Il est en Amazonie, à la recherche d’un petit groupe d’Amérindiens tupi-kawahib, derniers restes de l’illustre groupe des Tupis, attesté depuis le XVIe siècle. Il marche dans la forêt, difficilement, sur des racines enchevêtrées et des mousses traîtresses ; désespérément accrochée à sa botte gauche, sa guenon Lucinda pousse des cris stridents chaque fois qu’il trébuche. Pour oublier la fatigue, il roule dans sa tête des poèmes, qu’il compose. Lun d’eux évoque « le souvenir ingrat des banlieues[1] ».
On a nettoyé l’herbe paillasson
Les pavés luisent savonnés
Sur l’avenue les arbres sont
De grands balais abandonnés
Voilà ce qui lui revient en pleine Amazonie : un univers français propre et sans encombre, une nature appauvrie, triste quand il pleut sur les pavés. Une mélodie de Chopin l’obsède, Étude no3 opus 10, écho dérisoire surgissant à la place du Pelléas et Mélisande de Claude Debussy dont il a fait sa nourriture spirituelle au moment de quitter la France. Car il l’a quittée.
Le causse et la forêt
Tout commence au Languedoc avec des promenades dans les causses cévenoles. C’est là, dans une expérience qui ressemble à l’extase, que Lévi-Strauss découvre l’image de la connaissance, en suivant la ligne de contact entre deux couches géologiques : deux plantes à feuilles vertes ont chacune choisi la partie qui leur est favorable, deux ammonites présentent des involutions inégales témoignant de leur appartenance à des millénaires différents. « La pensée et la sensibilité accèdent à une dimension nouvelle où chaque goutte de sueur, chaque flexion musculaire, chaque halètement deviennent autant de symboles d’une histoire dont mon corps reproduit le mouvement propre, en même temps que ma pensée en embrasse la signification. Je me sens baigné par une intelligibilité plus dense, au sein de laquelle les siècles et les lieux se répondent et parlent des langages enfin réconciliés[2]. » Freud et Marx reproduisent le modèle de la géologie, qui fut pour Lévi-Strauss son premier maître. C’est en géologue que l’esprit construit. Géologie, freudisme, marxisme relèvent de la leçon du causse cévenol ; le vrai se cache. La méthode structuraliste cherche à le débusquer.
Mais au terme de ses expéditions brésiliennes, il perd le goût du causse. Il préfère la forêt, « cette nature agreste qu’ont aimée les anciens : la jeune herbe, les fleurs et la fraîcheur humide des halliers[3] ». Un peintre français rassemble à ses yeux tout le charme des forêts ; c’est Poussin. Orion aveugle, un tableau dans lequel le géant frappé de cécité marche à hauteur des grands arbres, montre ailleurs, niché dans les frondaisons, un petit homme que la forêt écrase. Voici l’Homme nu, chétive créature qu’un simple geste élève à la dignité humaine : allumer le feu, pouvoir cuire le cru. Il faudra quatre forts volumes et tout le parcours des Mythologiques pour faire le tour des mythes amérindiens scénographiant ce geste inaugural.
Que devient la mémoire du causse ? « Dès lors, il ne m’était plus possible de conserver aux Cévennes pierreuses le même amour intransigeant ; je comprenais que l’enthousiasme de ma génération pour la Provence était une ruse, dont nous étions devenus les victimes après en avoir été les auteurs[4]. » Adieu, vive lumière du soleil provençal, bleu du ciel de Van Gogh, montagne de Cézanne. Revenu en France, Lévi-Strauss a fini par élire la Bourgogne, et interdit qu’on abatte les arbres de son bois. Quand il s’y promenait – exercice compliqué pour son grand âge actuel – il y trouvait une nature menant une vie indépendante, « un monde d’herbes, de fleurs, de champignons et d’insectes » ainsi que des chevreuils, des renards, des écureuils, et un lièvre, parfois. « Quelques dizaines de mètres de forêt suffisent pour abolir le monde extérieur, un univers fait place à un autre, moins complaisant à la vue, mais où l’ouïe et l’odorat, ces sens plus proches de l’âme, trouvent leur compte. Des biens qu’on croyait disparus renaissent : le silence, la fraîcheur et la paix[5]. » Ces lignes qu’il écrit à propos de la forêt quand il marche en Amazonie vont bien à sa Bourgogne.
