Aujourd’hui j’ai débarqué sur la plage enchantée. Il faisait chaud et le jour s’est levé tôt, mais la lumière de l’eau était plus brillante que celle du ciel. Il n’est mer plus translucide, verte comme le jus du citron qui a si cruellement manqué à mes marins, morts du scorbut durant la longue traversée depuis le port de Palos. On peut voir jusqu’au fond comme si la surface de l’eau était un simple verre. Et le fond est fait de sable blanc que parcourent des poissons de toutes les couleurs.
Mes voiles ont été déchirées par les tempêtes. Nous avons quitté la barre de Saltes le 3 août, et le 6 septembre nous voyions la terre pour la dernière fois en levant l’ancre du port de La Gomera aux Canaries. Des trois caravelles, il ne reste à ce jour que la chaloupe que j’ai réussi à sauver de la mutinerie et de la mort. De tous les hommes d’équipage, je suis le seul survivant.
Mes yeux sont les seuls à voir cette plage, mes pieds sont les seuls à la fouler. Je fais ce que l’habitude me commande de faire. Je m’agenouille et je rends grâce à un Dieu qui est sans doute bien trop occupé à des choses plus importantes pour s’intéresser à moi. Je croise deux vieux bâtons et j’invoque le sacrifice et la bénédiction. Je revendique cette terre au nom des Rois catholiques qui jamais ne poseront le pied dessus. Moi je suis arrivé nu et pauvre sur ces rivages. Mais que ce soit en leur nom ou au mien, qu’allons-nous posséder réellement ? Qu’est-ce que cette terre ? Où diable suis-je ?
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Ma mère me le disait là-bas, à Gênes, tandis que je l’aidais à étendre les immenses draps à sécher et que je m’imaginais, depuis tout petit, poussé par de grandes voiles jusqu’aux confins de l’univers : « Cesse de rêver, mon petit. Pourquoi ne te contentes-tu pas de ce que tu peux voir et toucher ? Pourquoi me parles-tu tout le temps de ce qui n’existe pas ? »
Elle avait raison. Je devrais me satisfaire du spectacle que j’ai devant les yeux. La plage blanche. Le silence, si dru, si loin des bruits étourdissants de Gênes ou de Lisbonne. Les douces brises et le temps comme au mois d’avril en Andalousie. La pureté de l’air, sans une seule de ces mauvaises odeurs qui sont la plaie des ports surencombrés de la mer Tyrrhénienne. Ici, le ciel n’est assombri que par les vols de perroquets. Et sur les sables de la plage, je ne vois pas les excréments, les détritus, les linges ensanglantés, les mouches et les rats qui infestent toutes les villes européennes, mais de claires étendues immaculées, des perles aussi nombreuses que les grains de sable, des tortues parturientes, et au-delà du rivage, en formations successives, l’épaisse forêt de palmiers, puis, en pente ascendante vers les montagnes, des massifs serrés de pins, de chênes et d’arbousiers qui sont une splendeur à regarder. Et sur la cime du monde, une très haute montagne couronnée de neige, dominant l’univers, rescapée, j’ose le dire, des fureurs du déluge universel. Je suis arrivé, il n’y a aucune doute, au Paradis.
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Est-ce bien ce que je voulais trouver ? Je sais que mon projet était de me rendre en Chine et au Japon. J’ai toujours dit que, tout compte fait, on ne découvre que ce qu’on a d’abord imaginé. Autrement dit, arriver en Asie n’était qu’une métaphore de ma volonté ou, si vous préférez, de ma sensualité. Dès le berceau, j’éprouvai une perception charnelle de la rotondité de la terre. Ma mère était dotée de deux superbes seins que je pris l’habitude de téter avec si grand bénéfice que je l’épuisai bientôt. Elle déclara qu’elle préférait laver et étendre des draps plutôt que nourrir un enfant aussi vorace. Se succédèrent alors mes nourrices italiennes, aux seins tous plus laiteux, ronds et délectables les uns que les autres, terminés par de charmants tétons en pointe qui finirent à l’évidence par constituer pour moi la représentation même du monde. Sein après sein, lait après lait, mes yeux et ma bouche s’emplirent de la vision et de la saveur du globe.
Première conséquence : je devais à jamais voir le monde comme une poire qui serait toute ronde, sauf à l’endroit où se trouve la queue qui est le point le plus élevé ; ou bien encore, comme quelqu’un qui tiendrait une balle très ronde sur un point de laquelle serait posé comme un téton de femme, et que cette partie du mamelon fût la plus haute et la plus proche du ciel.
Deuxième conséquence : si quelqu’un venait me dire que j’étais fou et qu’un œuf ne peut se tenir debout, moi, pour trancher la question, j’écrasais un bout de l’œuf et le plantais ainsi tout droit. Mais dans ma tête, en réalité, je pensais à mordre un bout de sein jusqu’à le vider de son lait, jusqu’à ce que la nourrice pousse des cris. De plaisir, de douleur ?
Je ne le saurai jamais.
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Cette mienne enfance a eu une troisième conséquence que je dois avouer sans tarder. Nous les Génois on ne nous prend pas très au sérieux. En Italie il existe toute une hiérarchie dans le sérieux. Les Florentins estiment que les Génois ne sont pas dignes de confiance. Ils se voient eux-mêmes comme un peuple de gens sobres, calculateurs et doués pour le négoce. Mais les citoyens de Ferrare considèrent les Florentins comme des gens sordides, sinistres, avares, usant de ruse et de fourberie pour parvenir à leurs fins et les justifier par tous les moyens. Ceux de Ferrare préfèrent la fixité aristocratique d’un médaillon classique, raffiné et immuable. Ils sont (ou se sentent) tellement supérieurs qu’ils ne font rien pour ne pas démentir l’effigie de leur noblesse, de sorte qu’ils sombrent bientôt dans le désespoir et le suicide.
Donc, si les gens de Ferrare n’ont que dédain pour ceux de Florence et que ces derniers regardent de haut ceux de Gênes, à nous il ne nous reste qu’à mépriser les Napolitains, bruyants, crasseux et frivoles, et les Napolitains n’ont d’autre recours que de traîner dans la boue les Siciliens, torves, malhonnêtes et assassins.
