Sur la place du Tertre, derrière le Sacré-Cœur, une multitude de peintres viennent exposer leurs tableaux de la Seine, de Notre-Dame, des boulevards. Kitsch, bon marché, et peints à l’huile véritable. Pas complètement insincères, faut-il ajouter. Les intentions de l’art pauvre sont simplement plus tendres que celles du grand art. Un ou deux touristes s’arrêtent de temps en temps pour acheter une toile, mais c’est autour des portraits que les affaires marchent le mieux.
Se faufilant entre les tables des terrasses, sur la même petite place, d’autres peintres accostent poliment les visiteurs étrangers ou provinciaux. Un dessin, monsieur, en attendant, au fusain, ou au Conté ? Le prix peut s’élever jusqu’à cinq cents francs le portrait. Un nombre étonnant de touristes consentent à se tenir debout un quart d’heure, au coin d’une rue, pendant qu’on les esquisse ; puis ils règlent la somme, et repartent heureux. Pourquoi ?
La réponse passe par une autre question. Pourquoi tant de gens, partout, visitent-ils les musées d’art ? Par goût esthétique ? J’en doute. En vérité, les gens vont au musée pour contempler ceux qui vécurent autrefois, pour regarder les morts. De même, les touristes qui posent debout, immobiles, pendant un long quart d’heure sur un trottoir de la place du Tertre s’imaginent que leur ressemblance, à condition d’être « saisie », est déjà en train de se préserver pour l’avenir – pour leur vieillesse, leurs petits-enfants. Cinq cents balles pour être toujours de la partie après que la Grande Faucheuse soit passée, ce n’est pas si cher que ça.
Le plus dérisoire, dans ce marché, est bien sûr l’allusion soigneusement entretenue au fait que ces portraits exécutés sur la place du Tertre seraient en quelque sorte « authentifiés » par Renoir, Van Gogh, Utrillo, Picasso et tous les autres grands peintres qui, voici un demi-siècle ou plus, ont travaillé, bu ou traîné affamés dans le même quartier, à portée de voix. Mais cette remarque relève de la critique d’art, et n’a rien à voir avec le pari ontologique qu’une ressemblance, pourvu qu’elle soit saisie, renferme le mystère d’un Être.
Le mystère de Paris. Comment tracer sa ressemblance ? Non pas celle de la cité officielle, celle que l’on voit gravée sur les médailles de l’Histoire. Non, je cherche quelque chose de plus intime, de plus petit. La date de ma naissance indique que j’ai été conçu dans un hôtel situé quelque part entre la Madeleine et l’Opéra.
Si la Madeleine était tellement admirée à l’époque de sa construction, au XIXe siècle, c’est parce qu’elle évoquait une banque plutôt qu’une église. Elle s’érigeait comme un monument au mondain, au séculier, et maintenait ses distances vis-à-vis de la Madeleine originelle, qui lava les pieds poussiéreux d’un prédicateur itinérant. Aujourd’hui, à l’intérieur, elle fait penser à un entrepôt à moitié vide abritant toutes les promesses publiques qui n’ont pas été tenues.
Je préfère me dire que l’hôtel de 1926 se trouvait plus proche de l’Opéra. Peut-être là où un thé dansant a lieu actuellement, chaque après-midi, au deuxième sous-sol. Les lumières colorées du stroboscope y tourbillonnent ; le miroir qui longe la piste de danse reflète les cavaliers qui tournoient eux aussi. Musique rétro – valses, tangos, fox-trots. On est dans une cave d’Aladin clinquante et démodée, où le temps, les dates, les âges ont été déposés au vestiaire (pas oubliés cependant) de quatre heures de l’après-midi à sept heures du soir.
Des hommes mûrs vêtus de costumes bien coupés viennent se détendre et danser avec des femmes qu’ils n’ont encore jamais vues. Les femmes, plus jeunes, raffinées et légèrement déçues par l’existence viennent dans l’espoir de rencontrer un gentil veuf. Ce ne sont pas des putes. Elles rêvent de devenir des épouses ou des compréhensives maîtresses. Il y a bien un bar, mais presque personne ne boit. Le plaisir premier consiste à danser, et chacun danse exceptionnellement bien.
Tant les femmes que les hommes s’enorgueillissent d’être des experts en une vie sans illusions. Cette qualité d’expert recèle une méticulosité typiquement parisienne. Une sorte de chic. Ce qui est touchant, c’est qu’entre quatre et sept, entremêlée à la musique, une sorte d’espoir déraisonnable vibre et persiste, là, au fond de ce deuxième sous-sol.
En 1926, au moment de ma conception, je n’étais qu’un espoir nullement expertisé, embaumé dans de douces illusions, car mes parents n’étaient pas des Parisiens. Pour eux, la ville représentait simplement le but de leur voyage de noces. Pour moi, elle est la capitale d’un pays dans lequel je vis depuis vingt-cinq ans. Or ce qui distingue Paris d’une autre ville n’a peut-être pas, au fil des ans, tant changé que cela. Comment tracer sa ressemblance ?