Les petits restaurants du Midi de la France
Avant de quitter la France, il fut professeur à Mont-de-Marsan dans les années trente du vingtième siècle. C’était sa première année d’enseignement comme jeune professeur de philosophie au lycée. On ne s’attendrait pas à voir Lévi-Strauss tirer parti de cette année dans le Sud-Ouest, et pourtant ! Mont-de-Marsan fait retour dans Les Structures élémentaires de la parenté, sa thèse de doctorat, un exercice austère d’ethnologie théorique consacré à ce qu’il appelle « l’Intervention », avec i majuscule, c’est-à-dire l’alliance matrimoniale dans laquelle il voit à cette époque l’articulation entre Nature et Culture.
Les hommes s’échangent entre eux des biens matériels et des femmes : c’était sa thèse. Dans les modes de l’échange, Lévi-Strauss étudie la réciprocité et commence, bien sûr, par le fameux potlatch des Indiens de l’Alaska et de la région de Vancouver. Au cours d’échanges de cadeaux soigneusement réglés par des cérémonies, le rituel exige de rendre davantage que ce que l’on a reçu.
Il s’agit de prendre rang dans la société, d’écraser un clan rival par sa munificence, de restituer avec des intérêts. Marcel Mauss, socialiste engagé, auteur du célèbre Essai sur le don, y voyait le modèle de l’échange universel, avec une pensée de la réciprocité préfigurant la Sécurité sociale. Mais tel n’est pas le propos de Lévi-Strauss, qui prend pour exemple de réciprocité les repas de cérémonie français : quand on mange du foie gras, du turbot sauce mousseline, on refuse de « faire suisse » en mangeant seul dans son coin. On invite, on partage. On partage même le saumon mayonnaise, catalogué comme un mets précieux, de l’espèce « rich food » à l’époque où Lévi-Strauss rédige Les Structures, vers 1948.
Le futur ethnologue professeur de lycée déjeune dans les petits restaurants pas chers d’une région du midi de la France où le vin est entouré d’une sorte de « respect mystique », écrit-il. Le vin est compris dans le prix du repas. Il est devant l’assiette dans une bouteille individuelle – il n’est pas toujours de grande qualité.
Chaque convive a sa petite bouteille, la même que celle de la table d’à côté ; la contenance est d’un verre. Mais si l’une des bouteilles n’est pas suffisamment remplie, le client en appelle au jugement de son voisin et le patron du bistrot sera confronté à la communauté : « …c’est qu’en effet le vin, à la différence du plat du « jour » bien personnel, est un bien social[6] ». L’injustice réparée, le client verse le contenu de sa bouteille dans le verre du voisin, et réciproquement. Les deux petites bouteilles sont identiques, c’est le même liquide, le même vin « indigne ». Économiquement, personne n’a gagné et personne n’a perdu. Mais c’est l’un des rares rituels français que l’ethnologue aura pu observer en un temps où rien ne laissait prévoir qu’il quitterait son pays pour le Brésil ; observation d’autant plus précieuse que le rituel de l’échange du vin dans les petites bouteilles des petits restaurants du Sud-Ouest risque d’avoir disparu.
L’analyse du petit restaurant dans Les Structures est d’une précision exhaustive. « L’usage de notre société est d’ignorer les personnes dont le nom, les occupations et le rang social ne sont pas connus. Mais, dans le petit restaurant, de telles personnes se trouvent placées pour deux ou trois demi-heures dans une promiscuité assez étroite, et momentanément unies par une identité de préoccupations. […] Ces deux étrangers sont exposés, pour un court espace de temps, à vivre ensemble. […] Rien ne saurait empêcher une imperceptible anxiété de poindre dans l’esprit des convives, à base d’ignorance de ce que la rencontre peut annoncer de menus désagréments. La distance sociale maintenue, même si elle ne s’accompagne d’aucune manifestation de dédain, d’insolence et d’agression, est, par elle-même, un facteur de souffrance, en ce sens que tout contact social comporte un appel et que cet appel est un espoir de réponse. C’est de cette situation fugace, mais difficile, que l’échange du vin permet la résolution. Il est une affirmation de bonne grâce, qui dissipe l’incertitude réciproque : il substitue un lien à la juxtaposition[7]. »
Pourquoi quitte-t-il la France qu’il voit si bien ? Parce qu’il a peur de s’ennuyer. Passé la première année d’enseignement, la seconde le force à répéter ses cours, et il en a horreur. Aimerait-il passionnément la discipline qu’il enseigne, il en irait tout autrement, mais il a choisi la philosophie au petit bonheur, en même temps que des études de droit. Méfiant envers la philosophie universitaire qu’on lui a enseignée à la Sorbonne, redoutant un ennui définitif, Claude Lévi-Strauss accepte un poste de sociologie à São Paulo. Accessoirement, il pourra voir des Indiens « dans les faubourgs », lui dit avec légèreté Célestin Bouglé qui lui fait cette proposition. Et le voilà parti. Paquebots de luxe, repas fastueux servis par des stewards marseillais moustachus sentant l’ail, suprêmes de poularde et filets de turbot. Les odeurs et les goûts de la France le suivent sur l’océan. Ensuite, c’est le Brésil.