Je veux que le lecteur de ce journal, que je vais bientôt jeter à la mer, comprenne bien les antécédents afin d’être à même de comprendre la décision dramatique que j’ai prise. Un homme de mon pays et de mon temps a dû supporter autant d’humiliations qu’il en a infligées. En tant que Génois j’ai été traité de songe-creux et de fabulateur dans toutes les cours d’Europe où je suis allé faire part de mes connaissances en matière de navigation et de mes théories sur la circularité mamelonnée de la planète. Hâbleur et fanfaron, plus imaginatif que digne de foi : c’est ainsi que je fus considéré, à Paris comme à Rome, à Londres comme dans les ports de la Hanse. Et tels furent également les termes que m’appliquèrent – je le sus par les railleurs qui ne manquent jamais – Fernando et Isabel après ma première visite. C’est pourquoi je me rendis à Lisbonne, car c’est dans la capitale portugaise que se retrouvaient tous les aventuriers, les rêveurs, les commerçants, les bailleurs de fonds, les alchimistes et les inventeurs de nouveaux mondes. Là, je pouvais n’être qu’un parmi beaucoup d’autres et en même temps unique, tandis que j’apprenais ce que j’avais sans aucun doute encore à apprendre pour pouvoir étreindre cet univers sphérique, le saisir par les mamelles et lui sucer les tétons jusqu’à la dernière goutte de lait. Je payai cher mon apprentissage.
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Hier des hommes de ces contrées se sont approchés de moi pour la première fois. Je dormais sur le sable, épuisé par les derniers jours de mon voyage en canot, seul et pour tout instrument d’orientation mon excellente connaissance des étoiles. Je revoyais en rêve, ou plutôt en cauchemar, les terribles scènes de tempêtes en haute mer, le désespoir des marins, le scorbut et la mort, la mutinerie et pour finir la décision sagouine de ces sagouins de frères Pinzon de s’en retourner en Espagne en m’abandonnant dans une chaloupe avec trois outres d’eau, deux bouteilles d’alcool, un sac de graines et ma malle remplie de curiosités : breloques, bonnets rouges et un compartiment secret contenant du papier, des plumes et de l’encre. À la malheure qu’ils m’aient abandonné : la nuit dernière, j’ai rêvé que je voyais passer leurs cadavres édentés sur un radeau de serpents.
Je me réveille les lèvres couvertes de sable, comme une seconde peau octroyée par la profondeur du sommeil ; j’aperçois d’abord le ciel et le vol rapide d’une bande de choucas et de canards sauvages, puis je me trouve aveuglé par le cercle de visages couleur canari qui parlent comme des oiseaux, dans une langue chantante et haut perchée. Quand les corps se redressent pour me soulever par les aisselles, ils se révèlent complètement nus devant mes yeux.
Ils me donnèrent à boire, puis ils me conduisirent sous une sorte de tente où ils me servirent à manger de la nourriture inconnue, puis ils me laissèrent reposer.
Pendant les jours qui suivirent, soigné et protégé par ces gens, je récupérai mes forces et me pris d’admiration pour eux. C’étaient des hommes et des femmes dépourvus du mal de guerre, qui allaient nus, très paisibles et sans armes. Leurs terres étaient extrêmement fertiles, traversées de larges cours d’eau. Ils menaient une vie régulière et contente. Ils dormaient dans des espèces de balançoires comme des filets de coton. Ils se promenaient avec un tison fumant à la main qu’ils suçaient d’un air aussi évidemment satisfait que moi les seins. Ils confectionnaient des embarcations de quatre-vingt-quinze paumes de long dans un tronc d’un seul tenant, très jolies, dans lesquelles pouvaient monter et naviguer jusqu’à cent cinquante personnes, et grâce auxquelles ils communiquaient entre les diverses iles et la terre ferme qu’ils me firent bientôt connaître.
En effet, j’étais arrivé au Paradis et je n’avais qu’un seul problème à résoudre : devais-je ou non informer mes illustres patrons européens de cette découverte ? Mon dilemme était : me taire ou annoncer mon exploit.
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J’écrivis les lettres appropriées afin que le monde, ébahi, me rendit hommage et que les monarques d’Europe s’inclinassent devant mes hauts faits. Quels mensonges n’ai-je contés ! Je connaissais l’ambition mercantile et la convoitise démesurée des gens de mon continent et du monde en général, aussi décrivis-je des terres remplies d’or et d’épices, de plantes rares, de rhubarbe. Après tout, ces entreprises de découverte, qu’elles fussent anglaises, hollandaises, espagnoles ou portugaises, étaient payées pour mettre du sel et du poivre sur les tables d’Europe. Les morceaux d’or, écrivais-je, se ramassent comme des grains de blé. On trouve ici, sauvées des eaux du déluge, dressées et resplendissantes tels les tétons de la Création, les montagnes d’or du roi Salomon.
Je n’ignorais point, cependant, le besoin de fabulation de mes contemporains, l’enveloppe mythique qui leur était nécessaire à dissimuler et donner de la saveur à leur goût du lucre. De l’or, certes, mais gardé au fond de mines à l’accès difficile par des cannibales et des bêtes féroces. Des perles, mais mises au jour par le chant de sirènes à trois seins. Des mers transparentes, mais parcourues par des requins à deux verges, coupantes de surcroît. Des îles fertiles, mais défendues par des amazones qui ne reçoivent la visite d’hommes qu’une fois l’an, se font engrosser et tous les neuf mois renvoient les enfants mâles à leur père pour ne garder que les filles. Elles sont implacables envers les intrus : elles les châtrent. Elles sont implacables envers elles-mêmes : elles se coupent un sein afin de mieux envoyer leurs flèches.
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Cela dit, je dois reconnaître que tant mes extravagances mythiques que mon jugement très raisonnable sur la noblesse de ces sauvages n’étaient là que pour masquer l’expérience la plus douloureuse de ma vie. Il y a vingt ans, je me joignis à une expédition portugaise en Afrique qui se révéla être un infâme commerce qui consistait à capturer des nègres pour en faire du trafic. Jamais les hommes n’usèrent de plus grand cynisme. Les rois nègres des côtes de l’ivoire pourchassaient et capturaient leurs propres esclaves, les accusant de rébellion et délit de fuite. Ils les remettaient eux-mêmes au clergé chrétien, censément pour les évangéliser et sauver leur âme. Les religieux les confiaient à leur tour aux bons soins des esclavagistes portugais, soi-disant pour leur procurer un travail en Europe.
