François-Xavier Arnoux, 34 ans, est né dans le quartier de la Croix-Rousse, à Lyon, où il enseigne aujourd’hui le droit à l’Université Catholique.
Sa démarche de lecture est très ouverte, il a beaucoup de mal à catégoriser les livres. « Ce que j’aime dans un livre, c’est justement sa capacité à nous transporter hors des catégories, à nous surprendre. Et quand on touche à ce qu’est l’être humain. »
L’idée de « Lectures éclectiques », à l’origine, c’est un catalogue de lectures qui ne se cantonne à aucun genre en particulier. François-Xavier Arnoux insiste sur le fait que sur les réseaux, les critiques sont souvent juste de bons résumés : « Quand on regarde les posts qui traitent de littérature sur Instagram, on peut trouver des choses extrêmement spécialisées. Ce que l’on voit souvent, c’est un résumé du livre, plus un court avis, assez tranché et beaucoup plus subjectif, moins méthodique qu’une critique érudite ou académique plus profonde, plus argumentée. »
Pour lui, classer, noter, cela n’a pas vraiment de sens. « Une émotion peut dire des choses justes, même si elle ne répond pas à une critique construite. »
Il a écrit deux livres. Le premier, Nivéal, paru aux Éditions Complicités, est un recueil de nouvelles dans lequel quelqu’un, en marchant, fait défiler les saisons. Son roman L’Oraison du lion vient de paraître aux Éditions Avallon & Combe. C’est le récit d’une quête spirituelle et de la traversée d’une succession de révolutions, où le fantastique fait irruption tout à coup. Il aime « cette idée du basculement poétique, que l’on retrouve chez Cortázar ou chez Julien Gracq ». Il est touché par la poésie japonaise, Murakami, Mishima. Parmi les maîtres qu’il admire, il cite Tchekhov et Racine, Tolstoï et Dostoïevski, Zola, Balzac, Proust, Camus, Yourcenar.
Il a d’autres projets de livres, il aimerait faire publier une pièce de théâtre, a commencé un roman – bref, François-Xavier Arnoux écrit et, tel un écrivain, non seulement ses lectures sont éclectiques, mais elles sont aussi extrêmement bien choisies.
Comment définiriez-vous votre rapport aux livres ?
J’adopte une démarche ouverte et j’ai toujours voulu découvrir autre chose. J’ai donc du mal à catégoriser les livres. C’est pour cela que j’ai appelé mon compte « Lectures éclectiques » : je ne voulais pas me spécialiser sur un genre ou un thème en particulier. J’aime, à travers les livres, leur capacité à nous transporter, à nous surprendre. Ce que j’exige d’eux ? Qu’ils touchent vraiment l’homme, au plus profond de ce qu’il est et de ce qui le définit universellement.
Seriez-vous d’accord pour dire que la différence majeure entre la critique classique et la critique littéraire sur les réseaux sociaux tient à ceci : sur les réseaux, on exprime des impressions subjectives, très souvent une adhésion personnelle – c’est d’abord un « je » qui s’exprime –, tandis que la critique classique cherche à rester plus objective, académique et neutre ?
Oui, sans doute. Je n’ai pas suffisamment de recul sur les autres comptes pour affirmer que la critique aujourd’hui se réduit à des impressions subjectives. De ce que je peux observer, elle consiste souvent en un résumé de livre suivi d’un avis tranché : « C’est bon ou ce n’est pas bon. » Ce qui n’est ni le propre d’une critique littéraire érudite, ni ce que j’essaie de faire moi-même. Je déteste classer ou noter : cela n’a guère de sens en matière d’art ou de littérature. Comment évaluer un livre ou un tableau ? Il existe bien une part très subjective, et moins de méthode, par opposition à une critique plus posée et argumentée. Dans cette part subjective, j’essaie toujours de montrer ce qui m’a ému, dans l’idée que l’art, d’une manière générale, cherche à faire ressentir des choses, et que cette émotion, même spontanée, peut dire des choses justes, même si elle est moins structurée qu’une critique construite et érudite.
Arrivez-vous à susciter de l’enthousiasme avec vos posts ? Observez-vous une certaine résonance, un effet d’influence ? Y a-t-il souvent des réactions ?