Au retour, c’est la guerre. En 1941, confronté à un fonctionnaire de la Compagnie des transports maritimes qui répugne à le faire voyager sur un mauvais bateau en partance pour la Martinique tant il est indigne d’un professeur, Lévi-Strauss se sent « gibier de camp de concentration ». Il a été destitué de son poste par les lois antijuives de Vichy, il faut partir à n’importe quel prix. En quelques lignes, il résume son Amazonie et sa drôle de guerre : « Au surplus, je venais de passer les deux années précédentes, d’abord en pleine forêt vierge, puis de cantonnement en cantonnement, dans une retraite échevelée qui m’avait conduit de la ligne Maginot à Béziers en passant par la Sarthe, la Corrèze et l’Aveyron : de trains de bestiaux en bergeries ; et les scrupules de mon interlocuteur me paraissent incongrus[8]. » Pour finir, il embarque et trouve sur le bateau Victor Serge et André Breton.
La France en exil
Ce qu’il voit de la France de Vichy le stupéfie. Trois cent cinquante passagers s’entassent sur le Capitaine-Paul-Lemerle qui comporte sept couchettes en tout et pour tout. Par chance, il est dans l’une des deux cabines. Le reste est la « racaille », selon les gendarmes français. On embarque entre deux haies de gardes mobiles casqués, mitraillette au poing. À Fort-de-France, les officiers en garnison gardent l’or de la Banque de France ; ardemment vichyssois, ils déversent leur haine sur les Américains et sur les étrangers qui arrivent en bateau. « La troupe en shorts, casquée et armée qui s’installa dans le bureau du commandant semblait moins se livrer, sur chacun d’entre nous comparaissant isolément devant elle, à un interrogatoire de débarquement qu’à un exercice d’insultes où nous n’avions qu’à écouter. Ceux qui n’étaient pas français s’entendirent traiter d’ennemis ; ceux qui l’étaient, on leur déniait grossièrement cette qualité en même temps qu’on les accusait, par leur départ, d’abandonner lâchement leur pays : reproche non seulement contradictoire mais assez singulier dans la bouche d’hommes qui, depuis la déclaration de guerre, avaient vécu à l’abri de la doctrine de Monroe[9]. » Les shorts décident d’interner tout le monde dans un ancien lazaret transformé en camp de regroupement, sauf un béké local, un Juif tunisien en possession d’un Degas, et Claude Lévi-Strauss, grâce à l’ancien second d’un paquebot de luxe des voyages d’avant-guerre, retrouvé par hasard.
Justes et Injustes à la Martinique. Un haut fonctionnaire des Ponts et Chaussées, antivichyssois, lui vient en aide. Le reste est accablant. En toque rouge et fourrure par la chaleur humide, les trois juges de la cour d’assises se voient présenter un paysan noir qui, dans une bagarre, avait arraché en la mordant un bout de l’oreille de son adversaire. Cinq minutes de délibération. Huit ans de prison. Lévi-Strauss ne s’en remet pas. « Qu’on puisse, avec cette désinvolture, disposer en un temps si bref d’un être humain me frappa de stupeur. Je ne pouvais admettre que je venais d’assister à un événement réel. Aujourd’hui encore, nul rêve, si fantastique ou grotesque qu’il puisse être, ne parvient à me pénétrer d’un tel sentiment d’incrédulité[10]. » Une fois à New York, où il passe les années de guerre en exil, Lévi-Strauss s’engagera dans les Forces françaises libres.