Je les vis embarquer dans les ports du golfe de Guinée où les marchands portugais arrivaient dans des navires chargés de marchandises destinées aux rois nègres, lesquels les échangeaient contre leurs populations esclaves, bien que rédimées par la religion. On débarquait des soieries, des percales, des sièges curules, des vaisselles, des miroirs, des paysages d’Île de France, des missels et des pots de chambre ; on embarquait des hommes séparés de leurs femmes, celles-ci envoyées vers une destination, ceux-là vers une autre, les enfants partagés et tous jetés dans des galères, entassés, sans espace pour bouger, contrains uriner et de déféquer les uns sur les autres, à ne toucher que le plus proche, à parler chacun dans sa langue à ceux qui, mortellement enlacés, ne les comprenaient pas. Y eut-il race plus humiliée, méprisée, soumise au pur caprice de la cruauté ?
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J’ai vu partir les navires du golfe de Guinée et je me suis juré que dans mon Nouveau Monde, cela ne se produirait jamais.
Car c’était ici l’âge d’or qu’évoquent les Anciens ; j’en fis le récit à mes nouveaux amis d’Antille – tel était le nom de leur île, m’apprirent-ils – qui m’écoutaient sans comprendre alors qu’il s’agissait d’eux-mêmes et de leur époque : au début était l’âge d’or, quand l’homme se gouvernait par la raison incorrompue, en vue constante du bien. Ni contraint par le châtiment, ni poussé par la peur, sa parole était simple et son âme sincère. Point n’était besoin de loi là où nul n’opprimait, point besoin de juge ni de tribunal. Ni murs, ni trompettes, ni épées ne se forgeaient, car personne ne connaissait ces mots : le tien, le mien.
La venue de l’âge de fer était-elle inévitable ? Avais-je le pouvoir de la retarder ? Pour combien de temps ?
J’étais arrivé à l’âge d’or. J’avais étreint le bon sauvage. Allais-je révéler son existence aux Européens ? Allais-je livrer ces peuples doux, nus, sans malice, à la servitude et à la mort ?
Je décidai de faire silence et de demeurer parmi eux pour divers motifs et en vertu de diverses stratégies. Que le lecteur n’aille pas croire qu’il a affaire à un simple d’esprit, car les Génois sont peut-être des menteurs, mais pas des naïfs.
J’ouvris ma malle et en sortis les bonnets et la verroterie. Je les offris de bon gré à mes amphitryons qui se réjouirent beaucoup devant ces babioles. En mon for intérieur, cependant, je songeai : si mon but était de parvenir à la cour du grand khan à Pékin ainsi qu’au fabuleux empire de Cipango, qui donc là-bas se fusse laissé impressionner par ces brimborions acquis au marché du port de Santa Maria ? Les Chinois et les Nippons se fussent moqués de moi. Alors dans ma zone inconsciente, mama mia, je savais la vérité : je n’arriverais pas à Cathay parce que je ne voulais pas arriver à Cathay ; je voulais arriver au Paradis, et dans le jardin d’Eden il n’est d’autre richesse que la nudité et l’inconscience. Tel était sans doute mon véritable rêve. Je l’avais réalisé. Je devais maintenant le préserver.
Je m’abritai derrière la loi d’airain de la navigation portugaise : la loi du secret. Les navigateurs qui levaient l’ancre de Lisbonne ou de la Pointe de Sagres avaient imposé une politique de secret à tout prix, conformément aux ordres de leurs monarques sébastianistes et utopistes. Les capitaines portugais (a fortiori les vils marins) qui révélaient les routes et les emplacements de leurs découvertes étaient coupés en morceaux. On avait ainsi trouvé des têtes et des membres au long des routes lusitaniennes, du Cap Vert à celui de Bonne Espérance et du Mozambique à Macao. Les Portugais étaient implacables : s’ils rencontraient des vaisseaux intrus sur leur passage, ils avaient l’ordre de les couler sur le champ.
Je me cramponne à ce silence absolu. Je le retourne comme un gant pour le mettre à mon service. Silence absolu. Secret éternel. Qu’en était-il du bavard et chimérique marin génois ? D’où était-il réellement ? Pourquoi, s’il était italien, n’écrivait-il qu’en espagnol ? Pourquoi croit-on qu’il était italien alors qu’il a lui-même (c’est-à-dire moi-même) écrit : suis-je un étranger ? Mais que signifiait à l’époque être étranger ? Un Génois l’était pour un Napolitain, un Andalou pour un Catalan.
Comme si je devinais mon destin, je semai de minutieuses confusions. À Pontevedra je laissai une fausse archive pour affoler les Galiciens qui sont aussi durement réalistes qu’amoureux des chimères. À ceux d’Estrémadure, qui ne rêvent jamais, je fis croire que j’avais grandi à Placencia alors que c’était à Piacenza. À Majorque et en Catalogne, j’offris quelques grains à moudre : mon nom, qui est celui de l’Esprit Saint, est fréquent sur ces côtes. La Corse, qui ne s’honore encore d’aucun grand homme, pourra me réclamer grâce à un mensonge que je racontai à deux abbés ivres en passant par Bastia.
Et pourtant, je n’ai trompé personne. La seule chose que j’ai laissée clairement écrite est la suivante : « Depuis mon plus jeune âge, je suis entré en navigation maritime et j’ai continué jusques à aujourd’hui… Voici plus de quarante ans que je suis à cet office. Tout ce qui à ce jour se navigue, tout cela je l’ai parcouru. Et j’ai eu commerce et conversation avec toutes sortes de gens savants, ecclésiastiques et séculiers, latins et grecs, juifs et maures, et nombre d’autres sectes encore ».
La mer est ma patrie.
