt ou Giorgio Agamben, toute la philosophie politique enseigne qu’une nation en guerre bascule inévitablement dans l’état d’exception. Exemple : la France pendant la guerre d’Algérie. Autre exemple : les États-Unis, après le 11 Septembre, avec le Patriot Act. Or Israël est en guerre, non pas depuis trois jours, ou trois ans, mais depuis 78 ans. Et la presse, en Israël, n’a pas cessé un instant de s’opposer, les manifestants de manifester, les policiers d’enquêter sur les puissants, les juges de convoquer le Premier ministre, les tribunaux de sanctionner les crimes de guerre, les partis arabes, à la Knesset ou ailleurs, de dire leur refus du sionisme, etc. Bref, l’État de droit n’a pas vacillé. Je ne connais aucun autre exemple de cette sorte. On peut dire ce qu’on veut sur Israël. Mais c’est une démocratie exemplaire.

Vous avez publiquement marqué votre opposition à Emmanuel Macron lorsqu’il a envisagé la reconnaissance d’un État palestinien. Pourquoi ce refus, vous qui étiez l’un des artisans des accords de Genève ?

Parce que ce n’était pas le moment ! C’est vrai que j’ai été partisan de la solution à deux États. Vrai aussi que j’ai arpenté la Cisjordanie, dialogué avec Yasser Abed Rabbo et Yossi Beilin pour donner corps au plan de Genève, tenté de créer des ponts, etc. Et je ne doute pas que je recommencerai car il n’y a pas d’autre vraie issue que celle-là, tant pour les Israéliens que pour les Palestiniens. Mais dire cela au lendemain des massacres du 7 Octobre, alors que le Hamas était en place, qu’il tenait encore des otages, que la guerre se poursuivait, était une faute.

Que vous a enseigné votre tête-à-tête avec Benyamin Netanyahou dans son bureau de Jérusalem en 2024 ?

D’abord, ce n’est pas le démon qu’on dit. Et je suis convaincu qu’il est sincère dans sa façon de vouloir défendre son pays. Mais il se trompe sur un point fondamental. La force. Bien sûr qu’Israël n’a pas d’autre choix que d’être fort. Mais la force, c’est aussi l’intelligence. La politique. Voire la ruse. C’est Achille, mais c’est aussi Ulysse. C’est le général biblique Gédéon, mais c’est aussi Salomon et sa sagesse. Netanyahou, peut-être sous l’influence des deux ministres d’extrême droite auquel il s’est allié, ne croit qu’à une moitié de la force.

Les faits ne lui donnent-ils pas raison ?

Non. Car c’est la leçon de Périclès : « On n’est jamais assez fort pour être sûr d’être toujours le plus fort. » Surtout quand vous avez, en plus, une flambée mondiale de l’antisémitisme.

Vous écrivez d’ailleurs que « la prochaine affaire Dreyfus sera new-yorkaise »…

Exact. L’Amérique est une autre de mes patries de cœur. Or je la vois prise en étau par deux pulsions terribles. D’un côté, le centre de gravité idéologique du Parti démocrate se déplace vers une gauche radicale dont l’antisionisme devient la colonne vertébrale : voyez le succès électoral de Zohran Mamdani ou les primaires du Michigan. De l’autre, l’aile la plus bruyante de la nébuleuse trumpiste, les Tucker Carlson, Nick Fuentes ou Candace Owens, ressuscitent le grand argument de Louis-Ferdinand Céline : « La guerre des Juifs… on est en train de mourir pour une guerre voulue par les Juifs… »

Les Juifs d’Europe et d’Occident se sentent seuls face à l’antisémitisme…

Ce n’est pas tout à fait vrai non plus. D’abord parce que les Juifs ont des vrais alliés : par exemple, depuis Vatican II, les catholiques. Et ensuite parce que l’État, les institutions tiennent. Permettez-moi, un instant, d’évoquer mon propre cas. La presse américaine en a abondamment parlé. Mais c’est la première fois, dans le livre, que j’en parle en France. Je vis depuis vingt ans avec une cible sur la tête. Si je peux vivre à peu près normalement, je le dois à la vigilance, la bienveillance et l’efficacité de ceux qui ont, dans notre pays, la charge de conjurer ce genre de menaces.