Rappelé par le ministère des Affaires étrangères en 1944, il retourne à New York en 1945 pour occuper le poste de conseiller culturel près l’ambassade de France à Washington. Bricolage : pour ouvrir le coffre laissé par son prédécesseur vichyssois, il fait appel à un ancien cambrioleur. Rébellion : monsieur le conseiller culturel admet mal d’avoir à accueillir sans piper d’illustres Français compromis dans la Collaboration. En 1948, il démissionne. De retour au pays, il publie sa thèse de doctorat l’année suivante. Et en 1951 à la Noël, un étrange événement se déroule à Dijon.
L’affaire du Père Noël
Le 24 décembre, à 15 heures, le clergé de Dijon exécute le Père Noël devant plusieurs centaines d’enfants « des patronages », selon France Soir qui en fait ses délices. D’abord, il est pendu aux grilles de la cathédrale et ensuite brûlé sur le parvis. Puis le clergé publie un communiqué qui vaut son pesant de moutarde – Dijon oblige : « Représentant tous les foyers chrétiens de la paroisse désireux de lutter contre le mensonge, deux cent cinquante enfants, groupés devant la porte principale de la cathédrale de Dijon, ont brûlé le Père Noël. Il ne s’agissait pas d’une attraction, mais d’un geste symbolique. Le Père Noël a été sacrifié en holocauste. À la vérité, le mensonge ne peut éveiller le sentiment religieux chez l’enfant et n’est en aucune façon une méthode d’éducation. Que d’autres disent et écrivent ce qu’ils veulent et fassent du Père Noel le contrepoids du Père Fouettard. Pour nous, chrétiens, la fête de Noel doit rester la fête anniversaire de la naissance du Sauveur. »
Le camp laïque répond du tac au tac. Le 25 décembre a 18 heures, le Père Noel ressuscite sur les toits de l’hôtel de ville, s’adressant aux enfants place de la Libération et sous les feux des projecteurs. L’article de France Soir précise que le député-maire de Dijon, le chanoine Kir, un grand résistant, se serait abstenu de prendre parti ; on a peine à le croire.
Lévi-Strauss s’étonne : ainsi, les rationalistes soutiendraient la « superstition » cependant que l’Eglise, combattant le « mensonge », adopterait un point de vue critique, revendiquant la franchise et la vérité ? Un peu simple, quand même. Quelle belle occasion ! « Ce n’est pas tous les jours, écrit Lévi-Strauss, que l’ethnologue trouve ainsi l’occasion d’observer, dans sa propre société, la croissance subite d’un rite, et même d’un culte. » Et c’est ce qu’il va faire dans un article publié dans Les Temps modernes en 1952, « Le Père Noël supplicié ». La France est devenue son terrain d’ethnologue.
Première constatation. Généreux dans son principe, le plan Marshall s’étant appliqué en Europe pour aider à panser les désastres de la guerre, les États-Unis y développent leur influence, notamment sur Noël ; apparition des grands sapins illuminés la nuit, des papiers d’emballage ouvragés pour cadeaux de Noël, de la quête de l’Armée du Salut avec chaudrons installés dans les rues et cloche pour alerter les passants, des Pères Noël déguisés, des cartes de vœux à vignette – ces dernières étaient apparues déjà dans Les Structures au rang des échanges rituels de cadeaux. Est-ce l’explication ? En partie seulement.
Les signes datent d’avant l’influence américaine. L’ethnologue accumule les traces de phénomènes anciens et épars : les branches de houx ornées sont déjà dans le Littré ; la bûche, avant d’être pâtisserie crémeuse, était un gros tronc brûlant toute la nuit à Paris ; les bâtiments étaient décorés avec des branches de sapin, lointain écho des Saturnalia romaines ; et dans les textes de La Table Ronde, on trouve un arbre lumineux surnaturel. Plus troublante, la procession de trophées de rennes dans les rues anglaises à la Renaissance, longtemps avant que le Père Noel et les rennes qui tirent son traineau aient été domiciliés au Groenland par les Danois. Mais tous ces phénomènes rassemblés dans la figure du Père Noel n’expliquent ni l’émotion ni le scandale de l’holocauste de Dijon.
