Arturo Pérez-Reverte porte un pantalon en velours côtelé.

Nous voulons lui mettre la main dans la poche pour voir si ce sont les mêmes que portait Lucas Corso, héros de son roman Club Dumas. Ce pantalon aux larges poches, grandes, distendues par tant de livres secrets et tant d’enveloppes.

Mais nous ne pouvons pas. Reverte, ce doit être l’habitude balkanique, est déjà en plein échange de tirs avec le photographe quand nous arrivons. De plus, comme il n’aime pas les photos, il marche à « vitesse Vukovar » et nous ne le rattrapons pas.

Nous parcourons la rue Felipe IV, face à la Real Academia Española de la Lengua, comme si un influenceur nous poursuivait – ces tireurs des jours de paix.

« – Arturo, écoutez, un moment…
– Tu en as déjà assez, non ? dit-il au photographe, qui affronte avec amusement les épreuves d’Hercule improvisées ce matin.
– Écoutez, pouvons-nous nous arrêter une seconde pour… ?
– Tu l’as ? demande-t-il de nouveau à David, le photographe.
– Monsieur Reverte, un peu d’eau, par pitié !
– Allons à l’intérieur. »

Et nous voilà à l’intérieur, après avoir étiré nos mollets, dans l’une des salles de la RAE. Une de ces salles inondées de fauteuils dans lesquels on s’assoit et on s’enfonce plus que l’Espagne lors du Mondial de Corée.

Nous sommes venus parler de livres. En réalité, de la manière dont les livres sont aujourd’hui perçus par les lecteurs et de tout ce qui se passe en chemin. Il s’agit d’une interview pour la revue française La Règle du jeu, créée par Bernard Henri-Lévy, Susan Sontag, Salman Rushdie, Vargas Llosa ou Carlos Fuentes. Elle est publiée simultanément dans El Español.

La Règle s’est intéressée à la naissance de Zenda, qui, semble-t-il, n’a pas son équivalent de l’autre côté de la frontière. Zenda – résume son fondateur – vise à unir la transversalité de haut en bas et de gauche à droite.

Autrement dit, portes ouvertes aux livres singuliers et aux best-sellers ; et aux livres nés dans n’importe quel espace idéologique, de l’extrême gauche à l’extrême droite.

Pérez-Reverte s’est révélé écrivain à succès en France grâce à Le Tableau du maître flamand, avec lequel il a obtenu le grand prix de littérature policière. Ensuite, Club Dumas l’a rendu familier d’un public encore plus large. Le dernier tome des aventures du Capitaine Alatriste (inédit en français. NDLR) porte le nom de la capitale française.

Il n’est pas nécessaire de chercher une accroche. Pérez-Reverte lance le raisonnement avec une poignée de longues phrases et, sans qu’on le relance, finit par arrondir son argument en quelques mots ; peut-être l’habitude du métier de journaliste exercé pendant des années.

Sa thèse : la critique littéraire a disparu peu à peu et a laissé place à des influenceurs, souvent ignorants, qui disposent d’une grande capacité de prescription fondée sur des aspects émotionnels et idéologiques. La critique traditionnelle porte une part de responsabilité pour avoir mis de côté une littérature populaire qui éclaire la vie de beaucoup de gens.

Nous regardons à nouveau ses poches. Que porte Lucas Corso là-dedans ?

Entretien

Les critiques littéraires sont-ils morts ? » Je pose la question au sens littéral. 

Cette figure n’existe presque plus. Et ceux qui pratiquent la critique sont des gens qui se consacrent aussi à d’autres choses.
La critique s’est développée à grande vitesse quand les médias étaient ce que nous pouvons aujourd’hui comprendre comme des « médias classiques » et que le public était également « classique ». C’était une critique prescriptive, presque sacrée, capable d’exalter un livre ou de l’enterrer.
Il existait des critiques prestigieux suivis par une armée de lecteurs. L’Espagne, en ce sens, suivait le sillage de la France ou de l’Allemagne. Un exemple très clair : le succès de Javier Marías à Berlin. C’est un critique allemand qui a mis le feu aux poudres en encensant son œuvre à la télévision. Ce fut un énorme succès dans tout le pays. Cette critique littéraire était prescriptive et, en plus, elle était solide, ce qui est l’essentiel. Les critiques avaient une formation de grande qualité.