BHL avec Harlem Désir, et Bernard Kouchner, pour SOS Racisme en 1989, place de la Bastille.
SOS Racisme, « un moment de grâce dans l’histoire de l’antiracisme français ». Ici en 1989, BHL avec Harlem Désir, président du mouvement, et Bernard Kouchner, alors secrétaire d’État chargé de l’action humanitaire. Photo : Jean-Pierre Muller/AFP.

Vous avez été l’un des parrains de SOS Racisme. Que ressentez-vous en voyant une partie de cette jeunesse de banlieue se tourner aujourd’hui vers La France insoumise ?

Un terrible sentiment de gâchis. SOS Racisme, entre 1984 et 1990, c’est un moment de grâce dans l’histoire de l’antiracisme français. Des jeunes Beurs, des jeunes des cités, des jeunes bourgeois, des militants des droits de l’homme, des intellectuels, des artistes, qui ne se reconnaissaient ni dans « la » droite ni dans « la » gauche, qui ne voulaient pas entendre parler du voile, qui chantaient la Marseillaise dans les manifestations, qui communiaient dans le respect des valeurs de la République. Mais tout n’est pas perdu ! Les belles idées, c’est comme le fleuve Alphée. Elles rentrent sous terre. Elles sont provisoirement occultées. Mais elles resurgissent un jour.

Vous avez croisé Jean-Luc Mélenchon dans vos années SOS Racisme. Comment expliquez-vous sa trajectoire ?

Les explications psychologiques ne sont pas toujours les plus mauvaises. Mélenchon, à l’époque, était un peu le dernier de la classe. Faisant des efforts désespérés pour se jucher à la hauteur des quelques intellectuels qui gravitaient autour de Mitterrand. Et des efforts non moins désespérés pour que Mitterrand s’intéresse à lui. Peut-être son immense amertume d’aujourd’hui vient-elle de là ?

Interview de François Mitterrand par BHL, en février 1994
Interview de François Mitterrand, en février 1994, qui figurera dans le film « Bosna ! » BHL s’avouera déçu par le président, qui refusa d’engager militairement la France contre les forces serbes. Photo : Alexis Duclos/Gamma-Rapho via Getty images.

Nicolas Sarkozy n’avait-il pas vu juste en prétendant que la gauche ne vous aimait pas ?

Est-ce que « la droite » m’aime tellement plus ? C’est, j’espère, une chose qui ressort de ces Mémoires. Toute ma vie, j’ai été libre. Absolument libre. Et ne craignant jamais, quand cela me paraissait juste, de désavouer ceux qui venaient, la veille, de m’applaudir. Avec, en plus, cette façon que j’ai, et qui agace, de tenter, sans le moindre « mandat », d’aller où je veux, quand je veux, et de me mêler de ce qui ne me regarde pas.

Nicolas Sarkozy reçoit les représentants du Conseil national de la transition de Libye avec BHL
Le 10 mars 2011, Nicolas Sarkozy reçoit les représentants du Conseil national de la transition, reconnu officiellement comme représentant de la Libye. BHL a joué un rôle d’intermédiaire dans cette reconnaissance. Photo : Élodie Grégoire/REA.

Vous avez approché de près plusieurs présidents français. Quel bilan faites-vous de ces rencontres ?

François Hollande : formidables réflexes face à la Russie et à la Syrie. Jacques Chirac : l’histoire si triste du rendez-vous manqué avec le commandant Massoud au printemps 2001 et la volonté de rattraper les choses quand il me missionne pour aller crapahuter en Afghanistan. François Mitterrand : celui que j’ai le plus aimé – mais aussi la plus cruelle déception quand il finit par choisir la Serbie contre Sarajevo. Nicolas Sarkozy : l’engagement en Libye pour stopper les massacres de Kadhafi – je montre comment, quoi qu’on en dise, ce fut un moment d’honneur républicain. Quant à Valéry Giscard d’Estaing, je n’oublierai jamais ce déjeuner de 1977, avec Claude Lévi-Strauss et Maurice Clavel, où sa mécanique oratoire s’est subitement effondrée, le laissant blême et désemparé, quand j’ai mis sur la table le cas Christian Ranucci qui venait d’être guillotiné. Quant à Emmanuel Macron, son grand moment, son authentique « quoi qu’il en coûte », c’est son soutien sans faille, indéfectible et courageux à la liberté ukrainienne aux côtés de Volodymyr Zelensky.