Convaincu qu’avec sa houppelande, sa barbe et ses bottes le Père Noël incarne la classe d’âge des anciens dans un rite d’initiation destiné aux enfants, Lévi-Strauss s’en va chercher fortune chez les Katchinas des Pueblos du Sud-Ouest des États-Unis. Les Katchinas sont des parents déguisés et masqués qui viennent chaque année punir ou récompenser les enfants au cours de danses spectaculaires. Ce sont les âmes des premiers enfants pueblos, noyés dramatiquement au cours d’une migration. Longtemps, les âmes noyées venaient prendre la vie des enfants nouveaux, désespérant leurs parents. Puis les Pueblos passèrent un compromis avec les petits fantômes : désormais, ils seraient honorés, représentés, dansés, moyennant quoi ils accepteraient de ne plus revenir hanter les vivants. Représentés par les parents masqués et méconnaissables, les Katchinas sont en réalité les enfants eux-mêmes, les morts apaisés et les vivants sauvés.
Vérification. Selon les folkloristes et les historiens, l’origine de la figure du Père Noël se trouve bien entendu dans le bon saint Nicolas, mais aussi dans plusieurs abbés mythiques, l’abbé de Liesse (un évêque enfant élu sous l’invocation de saint Nicolas), l’abbé de la Malgouverné, Lord of Misrule, tous dérivés de la grande figure du roi des Saturnales romaines, ces fêtes des morts par violence ou laissés sans sépulture. Quelle était la date des Saturnales ? Du 17 au 24 décembre, pendant la libertas decembris, la « liberté de décembre » évoquée par Horace. Saison des excès, saison de solidarité fraternelle, saison de folle déraison allant jusqu’au viol et au meurtre jusqu’à la Renaissance, et sublimée quelques siècles plus tard dans la paisible et trompeuse figure d’un vieux père qui récompense et punit. Dans le monde anglo-saxon, la figure se dédouble. La déraison se déplace sur la fête d’Halloween, veille de la Toussaint : les morts arrivent, figurés par des enfants masqués terrorisant les vivants, qu’ils dépouillent de petits cadeaux en échange d’une précaire tranquillité. À la Noël, les morts commencent à lasser ; il est temps de les congédier en les célébrant, et le Père Noël distribue aux enfants terribles des cadeaux. Ils se calment. In cauda venenum. À la fin de son article, Lévi-Strauss observe que, si on suit James Frazer, le roi des Saturnales était solennellement exécuté sur l’autel du dieu après un mois d’excès libératoires. En suppliciant le Père Noël, le clergé de Dijon a donc obtempéré au rite, que naturellement il ignore. « Grâce à l’autodafé de Dijon, voici donc le héros reconstitué avec tous ses caractères, et ce n’est pas le moindre paradoxe de cette singulière affaire qu’en voulant mettre fin au Père Noël, les ecclésiastiques dijonnais n’aient fait que restaurer dans sa plénitude, après une éclipse de quelques millénaires, une figure rituelle dont ils se sont ainsi chargés, sous prétexte de la détruire, de prouver la pérennité[11]. »
À cette époque, Lévi-Strauss vit encore la fraîcheur d’un regard retrouvant son pays après de longues années d’absence – de 1939 à 1948, davantage si l’on compte les années d’expéditions amazoniennes. Il voit la France avec l’acuité d’un ethnologue découvrant un peuple. Un peuple ? Oui, un peuple. La France n’est plus tout à fait son peuple, à cause de l’absence, des épreuves de la guerre, des Indiens du Brésil. Elle ne va pas tarder à redevenir le peuple français de son enfance et de sa formation, mais pas immédiatement. Pour un temps suspendu de clarté merveilleuse, l’ethnologue peut étudier son peuple comme un autre.
Une violette, des Cendrillons et un charivari
Ensuite, il est en France. Sa carrière commence, du musée de l’Homme à l’École pratique des hautes études, puis au Collège de France, où il fonde le Laboratoire d’anthropologie sociale. En 1973, succédant à Montherlant, il est élu à l’Académie française, une très ancienne institution convenant à son souci de conservation des rites français. Il n’y veut pas de femmes – il me l’a souvent dit : « Vous ne pouvez pas changer des règles établies ! Fondez une académie de femmes, c’est préférable… » Assidu aux séances du jeudi consacrées au travail sur le Dictionnaire, il est dans sa logique d’ethnologue ; c’est ainsi.