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J’ai jeté à la mer la bouteille contenant les pages fabuleuses, tous les mensonges sur les sirènes et les amazones, l’or et les perles, les léviathans et les requins. Mais j’ai aussi relaté la vérité sur les fleuves et les rivages, les montagnes et les forêts, les terres fertiles, les fruits et les poissons, la noble beauté des gens, l’existence du Paradis.
J’ai tout déguisé sous un nom entendu ici et la nature que je lui attribuai. Le nom était Antille. La nature, intermittente. L’île d’Antille apparaissait et disparaissait de la vue. Un jour le soleil la révélait ; le lendemain, la brume l’effaçait. Un jour elle flottait, le lendemain elle sombrait. Mirage tangible, réalité fugace, entre éveil et sommeil, cette terre d’Antille n’était en fait visible que pour celui qui était capable, comme moi enfant, de l’imaginer d’abord.
Je lançai la bouteille aux fables dans la mer, convaincu que personne ne la trouverait jamais et que même si quelqu’un la trouvait, on ne verrait dans ces écrits que le délire d’un fou. Cependant, tandis que mes doux amis me conduisaient au lieu de ma résidence permanente, je me dis une vérité que je ne consigne que maintenant.
Le lieu est le suivant : un golfe d’eau douce dans lequel débouchent sept fleuves, dont la fraîche impétuosité submerge l’eau salée. Un fleuve est une éternelle nativité, pureté et élan sans cesse renouvelés, et les fleuves d’Antille se jettent dans le golfe dans une rumeur constante, délicieuse, qui supplante à la fois le tapage des ruelles méditerranéennes avec leurs cris d’enfants, de marchands ambulants, de concierges, de voyous, de médecins, de bouchers, de teinturiers, de couteliers, de fondeurs, de fourniers, de peaussiers, de barbiers, d’huiliers, et le silence de la nuit, de la peur, ou de la mort imminente.
Là on m’assigna une case et un hamac (c’est le nom qu’ils donnent au lit en filet). Une femme tendre et attentive. Une de leurs barques pour mes promenades, avec deux jeunes rameurs pour m’accompagner. Nourriture abondante, dorade de la mer et truite du fleuve, viande de cerf et de dindon, des papayes et des corossols. De mon sac je sortis les graines qui étaient celles de l’oranger et nous les plantâmes ensemble dans les vallées et sur les collines du golfe du Paradis. Mieux encore qu’en Andalousie l’arbre poussa sur le sol d’Antille, avec de belles feuilles brillantes et des fleurs aromatiques. Jamais je ne vis meilleures oranges, si pareilles au soleil que le soleil les jalousait. J’avais enfin un jardin de tétons parfaits, comestibles, renouvelables. J’avais conquis ma propre vie. J’étais le maître éternel de ma jeunesse retrouvée. J’étais un enfant sans la honte ou la nostalgie de l’enfance. Je pouvais téter de l’orange à en mourir.
Le Paradis, en effet. J’y demeurais, délivré surtout de l’horrible nécessité d’expliquer aux Européens une réalité autre, une histoire inexplicable à leurs yeux. Comment faire comprendre à l’Europe qu’il existe une histoire différente de celle qu’elle a faite ou apprise ? Une histoire parallèle ? Comment faire accepter à l’esprit européen que le présent n’est pas seulement l’héritage du passé mais l’origine du futur ? Responsabilité effroyable. Personne ne la supporterait. Et moi moins que quiconque.
J’aurais déjà bien assez de difficultés à en finir avec tous les mensonges sur ma personne, à avouer un jour : je ne suis ni catalan ni galicien, ni majorquin ni génois. Je suis un juif sépharade dont la famille a fui l’Espagne en raison des persécutions, toujours les mêmes : une de plus, une parmi tant d’autres, ni la première ni la dernière…
*
Le lecteur de ces notes dédiées au hasard comprendra sans doute les motifs de mon silence et du fait que je sois resté à Antille. Je voulais attribuer la gentillesse avec laquelle j’étais traité à la sympathie, voire à l’empathie qui me liait à ceux qui m’avaient accueilli. Je ne prêtais pas attention aux rumeurs qui faisaient de moi un personnage de légende divine. Moi, un Dieu blanc et barbu ? Moi, de retour à l’heure prévue pour voir si les hommes avaient bien pris soin de la terre que je leur avais confiée ? Je pensai aux seins de mes nourrices et je mordis à pleines dents dans l’orange que j’ai toujours avec moi, éternellement renouvelée, un fétiche en quelque sorte.
Du haut du mirador de mon belvédère chaulé, je contemple l’étendue des terres, la réunion des fleuves, le golfe et la mer. Sept fleuves se rejoignent, les uns paisibles, les autres torrentueux (il y a même une cataracte), pour remplir l’estuaire qui à son tour s’ouvre docilement sur une mer défendue contre sa propre colère par des récifs de corail. Ma maison blanche, rafraîchie par les vents alizés, domine les orangeraies et se trouve protégée par des dizaines de lauriers. Derrière moi, les monts chuchotent leurs noms de pin et de cyprès, de chêne et d’arbousier. Des aigles royaux se posent sur les cimes blanches ; les papillons dévalent comme une autre cataracte, mi-or, mi-pluie ; tous les oiseaux du monde se donnent rendez-vous dans cette atmosphère immaculée, de la grue à l’ara et la chouette aux lunettes noires en passant par toute une variété que je distingue plus par leur aspect que par leur nom : des oiseaux qui ressemblent à des sorcières aux oreilles noires, d’autres qui se déplient comme d’immense ombrelles, ceux qui ont une touche de rouge cardinal, ceux qui ont la gorge argentée, des oiseaux longirostres et des oiseaux brévirostres, des oiseaux à pic rouge et des oiseaux à petit bec, ceux qui résonnent comme des trompettes tandis que d’autres émettent un tic-tac d’horloge, des jacamars et des fourmiliers qui se nourrissent de l’abondance de ce qu’ils consomment. Tout cela présidé par le cri incessant du caracara, mon faucon terrestre qui n’a jamais volé mais qui, rampant sur le sol, dévore les immondices, régénérant ainsi la vie.
