Comme il commence lentement, notre voyage ! Centimètre par centimètre à travers le riche et verdoyant paysage. Il faut des semaines pour couvrir à peine un ou deux kilomètres ; le moindre brin d’herbe, le moindre bourgeon poissé de suc, la moindre inflorescence, vrille, racine aérienne : tous clairs et distincts. On apprend à ne pas les sucer entre ses lèvres, quoique l’instinct nous y pousse. On les hume, on les touche, émerveillés, du bout des doigts. L’enchevêtrement du feuillage est si dense là-haut que l’on voit rarement le soleil et que l’on reste sans mot pour définir cette pâle et furieuse incandescence ; mais on sent peser sur soi sa chaleur humide qui semble en même temps monter des profondeurs fécondes de la terre. La terre, aussi tendre que la chair, la terre qui est la chair. Et ces fruits pulpeux, charnus, si délicieux… Là-haut, très haut, presque invisibles parmi les feuilles, voltigent des formes étranges – oiseaux ? écureuils ? singes ? – ; des créatures pour lesquelles il n’y a (jusqu’à présent) aucun nom. Leurs cris transpercent le silence et vous emplissent d’étonnement. Toutes les choses vous emplissent d’étonnement. Même ces scarabées d’un noir éclatant avec des élytres coriaces et des yeux scintillants qui rampent sur vos doigts tendus.

Et toute chose palpite avec un sourd murmure. Ce murmure fait vibrer la moelle granuleuse de vos os.

Le sol marécageux, peu à peu, cède la place à un terrain ascendant, plus ferme. La montée est si progressive qu’elle ne se remarque pas. Et voici la terre sèche. La terre dans laquelle vos pieds ne sombrent pas. Quel soulagement, maintenant que l’enrageante lenteur est derrière vous ! Sur cette plaine éclaboussée de soleil, la progression est beaucoup plus facile.

Et les objets sont clairement définis. De hautes graminées de plus d’un mètre ondoyant sous le vent, des bouquets isolés de bouleaux d’un blanc pur, des affleurements de roche pâle et striée. Qu’il est salubre, ce territoire balayé par les vents, où plusieurs kilomètres peuvent être parcourus en quelques heures à peine, des centaines de kilomètres en quelques jours, des milliers en quelques semaines ! Il y a des montagnes dentelées à l’horizon, niellées d’une galaxie de visages, tous différents. Le ciel est d’un bleu éclatant, torride, dans lequel domine le soleil, comme un œil qui s’ouvre, s’ouvre, s’ouvre de plus en plus. Et maintenant… on commence à voir. On voit les contours de la terre, le basculement des constellations. Une marée puissante vous tire en avant. Vous ne serez pas le premier à la confondre avec votre destinée personnelle.

À présent, des arbres épineux aux feuilles luisantes comme du métal défilent près de vous. L’air est si friable et si brillant à la fois qu’il crépite d’électricité. Les dépôts salins ont des couleurs flétries, automnales. Tandis que votre vitesse augmente, vous commencez à vous remémorer les premières étapes de votre voyage, alors que vous ne compreniez pas que c’était un voyage, que vous ne compreniez même pas que vous, parmi d’autres, suiviez une voie déjà tracée. Comme vous étiez heureux, dans votre innocence ! Pourtant, tout en vous rappelant cela, vous l’oubliez. Le voyage lui-même est une invention du temps actuel. Non sans quelque nostalgie, vous vous souvenez d’un passé qui n’existe pas car, à l’époque où vous le viviez, vous n’en aviez pas conscience. Ce qui échappe à notre connaissance n’existe pas.

Vous voyagez maintenant à plusieurs centaines de kilomètres à l’heure, et vous êtes impatient d’aller encore plus vite. Vous êtes obsédé par l’horizon au-delà duquel un paysage mystérieux et inimaginable vous fait signe.

Ce haut plateau, vers quoi s’incline-t-il ? La mer ? Ou bien est-ce un immense cratère de plusieurs milliers de kilomètres de diamètre ? À la vitesse à laquelle vous filez, il est pratiquement impossible de discerner la forme des objets. Ils sont devenus anonymes, indéfinissables. Là-haut, le soleil poursuit sa course, et la lune aussi. Deux horizons l’un contre l’autre. Vous êtes intoxiqué de vitesse, vos poumons dilatés exultent de joie. Vous vous demandez si, en passant ainsi, vif et éphémère comme une ombre sur la terre aride, vous êtes ou n’êtes pas, littéralement, ici.

Et puis vous traversez une immense cité, voici soudain de hauts bâtiments dont les étages supérieurs baignent dans les nuages, voici des ponts gigantesques enjambant d’invisibles baies, et partout, au-dessus, au-dessous, de tous côtés miroîtent des lumières vers lesquelles vous vous précipitez, que vous traversez, comme un fluide électrique vous fouettant le sang. En bas, le sol pavé défile de plus en plus vite, vous montez sur un des ponts qui s’offre à vous, en redescendez si vite que l’eau qu’il surplombe n’est qu’une buée indistincte, et s’il y a là quelque beauté, vous ne pouvez la voir, car voir requiert la lenteur, de même que penser, se souvenir, et maintenant, vous ne pouvez vous rappeler vos origines dans ce paysage clinquant, décérébré, vous n’avez pas la patience de faire acte de mémoire, vous éprouvez une terrible, une insatiable faim de dépassement de l’instant présent, car il vous semble (vous croyez savoir ; vous êtes bel et bien certain) qu’il y a d’autres voyageurs comme vous, des rivaux, des concurrents dont vous n’avez jamais aperçu les visages (nos visages), dont les noms (les nôtres) vous sont inconnus, mais dont vous savez qu’il vous faut triompher, des voyageurs qu’il vous faut dépasser comme il vous faut dépasser l’instant présent, briser les derniers liens fragiles du souvenir, pour jaillir dans le futur. Cette fragile et corruptible mémoire, elle seule vous lie aux étapes précédentes de votre voyage, or cette mémoire a commencé à se décolorer, à blanchir comme des ossements dans le vide desséché du trottoir urbain qui s’étire sans fin, sur des kilomètres et des kilomètres. Et vous prenez conscience du fait que le souvenir aussi est une invention de votre cerveau. Il n’est pas jusqu’au passé lui-même qui ne soit invention. Et tandis qu’en plongeant dans le nouveau millénaire vous approchez de la vitesse de la lumière, vous vous rendez compte que le millénaire lui-même est une invention, une ombre.

C’est seulement maintenant que vous prenez conscience de quelque chose de curieux en bas, sur la terre, tant naturelle que bitumée : ce qui, à vitesse réduite, vous apparaissait comme dense, substantiel, durable, est en réalité aussi mince qu’une carte à jouer ! Et sous vos pas, les affleurements granitiques, montagnes érodées de mélancolie, les gratte-ciel dressés sur l’horizon comme des stalagmites où n’habite personne, tels des panneaux coulissants négligemment disposés dans un décor de camelote, commencent à se déformer, à se gondoler, à se recourber sur les côtés. Et le soleil est tellement énorme qu’il absorbe le ciel tout entier, avalant tout rond la lune elle-même. À moins que ce ne soit le ciel qui contienne le soleil, la lune et toutes les planètes, aussi indistincts que des grains de sable.

Le voyage, à peine commencé, s’achève soudain, il est fini.

Il s’est promptement et efficacement enroulé derrière vous pendant votre foudroyante traversée, comme un tapis ou une immense feuille de papier.


Traduit de l’anglais par Éric Wessberge.

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