C’est très variable et cela dépend des périodes. Il y a aussi le jeu de l’algorithme. À l’époque où je postais très régulièrement, l’engagement derrière mes posts était important : plusieurs milliers de likes et de vues, parfois plusieurs centaines de commentaires. Aujourd’hui, je poste de manière beaucoup plus irrégulière, la vie professionnelle et l’écriture prenant le dessus. Il m’arrive de reposter une critique ancienne qui avait suscité beaucoup d’enthousiasme à l’époque et qui, aujourd’hui, ne provoque plus les mêmes réactions. Tout n’est pas qu’une question d’algorithme ; j’en ai parlé avec de nombreuses personnes sur Instagram et l’engagement dépend de critères parfois assez obscurs.
Pouvez-vous m’expliquer cela un peu plus ?
Instagram reste un outil de commercialisation : les contenus mis en avant sont d’abord ceux qui suscitent l’attachement des utilisateurs, les influencent et les poussent à consommer, outre les publicités. Or le livre n’est pas un produit qui se vend beaucoup ; les contenus littéraires sont donc rarement promus. La capacité d’Instagram à mettre en avant des comptes littéraires demeure relative. Si quelqu’un vous suit, il ne verra quasiment jamais vos posts sur les livres : son flux privilégiera plutôt des publications sur les vacances ou des éléments ciblés pour la consommation. Tout dépend beaucoup des périodes et des stratégies qui se développent autour des hashtags ou des mots mis en avant à un moment donné. Cela s’observe particulièrement sur des thèmes spécifiques : un livre traitant d’un sujet porteur à l’instant T sera beaucoup plus commenté qu’un post de meilleure qualité sur un thème qui ne l’est pas.
Pour que la promotion d’un livre sur les réseaux soit « considérée » par l’algorithme, faut-il donc choisir les bons mots, les bons hashtags, les bons livres ou parler de sujets d’actualité ?
J’ai constaté que certains comptes fonctionnaient de manière radicalement différente d’un post à l’autre selon le contenu mis en avant. Lors d’événements littéraires, on rencontre d’autres acteurs du monde du livre ou des influenceurs qui cherchent à rentabiliser leur compte Instagram. Pour eux, la question est omniprésente : comment obtenir la plus grande audience, quels livres mettre en avant et quelles techniques adopter par rapport au réseau.
C’est pour cela que je trouve votre approche intéressante. Souvent, c’est vrai, on observe un effet de mimétisme et on retrouve sensiblement les mêmes contenus d’un compte à l’autre.
Généralement, ce sont les mêmes livres qui sont mis en avant. Il peut m’arriver de le suivre une tendance globale, mais je tâche alors de rester en décalage : j’essaie d’apporter un regard différent. D’opérer un pas de côté. Je pense à une critique récente sur La Femme de ménage, qui est un phénomène. Je l’ai lu par curiosité, ce n’est pas un livre que j’ai forcément apprécié, et j’ai tenté d’expliquer pourquoi. Il a pourtant généré beaucoup plus d’engagements que tous les autres que j’avais pu faire auparavant. Certains livres sont nettement plus vus que d’autres, non pas parce qu’ils sont plus appréciés, mais parce que les posts apparaissent massivement dans le flux.
Je trouve cela tragique pour les auteurs petits ou moyens, parfois très bons, qui semblent condamnés d’avance par la loi de la popularité algorithmique.
C’est vrai. Quand je rencontre d’autres personnes sur Instagram, on me dit souvent : « Si tu veux plus d’abonnés, poste au moins une story par jour, fais régulièrement des reels et montre ton visage. C’est dommage, ton compte, on ne voit pas ton visage. » Cela devient une obsession pour ceux qui cherchent à augmenter leur engagement. Pour ma part, je ne me montre pas : je n’en ai pas envie. Les rares fois où j’apparais, c’est anecdotique, car je veux simplement parler de livres. Des comptes très suivis donnent les mêmes conseils : il faut se mettre en avant, ouvrir sa boîte aux lettres en story pour montrer les livres reçus. Cela n’a aucun intérêt pour moi.
C’est une théorie en neuro-sociologie : la théorie de la relation parasociale. En gros, l’illusion de familiarité avec des personnes que l’on voit souvent dans les médias.
Oui, j’en ai entendu parler.
Je comprends, je suis un peu comme vous, je ne suis pas très selfie. Mais il y a des gens qui ont vraiment appris à jouer avec cela, et c’est d’une efficacité impressionnante. Ce sont aussi eux les nouveaux passeurs de livres. Qu’en pensez-vous ? Cette nouvelle manière de faire sert-elle les livres, les auteurs, la culture ?
