Il existe une vieille histoire juive qui raconte que deux érudits débattent toute une journée de l’existence de Dieu. La discussion est âpre, rigoureuse, chacun mobilise ses arguments avec une précision presque implacable. À la tombée de la nuit, ils finissent par s’accorder : Dieu n’existe pas. Un silence. Puis, presque simultanément, ils se lèvent, inquiets : nous avons peut-être manqué le moment de réciter la prière du Shema du soir. Et ils se mettent à réciter : « Shema Israël, Hashem Elohenou, Hashem ehad – Écoute Israël, Hashem ton Dieu est Un ».

C’est à cette scène paradoxale que fait immédiatement penser La famille Rosenthal, le roman de Toby Lloyd. Un premier livre d’une rare ambition, dont la profondeur intellectuelle tient à une contradiction essentielle : nier, discuter, déconstruire, et pourtant continuer à appartenir, à transmettre, à croire malgré tout ou à ne pas pouvoir cesser de croire.

Dans la lignée de Philip Roth, Lloyd déploie une œuvre où la judéité n’est jamais un état stable, mais une inquiétude permanente, une oscillation entre fidélité et rupture, mémoire et refus, foi et ironie. La famille Rosenthal incarne cette tension. Hannah, la mère, écrivaine à succès, tente de fixer dans l’écriture ce qui, par nature, lui échappe – la mémoire de la Shoah, mais aussi, plus profondément, toute vérité dès lors qu’elle se laisse enfermer dans un récit. Elle est l’autrice d’un livre, La Géhenne et après, fondé sur le témoignage de son beau-père Yosef, survivant du camp d’extermination de Treblinka, qui vit dans le grenier de la maison familiale. Mais cette entreprise se heurte à une contradiction fondamentale : Yosef refuse que l’on écrive, tout en racontant. Dire et interdire. Transmettre et empêcher.

Le roman s’ouvre d’ailleurs sur une légende hassidique attribuée à Rabbi Israël ben Eliezer surnommé le Baal Shem Tov (qui signifie « Maître du Bon Nom ») : « Alors que le Baal Shem Tov était à l’article de la mort, un étudiant vint le trouver avec un livre manuscrit et lui dit : “J’ai noté toutes vos paroles dans ce livre. C’est la Torah de Rabbi Israël.” Le maître lut ce qui était écrit et dit : “Il n’y a pas un seul mot de ma Torah dans tout ça.” » Cette scène ne disqualifie pas l’écriture ; elle en révèle la limite. Entre la parole vivante et sa fixation, quelque chose se perd irréductiblement. La vérité, lorsqu’elle se laisse enfermer dans un texte, cesse déjà d’être ce qu’elle était. Cette tension traverse l’ensemble de la tradition juive. Rabbi Judah Loew ben Bezalel le Maharal de Prague, la met en lumière à travers une analyse de la formule inaugurale du Traité des Pères : « Moïse a reçu la Torah du Sinaï ». On ne dit pas qu’elle fut reçue de Dieu, mais du Sinaï, c’est-à-dire d’un lieu. La révélation ne peut être donnée qu’à travers les conditions de sa réception. Entre l’infini de la révélation et la finitude de celui qui la reçoit, un écart demeure et c’est peut-être dans cet espace que se joue toute possibilité de transmission.

Le cœur de la première partie du roman se trouve dans le récit de Yosef : l’expérience de la destruction, l’arrivée à Treblinka, et surtout le souvenir d’un enfant prénommé Ariel avec qui il récite le Shema Israël. Mais ce souvenir ne revient que des décennies plus tard. La mémoire n’est pas un accès direct au passé, mais une irruption tardive, instable, presque hallucinée. Le grenier où vit Yosef devient une métaphore saisissante, celle d’un lieu où l’on conserve ce que l’on ne peut ni abandonner, ni véritablement intégrer à la vie.

Que faire d’un tel héritage ? Comment vivre avec un récit qui excède ceux qui le portent ? Chaque membre de la famille incarne une manière d’y répondre : Gideon, l’aîné, s’en éloigne en quittant le foyer pour Israël ; Elsie, la benjamine, se tourne vers une quête mystique à travers la Kabbale ; Tovyah, enfin, le cadet, se dit athée, avec une rigueur presque provocatrice. Et pourtant, il continue de chercher une mezouza lorsqu’il franchit le seuil d’une porte, lit la Bible qu’il dit vouloir connaître comme on connaît un adversaire, assiste à un cours à la synagogue la veille de shabbat avant de prolonger la soirée dans un pub. Son rejet de la foi ne le place pas à l’extérieur, mais au cœur même de ce qu’il refuse. Jusqu’à son prénom, qui signifie en hébreu « Dieu est bon », et qui inscrit en lui, comme à son insu, la trace de ce dont il prétend s’être affranchi.

Le titre original, Fervour, est à cet égard plus révélateur que le titre français. Il ne désigne pas seulement la foi, mais une intensité presque excessive, celle de la croyance, du doute, de la mémoire, de tout ce qui déborde. Le roman épouse ce mouvement. Il est dense, parfois déroutant, traversé d’élans mystiques et de glissements vers l’étrange, laissant planer une incertitude persistante : hallucination ou révélation ?

La famille Rosenthal explore moins une histoire qu’un état, celui d’une conscience prise dans la contradiction. Entre croire et ne pas croire, transmettre et trahir, se souvenir et inventer. Un texte qui ne cherche pas à résoudre la contradiction, mais à nous contraindre à l’habiter. Peut-être est-ce cela, au fond, transmettre : non pas léguer des certitudes, mais une tension entre le poids de la mémoire et l’impossibilité de s’en défaire…


La famille Rosenthal, de Toby Lloyd, traduit de l’anglais par Jean Esch, Collection du Monde entier, Gallimard.

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