Jusqu’à quand a duré cet âge d’or de la critique ?

Je dirais qu’il a dominé pour la dernière fois dans les années 80 et 90. Mais aujourd’hui tout a changé. Les critiques prestigieux, ces vingt ou trente dernières années, ont disparu peu à peu. Et ceux qui les ont remplacés n’ont ni ce prestige social ni ce prestige culturel.

Est-ce leur faute ? La faute de ces nouveaux critiques ?

Je ne crois pas. Je pense que cela a davantage à voir avec le contexte. La société actuelle ne crée plus d’icônes culturelles prestigieuses. Maintenant, les icônes culturelles qui se créent sont, en général, jetables. Avant, un critique littéraire avait une trajectoire de vie.

Que voulez-vous dire ?

C’était quelqu’un qui se concentrait sur la critique très tôt : il connaissait les classiques et ce qu’on appelait les nouvelles narrations. Un véritable spécialiste. Ils écrivaient des critiques très solides, canoniques. Quand le critique entrait dans un forum de débat, les gens se taisaient. C’était le meilleur reflet de son influence. Les réseaux sociaux ont démocratisé la critique littéraire.
Et cela a laminé les critiques.
Cela a cannibalisé leur capacité d’influence. Et aussi celle des écrivains. Avant, comme je le disais, une bonne critique dans le supplément culturel d’un grand journal faisait exploser les ventes d’un livre. Aujourd’hui, un commentaire sur TikTok d’un influenceur a mille fois plus d’influence que la tribune d’un prix Cervantès dans le média le plus prestigieux. Bien sûr que oui. Un influenceur analphabète a plus d’influence sur un livre qu’un critique qui a passé toute sa vie à étudier. C’est exactement cela.

Peut-on appeler « critiques littéraires » les influenceurs qui recommandent des livres sur les réseaux sociaux ?

Non, ce ne sont pas des critiques littéraires. En aucun cas. Ce sont, tout au plus, des prescripteurs littéraires, ce qui est très différent. Ce sont des prescripteurs parce qu’ils exercent une grande influence dans la recommandation, dans la vie de ce livre, mais cette recommandation n’a généralement rien à voir avec les éléments qui rendent un livre bon ou mauvais. Si l’un des objectifs fondateurs de la critique est de faire connaître des livres intéressants, faut-il aussi écrire sur les mauvais livres ? Pour un mauvais livre, la meilleure critique n’est-elle pas le silence ? En ce sens, les influenceurs perdent moins de temps que les critiques : ils concentrent leurs interventions uniquement sur les livres qu’ils aiment.
Pour moi, la critique classique, la meilleure critique, est celle qui décrit les caractéristiques du livre sans le dévoiler entièrement et, à la fin, émet un jugement. Une critique sereine, sensée, où il n’y a ni rancunes personnelles ni préjugés idéologiques. Cette critique-là ne se fait plus.
Aujourd’hui, la critique est viscérale. Et c’est sur cet aspect que les réseaux sociaux ont marqué leur révolution. Ils ont remplacé la raison par le sentiment. Les livres ne sont plus bons ou mauvais selon la manière dont ils sont écrits, mais selon les sentiments qu’ils provoquent chez la personne qui les juge. C’est dangereux, car l’émotionnel, même s’il peut être un élément important, n’a pas forcément de lien avec la littérature. Ni avec la littérature ni avec la raison. Dans la critique doivent primer la littérature et la raison.
Pour revenir à votre question : ces influenceurs sont, au fond, des commentateurs émotionnels de livres. « Ce livre met en avant telle communauté… Ce livre défend telle cause… » Ainsi l’approche idéologique d’un ouvrage l’emporte sur sa qualité. Aujourd’hui, des livres parfaitement bien écrits sont broyés parce qu’ils ne correspondent pas à la sensibilité sociale du moment.

Cela insuffle aux écrivains la tentation de l’autocensure.

Oui. C’est une approche perverse parce qu’elle met de côté deux facteurs fondamentaux de la littérature : la rupture et la transgression. « Voyons ce qu’ils vont dire, s’ils vont me démolir. » Je crois que cela est de plus en plus présent dans l’esprit des écrivains qui émergent. C’est terrible.

