« Cette ville semble naître d’un songe… à Venise, au milieu d’un mirage, je me sens mirage moi-même », écrivait Jean-Paul Sartre en 1951.

Présentée au Pavillon d’Israël de la 61e Biennale d’art de Venise, l’installation Rose of Nothingness, de Belu-Simion Fainaru, évoque elle aussi un songe vénitien : un « mirage » contemplatif, formé d’un bassin d’eau noire dont les spirales dynamiques sont ponctuées de pauses de 42 secondes. Espace de réflexion, méditatif et hypnotique, elle s’est trouvée brutalement confrontée au réel – et à sa violence – lorsque le Pavillon d’Israël, installé dans l’Arsenale, a été bloqué par des manifestants.

Face à cette irruption de violence, le président de la Biennale, Pietrangelo Buttafuoco, avait opposé une autre devise : si vis pacem, para pacem (si tu veux la paix, prépare la paix). « À Venise, nous ne prenons pas les armes », rappelait-il. « La Biennale, poursuivait-il, est le lieu où le monde se rencontre, un espace de coexistence et de liberté, non un tribunal politique : l’exclusion ne satisfait que l’ego. La ville de Venise n’a jamais eu peur de la rencontre. La Biennale est un espace de coexistence pour toute la planète, sans censure ; c’est un jardin de la paix, où l’on s’écoute. »

À cette idée d’écoute, Belu-Simion Fainaru demeure profondément attaché. Présent à la Biennale d’art de Venise en 2019, où il représentait la Roumanie avec deux autres artistes, Dan Mihălțianu et Miklós Onucsán, lauréat du prix Israël 2025 de design et d’art interdisciplinaire, il enseigne à Haïfa. En 2008, avec Avital Bar-Shay – l’une des deux commissaires de l’exposition, aux côtés de Sorin Heller –, il a initié la Biennale méditerranéenne, conçue comme un lieu d’échanges entre artistes arabes, israéliens, moyen-orientaux et méditerranéens. Et, en 2015, il a fondé à Sakhnin l’AMoCA, premier musée arabe d’art contemporain en Israël, afin d’instaurer, par l’art, un dialogue entre les communautés et de promouvoir la paix.

Mais c’est sur une toile de fond de violence qu’a eu lieu l’ouverture du Pavillon d’Israël, rappelant brutalement l’espace de réalité dans lequel s’inscrit la Biennale de cette année, loin du seul « mirage » vénitien décrit par Jean-Paul Sartre lorsqu’il écrivait, émerveillé, lors de son séjour à Venise : « L’eau, c’est la sorcellerie. L’esprit à l’envers. Une inertie qui a des pouvoirs. »

Rose of Nothingness, que l’on pourrait traduire par La Rose du Néant, s’inscrit dans un dialogue avec Paul Celan, ses poèmes, sa « rose de personne » et l’image du « lait noir ». Elle évoque aussi des notions philosophiques liées à la Kabbale. Ainsi La Rose aux treize pétales. Introduction à la Cabbale et au judaïsme, du rabbin Adin Steinsaltz – dont l’édition commentée du Talmud a été traduite en français –, s’ouvre-t-elle sur un passage du Zohar : « Qu’est-ce que la rose ? Telle la rose couronnée de ses treize pétales, la communauté d’Israël comporte les treize mesures de tendresse qui la bordent de toutes parts. »

C’est cette rose que Belu-Simion Fainaru continue de défendre, par sa volonté de dialogue, envers et contre tout : « L’art est un lieu de dialogue. En tant qu’artiste, je ne soutiens pas les boycotts culturels. Je crois au dialogue et à l’échange, particulièrement en ces temps difficiles, et j’accueille la pluralité des voix et des perspectives. Le Pavillon d’Israël est ouvert à tous ceux qui souhaitent engager le dialogue. »

Entretien avec Belu-Simion Fainaru

Lors de l’inauguration de votre exposition, vous avez évoqué le passé de votre père en Roumanie et son impact sur votre présence à la Biennale : quel est votre parcours ?