Bernard-Henri Lévy sur la colline de Grdonj à Sarajevo avec la résistance bosniaque lors du tournage du film « Bosna ! ».
Bernard-Henri Lévy sur la colline de Grdonj à Sarajevo avec la résistance bosniaque lors du tournage du film « Bosna ! ». Photo : Fuad Fočo.
Le commandant Massoud et Bernard-Henri Lévy, en 1998, au Panchir.
Le commandant Massoud et Bernard-Henri Lévy, en 1998, au Panchir. Photo : Gilles Hertzog.

Macron pourrait être le président qui ouvrira la porte de l’Élysée au Rassemblement national…

Pour l’instant, c’est celui qui lui a fermé la porte deux fois ! C’est lui qui, en débat, a écrasé Marine Le Pen deux fois ! Qui, pour la troisième fois ? Hélas, ce ne sera pas lui. Mais il y en aura bien un, ou une, autre. Attendez que la campagne commence. Apparaîtront, comme une encre sympathique à la chaleur de la flamme, la médiocrité, le clanisme, le côté apprenti sorcier de la candidate. Et la fameuse dédiabolisation… Elle a sans doute opéré en surface. Mais en creusant bien, on voit que les mêmes vieilles infamies sont toujours là.

Et si elle était face à Mélenchon au second tour, que feriez-vous ?

Je refuse d’envisager cette hypothèse. Vous savez bien comment marchent les prophéties autoréalisatrices. C’est en nous posant, soir et matin, cette question, qu’on finira par faire advenir cette situation que je pense, pour l’heure, hautement improbable.

Pasolini est évoqué dans votre livre. Qu’est-ce qu’il représente pour vous ?

Une liberté d’esprit absolue. Allant jusqu’à ce qu’il appelait le « devoir d’abjuration ». Quand l’époque a changé ou, bien sûr, quand on s’est trompé, avoir le courage de le dire, de se retourner contre soi et de penser contre soi-même.

Vous avez fait des erreurs ?

Des moments pasoliniens, oui, bien sûr, j’en ai eu. Soutenir tel chef de guerre au Soudan et s’en séparer. Cheminer avec Jean-Edern Hallier, au début de l’aventure des nouveaux philosophes, et découvrir que c’était un voyou. Dénoncer, dans des grands reportages pour Le Monde, pendant la décennie noire en Algérie, les tueurs islamistes avant de découvrir que la Nomenklatura au pouvoir ne valait guère mieux. Être de gauche et écrire que le Parti socialiste est un « grand cadavre à la renverse ». J’en passe… Les idées ne meurent pas, ne changent pas nécessairement, mais elles doivent se réinventer.

En 1975, Bernard-Henri Lévy lance avec le journaliste Michel Butel « L’Imprévu »,
En 1975, Bernard-Henri Lévy lance avec le journaliste Michel Butel « L’Imprévu », quotidien de gauche censé concurrencer « Libération ». Photo : Daniel Simon/Gamma-Rapho via Getty images.
Une du premier numéro du quotidien « L’Imprévu », daté du 27 janvier 1975.
Une du premier numéro du quotidien « L’Imprévu », daté du 27 janvier 1975. Photo : Collection Bernard-Henri Lévy.

Oui, mais des erreurs ? Des regrets ?

Une fois peut-être. Le cas du brigadiste italien Cesare Battisti. En réalité, je ne défendais pas l’homme, mais un principe. Mais enfin quand il a dit qu’il s’était payé la tête de ses soutiens français, ça ne m’a pas fait plaisir.

Votre départ de Grasset, après 54 ans, a été une rupture douloureuse…

Bien sûr. C’est une vie, 54 ans. Et c’est d’ailleurs le dernier chapitre du livre, « Adieu à Grasset », où je rembobine toute l’histoire. Moi qui ai, finalement, peu de racines, peu d’attaches, Grasset en était une. Quand je disais « la maison », je pensais à Grasset. Tout ce que je faisais, toutes les batailles d’idées que j’ai menées toute ma vie, c’était depuis Grasset. J’y suis entré à 22 ans. Le même vieux parquet. Le même vieil escalier. Et Olivier Nora, mon éditeur après Jean-Claude Fasquelle, viré comme un laquais. Aujourd’hui encore, je n’ai toujours pas compris pourquoi. Mais enfin, sans lui, je ne pouvais pas rester. Et, avec lui, je recommence toute l’aventure puisque ce livre, Mémoires provisoires, est le premier que publie la nouvelle maison qu’il vient de créer.