Après Les Structures, son œuvre purement théorique se déploie dans les deux volumes de l’Anthropologie structurale (1955 et 1973), dans La Pensée sauvage et Le Totémisme aujourd’hui, ouvrages jumeaux (1962), et dans l’immense parcours des Mythologiques (1964-1971) suivis de leurs prolongements, La Voie des masques (1975), La Potière jalouse (1985), Histoire de lynx (1991). La lente mise au point d’une méthode heuristique permettant de découvrir le vrai sous l’apparence, qu’on appellera « structuralisme », il en fait la démonstration par la preuve.
Il dispose tous les éléments d’un mythe en colonnes de « paquets d’événements » rendant lisibles d’incroyables corrélations inaperçues : ainsi revisité dans Magie et religion (Anthropologie structurale 1), le mythe d’Œdipe s’interprète comme le difficile passage d’une « vision végétale » de l’homme comme sortant de la terre, à une conception sexuée, l’homme naissant de l’union entre un père et une mère. Dans la même partie de l’Anthropologie structurale, Magie et religion, il compare les dispositifs croisés de la cure chamanistique et de la cure psychanalytique, en dégage l’efficacité symbolique et pose, en matérialiste affirmé, qu’il n’y a pas de clivage entre le neurone, l’inconscient et Rimbaud voulant « changer la vie » en poésie. Analysant l’espace villageois en fonction des règles de parenté, il voit dans le cercle du village bororo l’image trompeuse de leur croyance en une société parfaitement partagée en deux moitiés, Cera et Tugaré, qui s’échangent les rites, les femmes, les fiancés ; et débusque, sous ce mythe, une réalité conflictuelle sous-jacente – c’est dans le même ouvrage, fondamental. Dans Le Totémisme aujourd’hui, il démonte les illusions du totémisme, notion élaborée par les anthropologues et dissimulant la fonction classificatoire, qu’ils n’ont ni vue ni comprise auparavant ; et, réfléchissant sur la classification, il dévoile enfin dans toute son ampleur le rôle de la pensée sauvage, son chef-d’œuvre de pensée. Aucune raison de voir apparaître quoi que ce soit de la France dans cet esprit en marche et pourtant, de même que le Petit restaurant du Midi se glisse dans Les Structures, la Fronde se glisse dans La Pensée sauvage.
C’est le dernier chapitre, Histoire et dialectique. Lévi-Strauss traite de Sartre qui, l’année précédente, a publié une Critique de la raison dialectique où le sens de l’histoire règne en maître, dialectique hégélienne et marxiste oblige. Navré de voir l’illustre philosophe évacuer d’une chiquenaude les peuples autochtones, « une humanité rabougrie et difforme », Lévi-Strauss réplique en évacuant la mystique du sens en général, et du sens de l’histoire en particulier. Ce n’était pas fréquent dans les années 1960 ; le messianisme historique fonctionnait encore à plein régime. Et pour analyser le mythe historique, Lévi-Strauss prend la Fronde pour démontrer « l’impuissance de la pensée à dégager un schème d’interprétation à partir d’événements distanciés ». Exemple. On est spontanément frondeur, contre les privilégiés de la Cour, mais on est manœuvré par des nobles d’un côté et une moitié de la famille royale de l’autre. La Cour est inutile, trop riche, « se repaissant d’exactions et d’usure aux dépens de la collectivité » ? Pas du tout. Elle détend la France contre l’Espagne, que les frondeurs voudraient voir envahir le royaume. N’ont-ils pas raison ? Ils sont pour la paix, contre la Cour et le prince de Condé qui veulent la guerre. Mais d’un autre côté, Mazarin n’est-il pas en train d’élargir les frontières pour dessiner le visage de la France ? Si, justement. Et ainsi de suite.
Trop éloignée, l’histoire n’est plus intériorisable ; elle n’est plus intelligible, elle relève de l’interprétation. L’histoire consiste en sa méthode ; elle n’a donc pas de sens définitif. Au contraire, la pensée sauvage est intemporelle. Le philosophe trafique des idées ; la pensée sauvage applique « une philosophie de la finitude ». Elle fabrique des « édifices mentaux » pour mieux comprendre le monde. Par exemple, tenez, la pensée sauvage.
« Mais vous venez de l’écrire !