Je ne sais pas trop. Je ne suis pas certain que les gens passent à l’acte d’achat après une publication sur Instagram. Ce que la littérature m’inspire, c’est justement l’inverse d’un individualisme nombriliste : l’implication, l’empathie, l’ouverture au monde. Faire des stories systématiques en vacances, poser sa tasse de café avec une piscine derrière, ce n’est pas ainsi que les livres m’intéressent. Cela correspond à une autre manière de consommer les livres, qui n’est pas celle qui me parle, mais qui existe et fonctionne très bien pour un certain lectorat. À titre personnel, j’ai un regard un peu interrogateur sur ces pratiques.
Vous êtes un peu dubitatif.
Dubitatif, oui. Il n’y a guère de sens de poster La Recherche de l’absolu de Balzac avec une piscine en fond ou en maillot de bain. Il y a parfois un art de la séduction qui est mis en avant. C’est un univers très féminin, le Bookstagram, et certaines personnes en jouent parfois de manière un peu déplacée. Mais j’ai l’impression d’être un vieux con quand je dis cela.
Pensez-vous que cela pourrait évoluer en mieux, devenir plus intelligent, moins centré sur le créateur du contenu et davantage sur le fond ? Voyez-vous un potentiel intéressant ?
Je peux seulement parler de mon expérience. Malgré tout, Instagram m’a permis de faire des rencontres avec des auteurs et d’autres lecteurs, d’échanger sur des sujets importants, parfois intimes, suscités par la lecture d’un livre. Certaines de ces rencontres en ligne se sont concrétisées dans le réel ; certains sont devenus des amis ou des lecteurs de mes propres livres. J’ai envie d’avoir un regard optimiste : c’est une manière comme une autre d’interagir avec les livres et avec les autres. Je suis heureux et reconnaissant de ce que mon compte a pu créer, sans que je le recherche.
Pensez-vous qu’il serait intéressant de voir plus de collaborations entre les maisons d’édition et les créateurs de contenus, petits, moyens ou grands, où l’on ne vous imposerait pas les livres et où vous pourriez choisir dans le catalogue ? Cela serait-il moins rédhibitoire pour vous ?
C’est déjà le cas, mais cela marche plus ou moins bien. Quand des maisons me contactent pour promouvoir un livre, je regarde généralement leur catalogue et je réponds : « Le livre dont vous me parlez ne m’intéresse pas, mais sur tel ou tel thème, oui. » Avec le temps, je me sers aussi de mon compte pour inciter mes élèves en droit à lire et à s’ouvrir au monde. Je mets régulièrement en avant des livres qui réfléchissent sur la société, la politique, la norme ou la légitimité du pouvoir – des ouvrages qui sortent parfois de ce que j’aime lire pour le simple plaisir. Quand une maison m’écrit, j’essaie toujours de voir s’il n’y a pas quelque chose à mettre en lien avec ce que je vais dire en cours.
Que conseillez-vous de lire à vos élèves ?
Cela dépend du thème du cours. Par exemple, je donne un cours sur le droit électoral – ma spécialité, puisque j’ai fait une thèse sur le vote blanc et l’abstention. Je leur conseille alors de la littérature pure qui parle de cette question, comme La Lucidité de José Saramago, prix Nobel, où toute une ville et tout un pays se mettent à voter blanc, si bien qu’aucun gouvernement ne peut être élu. Toujours sur le droit électoral, je leur recommande La Grève des électeurs d’Octave Mirbeau, un petit manifeste anarchiste qui explique que l’électeur est un mouton qui choisit son bourreau en continuant à voter. C’est un peu pour les provoquer et les faire réfléchir. Ou encore La Journée d’un scrutateur d’Italo Calvino. Sur un thème, la littérature propose souvent plein de résonances ; elle pose les questions autrement et permet d’ouvrir une discussion sur le sens de la règle.
Pour un cours en droits de l’homme, outre des classiques comme Crime et Châtiment, je peux leur demander de lire Peut-on juger Poutine ? de Mathilde Philip-Gay, un exposé très juridique sur la mise en œuvre d’un tribunal international spécial pour juger les crimes de guerre, dans la mesure où Poutine pourrait échapper à la compétence de la Cour pénale internationale. Je ne m’interdis donc pas de faire cohabiter la fiction avec les sciences humaines et les textes de recherche. Conserver une démarche ouverte, du début à la fin…