Tout comme les journalistes, les critiques littéraires travaillent avec des lignes éditoriales. Et aussi avec les conditionnements qu’implique le fait de partager le même milieu que l’écrivain. En ce sens, les influenceurs sont-ils plus libres que les critiques ?

Cette liberté est bonne, bien sûr ! Autrement dit : je ne plaide pas pour censurer ou limiter ces influenceurs. Certainement pas. Ce qui est dangereux, c’est que ces influenceurs remplacent les critiques traditionnels. Le risque tient au fait que les influenceurs se sont appropriés le territoire de la prescription et que cela a provoqué la marginalisation de la bonne littérature. L’influence des critiques littéraires d’aujourd’hui se limite à un circuit de plus en plus fermé. Elle appartient à une élite culturelle quelque peu éloignée du lecteur moyen.

C’est comme un glissement, alors. Un déplacement de l’axe.

Cela suppose le déplacement de la critique qualifiée. Le déplacement d’une prescription prestigieuse vers une prescription illettrée. Le Far West sauvage qui règne sur la prescription dans les réseaux sociaux génère des dysfonctionnements énormes.

Et le bouche-à-oreille ? Cela a toujours été, et c’est toujours, la meilleure critique. Le lecteur enthousiaste qui recommande à un autre.

Oui, vous avez raison. Mais même ce territoire a été déformé. Parce qu’une grande partie du bouche-à-oreille d’aujourd’hui naît de ce qu’un influenceur a dit sur les réseaux sociaux.

Nathan Devers, dans un texte récent, appelle à combattre le pessimisme et à compter sur les influenceurs comme des soldats de la littérature qui la protègent de l’intérieur : les intégrer à l’élite de la critique. Il dit en somme qu’au gré de ces nouvelles règles, il faut jouer le jeu. Croyez-vous cela possible ? Il existe des exemples porteurs d’espoir, comme ceux de Fernando Bonete ou Patricia Fernández.

Oui, je connais ces cas. Mais je vois un problème : à mesure que ces profils se créent, qu’ils sophistiquent leur langage et leurs opinions, ils réduisent leur capacité d’audience. C’est triste, mais je le pense ainsi. C’est le grand paradoxe de notre temps : plus on a d’audience, plus on a de respect médiatique sur les réseaux, plus la capacité de prestige diminue.

N’y-a-t-il vraiment aucune autre voie ? Les livres, les histoires captivantes, continueront toujours d’exister.

Je ne sais pas. Je ne suis pas sociologue, je suis seulement un type qui écrit des romans. Je parle depuis mon expérience de ces quarante années. La critique littéraire traditionnelle a aussi une part de responsabilité sur certains points : par exemple, avoir délaissé un certain type de livre.

Que voulez-vous dire ?

Il existe un type de livre qui n’a pas été suffisamment considéré par la critique. Beaucoup des livres les plus vendus n’apparaissaient pas, et n’apparaissent toujours pas, dans les grands suppléments culturels. Et je crois que c’est une erreur. Je parle de Lola et Pepe, qui sortent très tôt de chez eux, emmènent leurs enfants à l’école, travaillent dur toute la journée, vont les chercher ensuite, les conduisent aux activités extrascolaires, rentrent à la maison, préparent le dîner et s’effondrent épuisés dans leur lit. Bon sang, ils n’ont pas envie de lire Proust ; ils n’ont pas envie de lire des classiques ou un roman que l’on peut considérer « de grande qualité ».

Qu’ont-ils envie de lire ?

Une histoire plus élémentaire, qui les attrape et les emmène ailleurs, sans excès de profondeurs ni d’artifices narratifs. Moi-même, quand je pars en voyage, j’emporte des romans policiers courts pour décrocher et passer un bon moment. Avec quelle autorité condamnez-vous une littérature qui fait vibrer tant de gens ?

Cette littérature a été condamnée par l’élite.

Megan Maxwell vend sûrement beaucoup plus de romans que moi, pour prendre un exemple concret. Parce qu’elle répond aux besoins d’un public très en phase avec l’époque dans laquelle nous vivons. La critique littéraire a exclu du monde culturel des romans qui, en ce sens, sont très importants. Cette arrogance de la critique littéraire est en train de se retourner contre elle.