– Attention ! Je ne vous parle pas du concept de pensée sauvage. Cette fois, je vous parle de la fleur qu’on nomme pensée sauvage. »
C’est une fleur des champs, la violette tricolore, une fleur bien de chez nous. Dessinée par Redouté en 1827, elle est sur la couverture du livre intitulé La Pensée sauvage. Et en effet, c’est elle ; c’est la pensée sauvage avec son cortège de mythes européens : le petale du bas, dodu, énorme, figure une marâtre qui s’étale sans vergogne ; les deux pétales adjacents, plus petits, mais avec la même forme et les mêmes couleurs jaune vif et violet représentent ses enfants arrogants ; les pétales supérieurs, réduits, sombres, d’un violet uni, représentent les tristes enfants du premier lit. Les prenant en pitié, le bon Dieu retourne la pensée sauvage sur son pédoncule, honorant les enfants humiliés et sanctionnant l’orgueil de la marâtre : les enfants du premier lit seront en haut, les autres, en bas. Ainsi, la fleur des champs illustre la façon dont la pensée se saisit du réel, l’étiquette et le classifie au moyen de mythes et de légendes. Quelle pensée classifie ? La pensée sauvage. Formidable jeu de mots ! Il est allégorique.
Cette famille recomposée dans laquelle une belle-mère maltraite les enfants du premier lit réapparaît comme un fil de la Vierge. Il s’agit de Cendrillon, modèle de la belle-fille persécutée. Dans l’Anthropologie structurale 1, on la voit évoquée en parallèle avec un jeune garçon très laid couvert de cendres, the Ash-Boy, Cendrillon mâle, qui a l’étrange pouvoir, chez des Amérindiens du nord-ouest de l’Amérique, de faire descendre le brouillard en se coiffant d’un couvre-chef. Cendrillon : trop de famille, une fille, jolie, mal aimée. Ash-boy : orphelin, un garçon, affreux, amoureux sans espoir. Elle sera couverte de vêtements somptueux grâce à un appui surnaturel ; il sera dépouillé de sa laideur grâce à un recours surnaturel. Dans Histoire de lynx, le Cendrillon mâle occupe toute la place, mais pour faire apparaître au terme d’un long parcours la place des Blancs en creux dans la pensée amérindienne : oui, en creux, comme si les Indiens avaient attendu le Blanc invasif à venir. La pensée sauvage est aussi visionnaire ; c’est l’une de ses vertus.
Dans les Mythologiques, volume 1, Le Cru et le Cuit, la France réapparaît en compagnie de la Chine ancienne à propos du charivari. Prenons le parcours comme un drame épique autour de la viande crue. Acte I : pour cuire, il faut du feu et pour avoir du feu, il faut l’obtenir du jaguar aux yeux flamboyants. On lui donne une femme, il donne le feu de ses yeux. Question d’alliance, mais elle sera trahie. Acte 2 : dans certains cas, l’alliance est mauvaise, répréhensible et il faut faire du bruit pour la neutraliser. Atteste dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, étudié par les folkloristes et surtout Van Gennep, le charivari est l’une des plus anciennes coutumes françaises – je me souviens avoir entendu un charivari en Anjou pendant la guerre. On fait le charivari en tapant à toute force sur le derrière des bassins, des chaudrons, des casseroles. Dans quelles circonstances ? Pour se moquer d’un mariage en secondes noces, ou d’une jeunesse avec un vieux, ou d’une fiancée enceinte qui se marie en blanc, pour châtier une épouse adultère, pour ridiculiser une fille qui délaisse un amant pauvre et jeune pour un vieux richard, etc. Et on fera de même en cas d’éclipse – c’est ce qui s’est passé récemment lors de la toute dernière, accueillie par des charivaris en Chine et en Afrique, par exemple. Pourquoi en cas d’éclipse ? Pour chasser le monstre qui va dévorer le corps céleste. Dans les deux cas, en Europe avec les mal mariés, en Chine et en Afrique avec l’éclipse, l’ordre est rompu.
Plus tard dans le volume 2, Du miel aux cendres, le charivari cédera la place au rituel des Instruments des ténèbres, pendant les liturgies de Pâques, par exemple. Le vendredi saint, dans les campagnes françaises, des claquettes signalent le départ des cloches pour Rome. Le péril est extrême : le Christ est mort ; la Nature également. L’ordre est rompu. On éteint le feu. Tout est noir. En attendant la résurrection, il faut avec du bruit conjurer le péril. Au passage, Lévi-Strauss mentionne une étrange coutume corse. Les enfants tapent sur les bancs de l’église avec des bâtons, ou sifflent entre leurs doigts : ils représentent… les juifs pourchassant le Christ. Et le samedi saint, dans la nuit, on rallume solennellement le feu au sommet d’un grand cierge figurant le corps de Jésus. Le dimanche de Pâques, l’ordre est rétabli ; le Christ ressuscite et la Nature aussi. Bien sûr, Lévi-Strauss trouve ailleurs des rituels de ténèbres puisque ces claquettes, ces sistres, ces troncs creux frappés pour conjurer la mort de la Nature et le changement de saison sont universels, mais la France est là, à sa place dans la conjuration des mondes.