Et puis, au-delà de la manifestation visible de mon paradis terrestre il y a ce qui le sous-tend, c’est-à-dire toutes les menues manifestations de la vie invisible. La richesse de la vie animale est évidente : le corbeau, l’ocelot, le tapir, l’once marquent clairement leur chemin dans la forêt et la montagne ; ils s’y perdraient s’ils n’étaient guidés par les vives odeurs qui sillonnent les routes du silence et de la nuit. Le singe hurleur et le tatou, le jaguar et l’iguane, sont tous guidés par des millions d’organismes invisibles qui purifient l’eau et l’air de leurs poisons quotidiens, comme le fait, visible à l’œil nu, le bruyant faucon caracara. Le parfum de la jungle provient de myriades de corpuscules occultes qui forment comme la lumière invisible de l’épaisseur végétale.
Ceux-ci attendant la nuit pour se mouvoir et savoir. Nous, nous attendons le jour. J’observe les énormes oreilles velues du loup gris qui tous les soirs se glisse devant ma porte. En elles se rassemble le sang en même temps que s’en échappe la chaleur. Elles sont le symbole de la vie sous les tropiques, où tout est là pour qu’on y vive bien à condition d’être disposé à prolonger la vie en respectant son flux naturel. En revanche, tout se retourne contre soi dès qu’on se montre hostile, dès qu’on porte atteinte à la nature en voulant la dominer. Les hommes et les femmes de mon nouveau monde savent soigner la terre. Je le leur dis à tout instant et c’est pour cela qu’ils me vénèrent et me protègent, bien que je ne sois pas Dieu.
Je compare cette vie avec celle que j’ai laissé en Europe et je frémis. Des villes croulant sous les ordures, purgées de temps à autre par le feu, mais suffoquant de nouveau sous les miasmes. Des villes aux intestins à l’air, couvertes d’excréments, dont les égouts charrient le pus et l’urine, le sang menstruel et le vomi, le sperme inutile et les cadavres de chats. Des villes sans lumière, aux ruelles étroites, grouillantes, par lesquelles les êtres déambulent comme des fantômes ou somnolent comme des succubes. Mendiants, malandrins, déments, gens qui parlent tout seuls, rats qui se faufilent, chiens redevenus sauvages qui forment des hordes, migraines, fièvres, nausées, tremblements, brusques volcans de sang entre les jambes et sous les aisselles, lèpre noire sur la peau : quarante jours d’abstinence n’empêchèrent pas quarante millions de morts en Europe. Les villes se dépeuplèrent. Les larrons pénétrèrent dans nos maisons pour s’emparer de nos biens et les bêtes s’installèrent dans nos lits. Nos yeux éclatèrent. Notre peuple fut accusé d’empoisonner les puits. Nous fûmes expulsés d’Espagne.
Maintenant je vis au Paradis.
Pour combien de temps ? Je pense parfois à ma famille, à mon peuple dispersé. Ai-je également une famille, une femme, une descendance, dans ce nouveau monde ? C’est possible. Vivre au Paradis c’est vivre sans conséquences. Les sentiments passent sur ma peau et ma mémoire comme l’eau à travers un filtre. Il reste une sensation, plus qu’un souvenir. C’est comme si le temps ne s’était pas écoulé entre mon arrivée dans ces contrées et mon paisible séjour dans la blanche maison aux orangers.
Je cultive mon jardin. Dans l’oranger se résument mes plaisirs sensuels les plus immédiats – je regarde, je touche, je pèle, je mords, j’avale – et aussi les impressions les plus anciennes : ma mère, les nourrices, les seins, la sphère, le monde, l’œuf…
Mais si je veux que mon histoire personnelle ait une résonance plus large, je dois aller au-delà du sein-orange et parler des deux objets de la mémoire que je porte jalousement en moi depuis toujours. Le premier est la clef de la maison ancestrale de mes parents dans la juderia de Tolède. Chassés d’Espagne par les persécutions, nous n’avons jamais perdu la langue castillane ni la clef de la maison. Elle est passée de main en main. Jamais elle ne s’est refroidie malgré le métal de sa facture. Trop de paumes, de doigts, d’ongles juifs l’ont caressée.
L’autre chose est une prière. Tous les sépharades espagnols l’emportent partout avec eux et la clouent sur la porte de leur armoire. J’ai fait de même à Antille. J’ai improvisé une garde-robe dans laquelle j’ai rangé mes anciens habits, les chausses et le pourpoint, car mes amis du Nouveau Monde m’ont appris à me vêtir d’étoffe de fil, douce et souple, blanche et aérée : chemise et pantalon, sandales. C’est là que j’ai cloué la prière des juifs émigrés qui dit : Mère Espagne, tu as été cruelle avec tes fils israélites. Tu nous as persécutés et expulsés. Nous avons dû laisser derrière nous nos maisons, nos terres, nos souvenirs. Mais en dépit de ta cruauté, nous t’aimons, Espagne, et à toi nous désirons ardemment revenir. Un jour tu accueilleras tes fils errants, tu leur ouvriras les bras, tu demanderas pardon, tu reconnaîtras notre fidélité à ta terre. Nous retournerons dans nos maisons. Voici la clef. Voici la prière.
*
Je la récite et, presque comme un désir réalisé, me revient en mémoire un souvenir de mon arrivée, pressant et aigu comme l’oiseau caracara.
Je suis assis sur mon balcon, aux premières heures de l’aube, occupé à ce que je fais de mieux, contempler. Il souffle une brise très douce. Il ne manque que le chant du rossignol. J’ai récité la prière sépharade du retour en Espagne. Je ne sais pourquoi, il me vient une pensée qui normalement ne me préoccupe jamais tant je suis habitué au phénomène. Antille est une terre qui apparaît et disparaît périodiquement. Je n’ai pas découvert les lois de ces alternances et je préfère les ignorer. Je crains que connaître le calendrier des apparitions et des disparitions ne soit quelque chose comme connaître à l’avance la date de sa propre mort.