Sur les réseaux sociaux, ces romans sont passés sur le radar des influenceurs, qui se sont montrés plus habiles que les critiques.

Les réseaux sociaux, à cet égard, ont comblé un vide laissé par la critique.

Voici quelques données françaises tirées du texte de Nathan Devers publié dans La Règle du jeu, qui seront sans doute similaires en Espagne : les jeunes passent un temps dix fois supérieur devant les écrans que devant un livre ; dix-neuf minutes de lecture pour trois heures consacrées à l’écran.

Voilà, les mathématiques rendent possible le contexte dont je vous parle. Les influenceurs s’appuient sur cet environnement pour gagner la bataille contre la critique d’élite, qui a laissé de côté les romans dont nous parlions.

Qui a le plus de pouvoir aujourd’hui ? L’éditeur, l’écrivain, l’algorithme ou l’influenceur ?

L’influenceur. Sans aucun doute, l’influenceur.

Vous insistez souvent sur l’idée que, si vous aviez vingt ans aujourd’hui, vous raconteriez des histoires en créant des jeux vidéo, et non en écrivant des romans. Ce n’est pas une vision optimiste.

C’est une vision réaliste. L’homme a besoin de narration depuis l’époque où il chassait le mammouth. Au village, on racontait comment Manolo avait survécu à la chasse au mammouth. Les êtres humains seront toujours avides de narration, d’histoires qui compensent la part de vie non vécue. Tout a d’abord été écrit et mis en scène dans le théâtre grec, ensuite chez Shakespeare… Et ainsi de suite. Cervantès, Thomas Mann, Balzac… Les thèmes sont toujours les mêmes. Quand le cinéma est arrivé, le support a changé. Ce que je veux dire, c’est que le livre n’est pas le support de l’avenir. Le livre se rétrécit, il est en train de mourir.

Pouvez-vous le traduire en chiffres ?

Il y a quinze ans, je vendais 800 000 exemplaires d’un livre en un an. Le premier Alatriste s’est vendu à 250 000 exemplaires en un mois. Cela est aujourd’hui impossible. Nous sommes quatre chanceux à nous battre pour vendre 200 000 livres en un an. Et, en plus, nous vivons sur l’inertie de nos succès précédents. Dans cinq ans, j’en vendrai à peine 100 000. Un livre qui se vend à 3 000 exemplaires est pratiquement un succès de nos jours.

Revenons aux jeux vidéo…

Comme vous le voyez, le support s’épuise. Il n’intéresse plus. Beaucoup de gens achètent, on publie énormément, mais le support décline. Je suis certain que l’avenir est sur les écrans, qu’il est audiovisuel. Et je crois que, en particulier, le jeu vidéo est un formidable support. À ce stade, j’aimerais vous parler de la fragmentation ; c’est l’une des clés de la question.

Allez-y.

Il y a quinze ou vingt ans, pour publier un livre, il fallait passer une série d’épreuves pour en juger qualité. Votre livre arrivait en librairie au terme d’un calvaire, après avoir surmonté les Travaux d’Hercule. On rejetait énormément de romans.
Aujourd’hui, les maisons d’édition sont dans une fuite en avant, une course suicidaire : tout publier. « Voyons si quelque chose, parmi tout ce que je publie, fonctionne. » Quiconque a un nom, plus ou moins connu, est sollicité pour un livre. Cela a envahi les tables de nouveautés. Les bons livres, ceux qui ont effectivement passé des filtres, sont entourés de déchets dans les présentoirs des libraires. Le bon livre y étouffe.

Dans ce contexte, vous créez Zenda, une revue de critique littéraire, qui a attiré l’attention de La Règle du jeu. Qu’apporte Zenda dans ce panorama ?

Comme je vous le disais, la critique littéraire est devenue élitiste et laisse de côté une part très importante du roman. En même temps, nous l’avons aussi mentionné, prolifère un facteur idéologique dans les médias de gauche et de droite, qui excluent ce qui vient du camp adverse.
Zenda
 est une revue littéraire véritablement transversale. De haut en bas et de gauche à droite. C’est une formule qui n’existait pas ; un espace que nous sommes venus remplir.


Cette conversation entre Arturo Pérez-Reverte et Daniel Ramírez est publiée simultanément en espagnol par le quotidien El Español.

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