Prenez le métro depuis une banlieue, tôt par un matin d’été. Volent les premières hirondelles. Les poubelles sous les arbres n’ont pas encore été vidées. Incongru, entre deux immeubles, un petit champ de maïs. La banlieue parisienne nécessite un portrait à elle toute seule.
Elle est anachronique, provisoire, comme bricolée à partir de contrebande.
Bien avant que le terme ne passe à la mode, elle était déjà marginale par essence. Un homme à moitié endormi, encore en pyjama, taille la haie de son minuscule jardinet. Des ruches. Une camionnette où l’on vend des frites et des hot-dogs, peu avant son ouverture, exhale encore le graillon de la veille. Les Parisiens riches, contrairement aux riches Américains, n’habitent pas la banlieue : ils vivent au centre. Prenez le métro.
De si bonne heure, il y a peu de circulation. Les voitures garées le long des chaussées font penser à de petits jouets silencieux. Au coin d’une rue, une odeur de croissants frais s’échappe d’une pâtisserie. Il est l’heure de s’habiller. Deux hommes arrangent les fruits et légumes d’un magasin de primeurs comme s’il s’agissait d’articles de mode. Un oncle dans un café lit à travers une loupe les cours de la Bourse dans le quotidien du matin. Il n’a pas besoin de commander l’express qu’on lui apporte automatiquement. Une dernière rue se fait nettoyer. Où as-tu mis le linge, maman ?
Dans mon esprit flotte cette phrase impromptue parce que, plus que toute autre chose, le cœur de Paris me rappelle l’intérieur infini d’une maison. Les bâtiments en composent le mobilier, les cours de service en forment les tapis et les tentures, les rues rappellent des couloirs, les boulevards des vérandas. Paris est une maison, vieille d’un siècle ou deux, riche, bourgeoise, distinguée. La seule façon de sortir, de fermer la porte derrière soi, consiste à quitter son centre.
Les innombrables petits magasins, ateliers d’artisans, boutiques, hébergent le personnel : les domestiques qui veillent jour et nuit sur son entretien continu. Leurs compétences sont curieusement reliées entre elles ; coiffure et gravure, travaux d’aiguille et menuiserie, couture et maçonnerie, dentellerie et ferronnerie, confection et peinture. Paris tout entier est un hôtel particulier. Ses rêves sont les plus urbains du monde : les plus meublés aussi.
Il suffit d’un coup d’œil dans le bureau de Balzac, rue Raynouard. La pièce n’a rien d’extravagant. Loin de là. Mais elle est ameublée, enclose, tapissée, polie, incrustée à un point qui rendrait claustrophobe quiconque ne serait pas parisien. Or tout cela s’accorde particulièrement bien avec l’imaginaire de la ville : les histoires racontées par Balzac parlent de propriété, du cœur humain, du destin – et le lieu de rencontre tout naturellement désigné pour toutes ces forces, à Paris, est le salon. Les champs de bataille se sont mués en lits, en tapis, en comptoirs. Tout à Paris a été conçu pour un usage intérieur. Même le ciel merveilleusement argenté typique de Paris ressemble à une énorme lucarne.
Qui habite donc l’hôtel particulier qu’est Paris ? Chaque cité possède son sexe et son âge, lesquels ne sont en rien question de démographie. Rome est féminine. Ainsi qu’Odessa. Londres est un adolescent, un garnement, et n’a guère changé en cela depuis l’époque de Dickens.
Paris, selon moi, est un jeune homme d’une vingtaine d’années, amoureux d’une femme plus âgée que lui. Quelque peu gâté par sa mère, mais dans un excès, moins de baisers que d’appâts : nourriture bien cuisinée, chaussures extra-fines, lotion après-rasage, livres reliés de cuir, enveloppes chères. Il discute à tout propos, il est toujours tiré à quatre épingles – exactement à mi-chemin entre le pianiste et le duelliste ; il a aussi un certain courage. La vie se joue sur une scène et il souhaite s’y illustrer de manière exemplaire, quel qu’en soit le danger. Son père fut son premier modèle d’Expert. Il doit maintenant en devenir un à son tour. Les deux hommes éprouvent de la complicité, mais également une pointe d’anxiété, car le risque ne cesse de planer qu’ils partagent la même maîtresse. Elle aussi incarne Paris, et si chaque ville a son propre sourire unique, alors Paris lui emprunte le sien.
Je cherche une peinture connue qui présenterait ce sourire, mais n’en vois aucune. À déambuler dans la ville, vous le rencontrez souvent. Boulevard Charonne. Il fait chaud. On ne trouve pas d’ombre. Une grosse femme aux bras lourds, vêtue d’une robe à fleurs, sirote une bière assise à la terrasse d’un café. Sous la table, les oreilles dressées, un chien reçoit les cacahuètes qu’elle lui jette.