En relisant les Mythologiques – c’est très personnel – j’ai souvent l’impression d’être plongée dans l’univers psychique de Jean-Jacques Rousseau. Rousseau est pour Lévi-Strauss un modèle, un maître, le fondateur des sciences humaines, l’inspirateur de la démarche ethnologique au même rang que Michel de Montaigne. Ce n’est pas le Rousseau du Contrat social ni celui de L’Émile ; c’est le Rousseau du Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes, celui de l’Essai sur l’origine des langues, qui, avec des images tremblées et magnifiques, ressuscite les premières rencontres autour des fontaines, les premières approches amoureuses, l’aube des mots échangés, l’aurore de l’altruisme. C’est à Rousseau qu’il pense en écrivant Tristes tropiques, qui sont ouvertement ses Confessions. « Chaque fois qu’il est sur le terrain, écrit Lévi-Strauss dans un superbe hommage à Jean-Jacques, l’ethnologue se voit livré à un monde où tout lui est étranger, souvent hostile. Il n’a que ce moi, dont il dispose encore, pour lui permettre de survivre et de faire sa recherche ; mais un moi physiquement et moralement meurtri par la fatigue, la faim, l’inconfort, le heurt des habitudes acquises, le surgissement de préjugés dont il n’avait pas le soupçon ; et qui se découvre lui-même, dans cette conjoncture étrange, perclus et estropié par tous les cahots d’une histoire personnelle responsable au départ de sa vocation, mais qui, de plus affectera désormais son cours. […] Chaque carrière ethnographique trouve son principe dans des “confessions”, écrites ou inavouées[12]. »
Cuisine à la française
À Barão de Melgaço, en 1938, l’ethnologue fait une halte. Le sol sent le chocolat chaud – c’est l’odeur de décomposition organique d’une végétation tropicale ; alors il se souvient. La haute Provence dont le parfum lui remonte aux narines sent la truffe quand les champs de lavande sont à demi fanés. Ainsi, les sols sentent l’odeur des plantes qui pousseront en eux. Amazone, cacao ; haute Provence, lavande-truffe. On a faim avec lui ; il faut faire la cuisine. Les prairies brésiliennes sont fécondes en gibier ; cela tombe bien. Au bord de la forêt amazonienne, voici qu’en écho de la Grande Cuisine française universelle, l’ethnologue s’adonne à la gastronomie. Il grille, il flambe. Colibris rôtis sur l’aiguille et flambés au whisky ; queue de caïman grillée ; perroquet rôti et flambé au whisky ; salmis de jacu (oiseau-chien) dans une compote de fruits du palmier ; ragoût de dindon sauvage et de bourgeons de palmier, à la sauce de tocari et au poivre[13]. Pour le goût, on ne sait pas ; cela semble délicieux. Ce qu’on sait en revanche, c’est que la langue de la cuisine française lui est venue dans les tristes tropiques avec ses feux de verve et ses oiseaux flambés.
Restons-en aux colibris rôtis. Le jeune ethnologue ne manque pas de rappeler qu’au Brésil le colibri s’appelle en portugais beija-flor, le baise-fleur. Baise-fleurs sur l’aiguille et flambés : c’est bien de lui. Un homme de goûts.
[1] Tristes tropiques, Plon, 1955, p. 396.
[2] Ibid., p. 61.
[3] Ibid., p. 361.
[4] Ibid.
[5] Ibid.
[6] Les Structures élémentaires de la parenté, éd. Mouton, 1967, p. 69.
[7] Ibid., p. 69-70.
[8] Op. cit., p. 21.
[9] Ibid., p. 26.
[10] Ibid., p. 32.
[11] Le Père Noël supplicié, éditions Sables, 1996, p. 51.
[12] Jean-Jacques Rousseau, fondateur des sciences de l’homme, in Anthropologie structurale 2, Plon, 1973, pp. 47-48.
[13] Op. cit., p. 371.