Je préfère ce que la nature et le temps réel de la vie me commandent de faire. Contempler, profiter. Mais ce matin, curieusement, un paille-en-queue traverse le ciel ; c’est un de ces oiseaux que le marin voit passer avec plaisir, car il ne dort pas en mer ; il signale donc la proximité de la terre ferme. Les alizés soufflent et la mer est aussi plate qu’une rivière. Soudain des craves et des canards, puis un pélican, fendent l’air en direction du sud-est. Leur hâte éveille mon inquiétude. Je me redresse avec un sursaut bizarre en voyant passer dans les hauteurs un fourchu, oiseau qui fait rendre aux pélicans ce que mangent les rapaces pour s’en nourrir à son tour. C’est un oiseau de mer mais qui ne s’y pose pas et qui ne s’éloigne jamais des côtes de plus de vingt lieues.
Je me rends compte que je suis en train de regarder un événement passé. C’est la vision que j’avais eue en arrivant ici. Je fais un effort pour dissiper ce mirage et fixer mon attention sur le spectacle présent. Mais j’ai du mal à discerner l’un de l’autre. Un autre oiseau apparaît dans le ciel. Il approche, il n’est d’abord qu’un point, puis il devient brillant comme une étoile, si brillant même que j’en suis aveuglé à le mesurer au soleil. L’oiseau descend sur le golfe. De son ventre sortent deux pattes immenses, et dans un grognement épouvantable qui fait taire le jacassement du caracara, il s’assoit sur l’eau, soulevant un nuage d’écume et un houle qui agite les eaux du golfe.
Tout se calme. L’oiseau est muni de portes et de fenêtres. C’est une maison aérienne. Un mélange d’Arche de Noé et du mythologique Pégase. La porte s’ouvre et apparaît alors, souriant, avec des dents dont l’éclat éclipse tant celui du soleil que celui du métal, un homme jaune pareil à ceux décrits par Marco Polo mon prédécesseur, avec de grosses lunettes qui ajoutent encore à la concurrence des rayonnements, vêtu d’une manière étrange, une mallette noire à la main, et des souliers en peau de crocodile.
L’homme fait une révérence, monte dans une chaloupe rugissante qui s’est détachée de la nef volante et se dirige vers moi.
*
Rien ne me surprend. Depuis le début, j’ai contredit ceux qui ne voulaient voir en moi qu’une espèce de marin hâbleur et illettré. Dieu m’a donné l’esprit de l’intelligence et en matière de navigation, il m’a comblé : tout le nécessaire dans le domaine de l’astrologie, de même en géométrie et en arithmétique ; de l’adresse pour dessiner des sphères, situer les villes, les fleuves et les montagnes, les îles et les ports, chacun à sa juste place.
Doté de ces attributs, j’ai profondément peiné car je soupçonnais (sans jamais l’avouer) que je n’étais pas arrivé au Japon comme j’en avais le projet, mais dans une contrée nouvelle ; fait qu’en homme de science j’aurais dû reconnaître, mais qu’en homme politique je devais dissimuler. Ainsi fis-je jusqu’en ce matin funeste de mon histoire où, lorsque le petit homme en habit gris clair brillant comme l’oiseau qui l’avait amené, avec sa mallette de cuir noir et ses souliers de crocodile, me sourit et s’adressa à moi, alors je fus convaincu de la terrible vérité : je n’étais pas arrivé au Japon. Le Japon était arrivé à moi.
Entouré de six personnes, quatre hommes et deux femmes, qui manipulaient toutes sortes d’objets, des boussoles peut-être, des clepsydres, des compas, voire des ceintures de chasteté, qu’ils pointaient grossièrement vers ma personne, mon visiteur se présenta simplement comme étant le sieur Nomura.
Son discours fut direct, clair et simple.
– Nous avons observé avec attention et admiration le soin que vous avez pris de ces contrées. Grâce à vous, le monde dispose d’une réserve impolluée de forêts, cours d’eau, flore et faune, plages cristallines et poisson non contaminé. Félicitations, Cristóbal San. Nous avons respecté votre isolement pendant très longtemps. Mais aujourd’hui est venu le moment pour vous de partager le Paradis avec le reste de l’humanité.
– Comment avez-vous su… ? balbutiai-je…
– Vous n’avez pas débarqué au Japon, mais votre bouteille bourrée de manuscrits, oui. Nous sommes patients. Nous avons attendu l’heure propice. Votre Paradis, voyez-vous, apparaissait mais il disparaissait aussi très fréquemment. Les anciennes expéditions ne revenaient jamais. Il nous a fallu attendre longtemps avant de mettre au point la technologie capable de fixer la présence de ce que nous sommes convenus d’appeler le Nouveau Monde comme une constante, en dépit des mouvements aléatoires et, en fin de compte, trompeurs, de ses apparitions et disparitions. Je veux parler du radar, du laser, de l’ultrason… D’écrans à haute définition.
– Que voulez-vous… ? réussis-je à dire au milieu de ma croissante confusion.
– De vous, Colombo San, votre collaboration. Entrez dans notre équipe. Nous ne travaillons qu’en équipe. Montrez-vous coopérant et tout ira bien. Wa ! Wa ! Wa ! Accord conclu, don Cristóbal, dit-il en faisant un petit saut pour retomber sur la pointe des pieds.
Il sourit, puis il poussa un soupir.
– Avec retard, certes, mais nous avons quand même fini par nous rencontrer.
*
Je signai plus de papiers que pour les accords de Santa Fé avec les Rois catholiques. Nomura et son armée d’avocats japonais (le golfe s’emplit de yachts, de ketches, d’hydravions) me firent céder les plages d’Antille à la compagnie Meïji laquelle céda à son tour leur aménagement à la compagnie Amaterasu, laquelle signa un contrat relatif à la construction d’hôtels avec la chaîne Minamoto, laquelle s’engageait avec Murasaki Design pour l’achat de literie, avec le groupe Mishima pour le linge de toilette et le groupe Ichikawa pour les savons et la parfumerie. Les restaurants revenaient à l’agence Kawabata et les discothèques à l’agence Tanizaki, tandis que les cuisines seraient pourvues par Akutagawa & Co qui s’associait pour la circonstance au groupe Endo pour les produits importés et le groupe Obé pour les produits natifs, lesquels seraient fabriqués dans l’île par la société Mizoguchi et expédiés dans les hôtels via les transports Kurosawa, tout le processus impliquant des employés locaux (comment voulez-vous que nous les nommions : aborigènes, naturels, indigènes, antillais ? nous ne voulons heurter aucune susceptibilité) qui prospéreront avec l’afflux touristique, Columbus San, et qui verront leur niveau de vie monter en flèche. Nous avons besoin de guides pour touristes, de chauffeurs, de lignes d’autocars, d’agences de location de voitures, de Jeep rose, de bateaux de plaisance pour les clients des hôtels et par conséquent de routes ainsi que tout ce qui est nécessaire au touriste le long de ces dernières : motels, pizzerias, pompes à essence et marques reconnaissables qui lui permettent de se sentir chez lui, car le touriste – c’est la première chose que vous devez savoir en votre qualité d’amiral de la mer Océane et président du conseil d’administration de Paradis Inc. – voyage afin de sentir qu’il n’a pas quitté sa terre natale.