Je suis né à Bucarest, où j’ai vécu durant la période communiste, une époque difficile pour la communauté juive, sous Nicolae Ceaușescu. Puis nous sommes partis pour Israël. Nous nous sommes installés à Safed, et ensuite à Haïfa, où j’ai étudié, ainsi qu’à Chicago, à Milan, et en Belgique. J’enseigne à l’Université de Haïfa. J’ai créé la « Biennale méditerranéenne », un programme pour les artistes israéliens, arabes, des pays méditerranéens et du Moyen-Orient. Car le dialogue par l’art dépasse la notion de frontières. Et même si ce n’est pas facile en ce moment à cause du conflit et de la fermeture des frontières, nous continuons d’organiser des expositions avec des artistes d’Iran, de Syrie… Et tous ceux qui ont envie d’exposer dans notre espace à Sakhnin. Aussi les tentatives de boycott à la Biennale de Venise interpellent-elles, au regard de notre activité et de notre travail avec les étudiants palestiniens à l’Université de Haïfa. Et nous n’acceptons pas le refus du dialogue, qui ne reflète pas ce qu’est l’art. Je suis allé voir les expositions des Émiratis et des Saoudiens, qui ont refusé de me parler, de voir mon exposition, et avaient signé une pétition contre ma participation à la Biennale. Mais quoi qu’il en soit, nous poursuivons nos projets, car nous croyons au dialogue et à l’échange plutôt qu’aux idées préconçues, et nous sommes convaincus qu’il importe d’apprendre de l’Autre. À Haïfa, dans mes cours, la moitié des étudiants sont des Palestiniens du nord d’Israël ; la rectrice de l’Université, la professeure Mouna Maroun, est issue de la minorité arabe d’Israël ; et nous travaillons tous ensemble.

Vous attendiez-vous à une telle violence ?

Certainement… Mais, autant je tolère la protestation de rue, autant je la refuse aux portes du Pavillon. Car il s’agit là d’une forme de terreur, d’une violence à valeur d’avertissement, qui n’a pas sa place dans le monde de l’art : on ne devrait pas assister à des scènes de foules en train de vociférer et de lancer des insultes sur le site même de la Biennale.

Votre œuvre, La Rose du Néant, est-elle liée au conflit ?

Non. Elle est liée à ma découverte de cet espace. Lorsque j’ai pris connaissance de l’histoire du bâtiment, j’ai décidé de créer une œuvre en fonction de son architecture et du lieu, pour instaurer un lien, dans une attitude contemplative, qui permette de découvrir des réponses à un questionnement. Car cette installation comporte différentes strates, avec un sens propre pour chacun.

La Rose du Néant plonge en effet le visiteur dans un état méditatif, contemplatif, presque hypnotique, né de l’alternance entre le mouvement circulaire de l’eau et les pauses qui l’interrompent. Vous évoquiez son lien avec les enseignements philosophiques de la Kabbale ?

L’installation est associée au sens philosophique de la rose ; c’est une transposition visuelle de cette notion. Mon travail est la mise en image d’un texte, une représentation visuelle qui ramène vers le Texte. Car historiquement, dans le monde juif, il n’y avait ni peintres ni sculpteurs… Mais des écrivains, des poètes, des kabbalistes, des philosophes ; et mon œuvre matérialise des concepts invisibles, que chacun interprétera à sa façon.

Votre texte introductif indique que la première édition complète du Talmud de Babylone fut imprimée à Venise… Y a-t-il un lien entre Venise et cette œuvre ?

Certainement. Elle est liée à l’eau, aux canaux… D’où cette installation aquatique. J’ai été par les canaux de Venise et le rapport à la division des lignes dans le Talmud qu’on retrouve dans la structure des canaux. Mon installation évoque une page du Talmud, avec cet écoulement continu de l’eau, qui imprime des signes, tels des mots.

Il existe aujourd’hui en Israël une fracture entre les Juifs ultra-orthodoxes et les Israéliens laïcs. Et à l’extérieur du pays, une confusion sémantique entre « Juifs », « Israéliens » et « Juifs israéliens ». Une confusion instrumentalisée, qui catalyse la violence. Vladimir Jankélévitch disait : « L’antisionisme est une incroyable aubaine, car il nous donne la permission – et même le droit, et même le devoir – d’être antisémite au nom de la démocratie ! L’antisionisme est l’antisémitisme justifié, mis enfin à la portée de tous. Il est la permission d’être démocratiquement antisémite. » Il semblerait que ce stade soit atteint… et que votre exposition, ancrée dans les origines historiques et philosophiques du judaïsme, ramenée à un symbole politique, se retrouve enfermée, au sens propre comme au figuré, dans le débat contemporain ?