Vous pensez à la mort ? Si oui, comment la conjurer ?

J’y pense, oui. Et, encore plus, ces quatre dernières années passées à me remémorer ma vie ! Mais bon… Ressusciter, par l’écriture, le Romain Gary, le Louis Aragon, la Edmonde Charles-Roux ou le David Ben Gourion que j’ai connus, ça aide peut-être à la conjurer.

BHL et Salman Rushdie en 1993.
Avec Salman Rushdie, à Paris en mars 1993. BHL a invité l’écrivain britannique victime d’une fatwa de la part de l’ayatollah Khomeini à rencontrer ses soutiens français. Photo : Pierre Boussel/AFP.

Vous tenez chaque semaine votre « Bloc-notes » dans nos colonnes depuis 1992. Que représente cette chronique pour vous ?

C’est mon pendule intérieur, mon horloge. Cela fait quoi ? Trente-cinq ans ! Ce rendez-vous régulier scande mes semaines, mes années et, de proche en proche, mon rapport au temps. Et cela m’aide, je pense, à me tenir debout dans l’orage, le tumulte.

Depuis plus de douze ans vous êtes un soutien de l’Ukraine. Vous croyez encore en sa victoire ?

Oui. Et pour deux raisons. Les fronts. Je suis l’un des Français à y avoir passé le plus de temps et à le connaître le moins mal. Les soldats ukrainiens tiennent depuis presque cinq ans. Ils ont donc, d’une certaine façon, déjà gagné. Et je sais que ce n’est pas maintenant qu’ils vont reculer. Je raconte dans le livre une conversation hallucinante que j’ai avec Steve Witkoff, le négociateur de Trump, au début de son second mandat. Il me demande quel est le degré de « flexibilité » de ces hommes qui tiennent dans le froid et la boue depuis tant d’années. Je ne peux pas m’empêcher de lui rire au nez et de lui dire que des hommes qui ont traversé ça, vécu cet enfer-là et y ont survécu ne vont certainement pas plier l’échine parce qu’un promoteur immobilier a concocté un plan foireux. Et puis il y a l’héroïsme de Zelensky.

Dans un bureau aux murs blancs et nus Bernard-Henri Lévy parle avec Volodymyr Zelensky. BHL à ses mains posées sur les épaules du président ukrainien. A gauche on voit un drapeau bleu et jaune.
Dans un bunker de l’administration présidentielle à Kiev, BHL rencontre Volodymyr Zelensky à la veille de son départ pour Washington où il rencontrera son homologue américain Donald Trump. Photo : Marc Roussel.

Que vous a enseigné votre proximité avec le président ukrainien ?

Pour moi, Zelensky c’est comme ces héros de l’Antiquité que nous apprenait à admirer, dans les lycées de mon enfance, un petit recueil de vies exemplaires qu’on appelait « le Lhomond » parce qu’il avait été écrit, au XVIIIe siècle, par un professeur de latin qui s’appelait l’abbé Lhomond. Même héroïsme. Mêmes vertus privées devenues vertus publiques. Même mystérieuse alchimie par laquelle un homme, soudain, devient plus grand que lui-même. Et puis – ça va vous paraître bizarre… – même joie inentamable. Il y a un philosophe dont le tombeau est à Ouman, en Ukraine, et qui dit que la joie est un commandement divin : Rabbi Nahman de Bratslav. Eh bien Zelensky est aussi un personnage de Rabbi Nahman. C’est aussi un être joyeux. Quand je me retourne sur ma vie et sur tous ces visages qui m’ont constitué, je me dis qu’une de mes grandes chances est d’avoir rencontré cet homme.

Ce commandement de la joie, vous le respectez ?

Je suis un mélancolique. Lucide, je crois, quant aux abîmes que frôlent sans cesse les hommes. Mais un mélancolique joyeux, oui. La mélancolie comme savoir du monde et la joie comme discipline et exigence.

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