Il m’offrit un thé amer :
– C’est pour cela que nous avons accordé des concessions à des marques aisément reconnaissables. Vous devrez cependant signer – là, s’il vous plaît – des contrats particuliers avec chacune des parties engagées afin d’éviter toute enfreinte à la loi antimonopoles de la CEE qui jamais, ajouta-t-il pour se soulager la conscience, n’aurait accepté une institution aussi vorace que la chambre de commerce de Séville.
Je signai, hébété, tous les contrats concernant les débits de boisson et de poulet rôti, les stations-service, les motels, les pizzerias, les marchands de glaces, de journaux, de tabac, de pneus, d’appareils photo, les supermarchés, les automobiles, les yachts, les instruments de musique et plus d’et cetera que tous les titres des rois d’Espagne pour lesquels j’étais parti à la découverte de nouveaux mondes.
Je sentais que le mien s’était couvert d’une toile d’araignée au milieu de laquelle je n’étais qu’un pauvre insecte prisonnier, impuissant car, comme je l’ai déjà dit, vivre au Paradis c’est vivre sans conséquences.
– Ne vous inquiétez pas. Collaborez avec l’équipe. Collaborez avec la compagnie. Ne vous demandez pas qui va être le patron de tout ça. Personne. Faites-nous confiance : vos natifs vont vivre mieux que jamais. Et le monde sera reconnaissant au Dernier, Suprême, plus Exclusif Lieu de Divertissement de la Planète, le Nouveau Monde, la Plage Enchantée où Vous et vos Enfants pouvez Laisser Derrière Vous la Pollution, le Crime, la Décadence Urbaine, et Jouir à votre Aise d’un Pays Indemne, PARADIS INC.
*
Je veux abréger. Le paysage se transforme. Une fumée acide pénètre jusque dans ma gorge de jour comme de nuit. J’ai les yeux qui pleurent même lorsque je souris à l’hyperactif M. Nomura, mon protecteur, lequel a mis à mon service une garde de samouraïs destinée à assurer ma sécurité au regard de ceux qui ont proféré des menaces contre moi ou qui organisent des syndicats et des manifestations. Pour tous je suis la cible, car je suis la seule tête visible de ce nouvel empire anonyme. Naguère encore, ils étaient mes amis.
– N’oubliez pas, don Cristóbal. Nous sommes une compagnie du XXIe siècle. Rapidité, agilité, sont nos normes. Nous évitons les bureaux et la bureaucratie, nous ne possédons ni immeubles ni équipement, nous louons tout, c’est simple. Et lorsque les journalistes posent des questions sur le véritable patron de Paradis Inc., vous vous contentez de répondre : Personne. Tout le monde. Esprit d’équipe, Cristóbal San, loyauté envers la compagnie, yoga le matin, un valium chaque soir…
Nomura me fit remarquer que loin d’être un lieu fermé, Paradis Inc. était ouvert à toutes les nations. En effet, je vis avec nostalgie apparaître les vieux drapeaux que j’avais connus autrefois, imprimés sur les nefs volantes qui arrivaient avec leurs troupeaux de touristes avides de profiter de la limpidité de nos eaux et de la pureté de notre air, de la blancheur de nos plages et de la virginité de nos forêts. TAP, Air France, Iberia, Lufthansa, Alitalia, BA… Les couleurs de leurs insignes me rappelaient, avec une douce amertume, les cours d’Europe que j’avais parcourues demandant de l’aide pour mes entreprises. Elles ressemblaient maintenant à des cuirasses dans une joute entre Pégases sur le champ des Pléiades.
Arrivèrent des milliers et des milliers de touristes et le douze octobre, on me promena dans un char amené du carnaval de Nice, paré de mes plus beaux atours du XVe siècle, entouré d’Indiens (et d’Indiennes) nus. Aujourd’hui, cela va sans dire, tous mes habits viennent de la République Bananière. Personne ne m’importune. Je suis une institution.
Cependant mon nez essaie encore de percevoir, vainement hélas, les senteurs des invisibles sentiers de la nuit, lorsque des multitudes d’organismes cachés parfumaient l’atmosphère pour guider le tapir et le cerf, l’once et l’ocelot. Je ne sens plus rien, je n’entends plus rien. Seul mon loup gris aux oreilles pointues est resté auprès de moi. La chaleur des tropiques s’exhale par ses blancs pavillons palpitants. Nous contemplons tous les deux les orangeraies qui nous entourent. J’aimerais que le loup comprenne : l’oranger, l’animal et moi sommes des survivants…
Ils ne permettent à personne de m’approcher. Ils m’ont contraint à vivre dans la peur. Je croise parfois le regard d’une mulâtresse à la peau brune et aux cheveux lisses qui me fait mon lit avec des draps rose, parsème des orchidées, puis se retire. Mais le regard de la femme n’est pas seulement fuyant, il exprime le ressentiment, pire encore : la rancœur.
