Mon cher ami,
Vous me paraissez nourrir pour la psychanalyse une curiosité dont la vivacité m’étonne autant qu’elle m’intrigue. Permettez que je vous adresse, de ce lieu où l’on observe les mœurs de l’esprit comme d’autres celles des peuples, quelques réflexions qui pourraient tempérer, ou peut-être attiser encore, votre ardeur.
On m’a récemment rapporté une pensée singulière : les idées ne seraient, au fond, que des succédanés de chagrin. Cette proposition, qui d’abord m’a semblé obscure, s’est peu à peu éclaircie à mesure que j’en considérais les conséquences. N’est-il pas vrai que l’esprit, incapable de soutenir trop longtemps le poids d’une peine nue, entreprend de la vêtir, de la traduire, de la disperser en raisonnements ? Ainsi, ce que nous appelons « penser » pourrait bien n’être qu’un travail de transformation, une alchimie secrète où la douleur se raffine en concepts.
Vous vous intéressez à la psychanalyse, vous reconnaîtrez sans doute dans cette idée quelque chose de familier. N’enseigne-t-elle pas que nos discours les plus abstraits, nos constructions les plus élevées, prennent racine dans des conflits obscurs, dans des blessures anciennes que nous nous efforçons d’ignorer ? L’homme, dites-vous, ne parle jamais innocemment : il dissimule en parlant, et plus encore lorsqu’il croit expliquer.
Je me demande pourtant si cette réduction de l’idée au chagrin ne risque pas de faire injure à l’esprit humain. Car enfin, si toute pensée n’était qu’un masque, que resterait-il de la vérité ? Faudrait-il croire que les systèmes les plus rigoureux, les démonstrations les plus lumineuses, ne sont que les détours élégants d’une souffrance mal avouée ? Cette hypothèse, si séduisante soit-elle, pourrait engendrer un scepticisme sans remède.
Cependant, je ne puis m’empêcher de reconnaître qu’il y a, dans nos élans intellectuels, une inquiétude qui les précède et les accompagne. L’idée naît peut-être là où quelque chose manque. Nous pensons parce que nous avons perdu, ou parce que nous craignons de perdre. L’esprit, en ce sens, ne serait pas tant une faculté de conquête qu’un instrument de consolation.
Et puis, il arrive que nous mâchions nos idées comme les hosties sèches qu’on donnait jadis aux enfants trop sages : elles tiennent lieu de chair, mais n’ont pas de sang. Le chagrin, lui, est lourd et plein, il vous emplit la bouche comme la terre d’une tombe ouverte, il ne se pense pas, il se porte.
Alors l’esprit travaille, pauvre bête industrieuse. Il polit des concepts, il élève des échafauds de raisons, il appelle cela comprendre. Mais ce ne sont que des gestes de veillée autour du mort. On parle bas pour ne pas entendre le silence. On invente des idées pour que le chagrin ait un vêtement, un manteau à peu près digne, sous lequel il puisse passer pour de la pensée.
Et pourtant, parfois, sous la phrase bien tournée, sous la belle idée qui brille comme une pièce neuve, on sent remuer la chose obscure : la perte, l’absence, la vieille bête noire cachée au fond du cœur. Alors l’idée craque un peu – et c’est peut-être là, dans cette fêlure, que la vérité commence. Le plaisir paradoxal de la psychanalyse est là.
Il vous appartiendra, mon cher ami, de juger si cette perspective enrichit votre passion pour la psychanalyse ou si elle en trahit l’ambition. Pour ma part, je me contente d’observer que l’homme, même lorsqu’il raisonne, ne cesse jamais tout à fait de souffrir – et que c’est peut-être là ce qui rend ses idées si poignantes.
Je vous prie de croire à la sincérité de mes sentiments les plus réfléchis.
De Paris, ce 23e jour d’avril.
Votre fidèle, ML.