Passe un voisin, qui s’arrête à sa table. La femme se dirige vers le bar chercher une limonade pour son ami. « Elle est jolie, ta maman ! », dit le voisin au bâtard. Quand la femme revient avec la boisson, son ami lui lance en riant : « J’aimerais bien que tu me tiennes en laisse, moi aussi, pourvu seulement qu’elle ne soit pas trop courte ! » À ces mots, la femme en robe à fleurs, qui doit avoir bien 70 ans, sourit de cet inimitable sourire issu d’une expérience à la fois indulgente et lucide. Ce même sourire dont je ne trouve aucune réplique, dans aucun musée.
Les cimetières apportent souvent beaucoup de révélations sur la vie des vivants. Cela vaut en tout cas pour celui du Père-Lachaise, le plus grand espace vert de Paris. Ses différents secteurs sont aménagés comme une ville – avec des rues, des croisements, des trottoirs : chaque maison est une tombe ou un mausolée. Les morts reposent là, dans leur propriété meublée, toujours protégés du vaste monde extérieur. Chacun possède son permis et son matricule : concession perpétuelle numéro… De tous les cimetières du monde, celui-ci est probablement le plus urbain, le plus séculaire.
Où verrait-on par exemple le tombeau d’un père portant cette inscription, commandée par la famille : « Président de la Société de Haute Coiffure Masculine. Champion du monde. 1950-80 » ?
Lieu saint de la propriété, ce cimetière l’est certainement ; mais aussi, de quelques héros populaires : des derniers communards, sommairement exécutés contre un mur, ici même, en 1871, de Sarah Bernhardt, d’Édith Piaf, de Chopin. Tous les jours, des gens viennent leur rendre visite et écouter leur silence.
Il contient également un autre sanctuaire, plus mystérieux celui-ci, qui explique d’ailleurs notre propre venue. Vous connaissez l’histoire de Victor Noir ? En 1870, le prince Pierre Bonaparte, cousin de l’empereur Napoléon III, signait dans une revue réactionnaire corse un article attaquant la bonne foi du journal radical de Paris, La Revanche. Son éditeur envoya alors Victor Noir, accompagné d’un autre journaliste, demander des excuses au prince. En réponse à quoi, Pierre Bonaparte s’empara simplement de son pistolet et abattit Victor Noir sur-le-champ.
L’outrage populaire que causa ce meurtre de pur ressentiment politique transforma le jeune homme relativement inconnu en héros national, auquel le sculpteur Jules Dalou consacra une effigie destinée à son monument funéraire. Grandeur nature, coulée en bronze, elle représente un Victor Noir de 21 ans gisant au sol juste après le coup de feu.
Division 92 du Père-Lachaise.
Dalou était un réaliste ; il faisait des sculptures dont la vision avait quelque chose en commun avec celle de Courbet : la même sorte de plénitude dans les corps et les membres figurés, la même attention concentrée portée au détail des costumes, une pesanteur corporelle similaire. Les deux artistes étaient d’ailleurs amis, et tous deux ont dû s’exiler après la chute de la Commune, à laquelle ils avaient apporté un soutien actif.
Victor Noir est étendu là, dans le même abandon que les deux filles des Demoiselles des bords de la Seine, de Courbet. À cette seule différence que l’homme vient à l’instant de mourir – son sang est encore en train de sécher –, tandis que les filles succombent juste à la somnolence et à la langueur de leurs rêves éveillés.
Un élégant chapeau haut-de-forme repose au sol, à côté de lui. Son visage gracieux exprime encore la fierté de son propre courage, la confiance en ce que l’amour des femmes lui soit bientôt offert en récompense. (Chaque génération de jeunes hommes sait que l’hôtel particulier peut prendre à l’occasion l’allure d’un théâtre improvisé, sur la scène duquel l’Histoire se donne en spectacle – souvent jusqu’à la mort.) Son manteau est ouvert, le bouton supérieur de son pantalon moulant est défait. Ses mains douces, délicatement manucurées, pendent, détendues, sûres de ne toucher ou de n’être touchées que par ce qu’il y a de plus fin.
Le portrait est émouvant et étrange dans son intégrité, car il donne l’impression que la mort du modèle a été choisie, sélectionnée quelque part avec la même méticulosité que sa chemise ou ses bottes.
Sous le ciel du cimetière, le bronze a tourné au vert-de-gris. En trois endroits, cependant, le métal est resté brillant et doré grâce au polissage des innombrables caresses et baisers. Pour le Paris populaire, Victor Noir est devenu un talisman, un fétiche promettant fécondité, puissance, succès et continuité. Les gens viennent à tout instant lui demander assistance, toucher son effigie.
Les trois endroits où le bronze est demeuré luisant sont sa bouche, la pointe de ses bottes superbement élégantes et, plus brillamment encore, la proéminence formée par son sexe dans son pantalon serré.
Une ressemblance de la ville de Paris ne s’ébauche-t-elle pas ici, dans le coin sud-est du cimetière du Père-Lachaise ?
Traduit de l’anglais par Katya Berger Andreadakis.