Un soir, la jeune servante indigène ne se présente pas. Contrarié, je m’apprête à l’appeler. Je me rends compte que quelque chose a changé. Je deviens douillet, irritable, je me fais vieux… J’écarte les gazes qui protègent mon hamac j’ai gardé cet objet de mon émerveillement original) et j’y découvre, allongée, une jeune femme svelte, à la peau de miel : raide comme un bâton, seul le balancement du hamac lui donne quelque douceur. Elle se présente avec volubilité et force gestes comme Ute Pinkernail, née à Darmstadt en Allemagne, et m’explique qu’elle a réussi à se glisser jusqu’ici à la place de la servante, car je suis extrêmement bien gardé et que j’ignore la vérité. Elle tend les bras, m’enserre et me dit à l’oreille, d’une voix nerveuse, haletante : « Nous sommes six milliards d’êtres humains sur cette planète, les grandes villes d’Orient et d’Occident sont sur le point de disparaître, l’asphyxie, l’ordure, l’épidémie les ravagent, ils t’ont trompé, ton paradis est le dernier déversoir de nos cités sans lumière, aux rues étroites, grouillantes, remplies de mendiants, de sans-logis, par lesquelles déambulent des malandrins, des déments, des gens qui parlent tout seuls, infestées de rats, de chiens en hordes sauvages, où sévissent migraines, fièvres, nausées : villes en ruine, submergées par des eaux noires, pour beaucoup; d’autres inaccessibles, perchées dans les hauteurs pour quelques-uns ; et ton île n’est que l’ultime égout, tu as accompli ton destin, tu as asservi et exterminé ton peuple… »
Elle ne put en dire davantage. Les samouraïs firent irruption en poussant des cris, bondissant, vidant leurs pistolets-mitrailleurs, m’écartant violemment. Ma véranda s’emplit de poudre et de vacarme, une lumière blanche envahit tout et en un vaste instant, simultanément, les lance-flammes incendièrent mon orangeraie, une baïonnette transperça le cœur de mon loup et la poitrine d’Ute Pinkernail apparut à mes yeux atones et désirants. Puis le sang de la jeune femme se mit à couler entre les mailles du hamac…
*
Vivre au Paradis c’est vivre sans conséquences. Maintenant je sais que je vais mourir et je demande la permission de rentrer en Espagne. M. Nomura commence par me réprimander :
– Vous n’avez pas agi en accord avec l’équipe, Cristóbal San. Que croyiez-vous ? Que vous alliez éternellement préserver votre paradis à l’abri des lois du progrès ? Vous auriez dû savoir qu’en préservant un paradis, vous ne faisiez qu’attiser le désir universel de l’envahir pour en profiter. Il est temps de vous en convaincre : il n’y a pas de paradis sans jacuzzi, sans champagne, Porsche et discothèques. Il n’y a pas de paradis sans frites, hamburgers, boissons gazeuses et pizzas napolitaines. Il en faut pour tous les goûts. Cessez de vous raconter des histoires sur la symbolique de votre nom, porteur de Christ, colombe du Saint Esprit. Bon, ça va, rentrez chez vous, à tire d’aile colombine, et apportez le message : Sayonara, Christ ; Paradis, Banzaï ! Wa ! Wa ! Wa ! Accord conclu ! Le clou qui dépasse sera bien vite enfoncé à coups de marteau.
Sur le vol d’Iberia, on me traite pour ce que je suis : une relique. Vénérable relique : Christophe Colomb rentre en Espagne après cinq cents ans d’absence. J’avais perdu toute notion du temps et de l’espace. Maintenant, tandis que je plane dans les airs, elle me revient. Ah, quelle joie de suivre de là-haut le tracé de mon premier voyage, en sens contraire : les montagnes couvertes de chênes et d’arbousiers, la terre fertile, toute cultivée, les barques qui sillonnent le golfe dans lequel se jettent sept fleuves dont l’un en douce cascade laiteuse ; je vois la mer et les sirènes, les léviathans et les amazones qui tirent leurs flèches contre le soleil. Et je devine déjà, tandis que je survole mon verger calciné, les plages avec leurs tas de merde, les chiffons ensanglantés, les mouches et les rats, le ciel âcre et l’eau empoisonnée. Vont-ils encore une fois accuser les Juifs et les Arabes d’être responsables de tout cela avant de les expulser et les exterminer ?
J’observe le vol de craves et de canards sauvages, et je sens que notre nef est poussée par de doux alizés sur une mer changeante, ici placide comme du verre, la clouée dans les sargasses, parfois démontée comme aux pires moments du premier voyage. Je vole près des étoiles et pourtant je ne vois qu’une seule constellation à la tombée de la nuit. Ce sont les superbes seins d’Ute Pinkernail qu’il ne m’a pas été donné de toucher…
On dépose devant moi du pseudo-champagne espagnol et la revue Hola. Je ne comprends pas le contenu du journal. Je rentre en Espagne. Je rentre chez moi. Je tiens serrées dans mes deux mains les preuves de mes origines. Dans l’une, les graines d’oranger. Je veux que ce fruit survive à l’implacable exploitation de l’île. Dans l’autre, la clef glacée de la maison de mes ancêtres à Tolède. C’est là que je retournerai pour mourir : maison de pierre au toit effondré, porte grinçante jamais ouverte depuis le départ de ma famille, juifs expulsés par les pogromes, chassés par la peste, la peur, la mort, le mensonge, la haine…
Je récite en silence la prière que je porte sur la poitrine comme un scapulaire. Je la récite dans la langue que les Juifs d’Espagne ont préservée durant toute cette éternité, signe que nous ne voulions pas renoncer à notre foyer, à notre maison : « Ô toi, Espagne bien-aimée, nous te nommons Mère et jamais nous n’avons abandonné ta douce langue. Bien que tu nous aies arrachés de ton sein comme une marâtre, nous ne cessons de laisser les cendres de leurs ancêtres et de milliers de ses amants. Nous t’avons gardé tout notre amour filial, glorieux pays, et t’adressons notre salut glorieux ».
Je répète la prière, je serre la clef dans ma main, je caresse les graines, puis je me laisse aller à un vaste songe sur la mer, dans lequel le temps circule comme les courants marins, où tout converge et se rejoint, conquérants d’hier et d’aujourd’hui, reconquêtes et contre-conquêtes, paradis et envahissement, apogées et décadences, départs et arrivées, apparitions et disparitions, utopies du souvenir et utopies du désir… La constante de cette mouvance est le déplacement douloureux des peuples, l’émigration, la fuite, l’espoir, hier comme aujourd’hui.
Que vais-je trouver à mon retour en Europe ?
Je rouvrirai la porte de ma maison.
Je replanterai la graine d’oranger.
Londres, 11 novembre 1992.