En effet. Et ce, alors que pour symboliser l’identité judaïque sur un mode poétique, j’ai placé, comme dans une maison, une mézouza à l’entrée de l’exposition (que certains embrassent en arrivant). En Israël, vivent des Druzes, des Arabes, des chrétiens… Mais qu’Israël soit un foyer d’identité juive, certains ne l’acceptent pas encore.

Mezouza sur un mur blanc au seuil de « Rose of Nothingness » l'oeuvre de Belu-Simion Fainaru
À la Biennale, Belu-Simion Fainaru a installé une mezouza au seuil de son œuvre « Rose of Nothingness », au Pavillon d’Israël. Photo : Dominique Godrèche.

Quelle influence Safed, ville réputée pour ses centres d’études philosophiques, a-t-elle eue sur vous ?

Safed a exercé, en effet, une forte influence sur moi… J’ai habité dans la vieille ville, dont je connaissais chaque rue. Et je me suis marié à la synagogue de Safed – qui a résisté au tremblement de terre. Une expérience unique, car cette synagogue est chargée d’une dimension spirituelle particulière, Safed ayant été l’un des grands foyers historiques de la Kabbale.

Quelle était la situation en Roumanie ? Lors de l’inauguration, vous avez mentionné le passé de votre père, survivant de l’Holocauste, et déclaré que vous n’acceptez pas l’exclusion…

Mon père a en effet été discriminé à cause de sa judaïté, expulsé de l’université, ainsi que mon oncle, étudiant en droit. Et quatre-vingts ans plus tard, on se retrouve dans la même situation ici, une Biennale dont j’aurais pu être exclu : et là-dessus, la présidence de la Biennale a clairement exprimé son refus. Cependant, le Pavillon d’Israël n’ayant pas ouvert au public il y a deux ans, ces groupes se sont imaginé qu’ils nous en empêcheraient à nouveau, en bloquant l’accès à l’exposition et en annonçant que notre pavillon était fermé. De fait, il l’a été pendant une demi-heure. Ils ont ainsi pu déclarer : « Nous avons réussi. » Voilà comment une minorité, par la violence, tente d’imposer sa volonté et incite à la violence.

Et votre présence, soudain, sort du champ artistique et devient un acte de résistance ?

Ce n’est pas mon souhait. L’art est un espace de liberté, d’expression, de dialogue, à l’opposé de l’exclusion. Je suis allé voir l’exposition saoudienne, ainsi que celle des Émirats, dans une tentative de dialogue face à cette violence qui tente de détruire la liberté, en opprimant les voix des artistes. Car si la situation n’évolue pas, l’art ne sera plus ce lieu de liberté et d’expression, mais deviendra une arène politique, ce qui ne mène qu’à la violence. Car sans dialogue, il ne reste que la guerre. Seul le dialogue mène aux solutions.

Une violence étrange, sur le site de la Biennale, car elle rappelle la présence du Réel, dans un espace imaginaire, de découverte : subitement bousculé par le rythme du conflit, il se transforme en zone de guerre – à Venise, cité hors du temps, symbole de rêve : pénétrer dans l’espace de paix de La Rose du Néant et se retrouver face à cette incursion du Réel, et à sa violence, brise la cohésion du site… ?

C’est cela : aussi, aux journalistes qui me demandent : « Êtes-vous effrayé de venir à la Biennale ? », je réponds : « Pourquoi le serais-je ? » Comme vous le disiez, Venise et la Biennale représentent un espace imaginaire pour le monde entier. Aussi pourquoi les médias demandent-ils à un artiste s’il a « peur », dans ce lieu de célébration de la création ? Et ma présence témoigne de mon refus de l’exclusion. Et c’est vrai : la dichotomie que vous évoquez est bien présente. Mais j’espère que la nature de mon installation apportera une énergie positive face à cette violence. Car c’est sa raison d’être : diffuser une énergie positive. Contre les énergies négatives, contre la haine et l’exclusion. J’espère qu’elle aura cet impact-là.

On aboutit alors à cette question : peut-on dissocier l’art de la politique ? L’art, espace de l’imaginaire, lorsqu’il est réduit à sa seule dimension politique, est-il ramené du « monde d’en haut » vers le « monde d’en bas », comme vous l’évoquiez à propos des enseignements spirituels ?

En effet, car dans le judaïsme, l’art fait partie de la vie. Et c’est mon souhait : que l’art soit intégré à la vie.

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