1- En sollicitant aimablement mes impressions, on m’a communiqué le texte des entretiens conduits avec Martin Boujol, Fanny Destenay, Marion Fritsch, Christopher Laquieze, Ramsès Parent. Pratiquant la critique littéraire au Point depuis 1986, c’est en géronte de l’encrier que je m’autoriserai ici quelques commentaires. Pour citer une notion chère à Julien Gracq, j’ai toujours pris le parti d’une critique de préférences. L’espace d’une rubrique littéraire étant compté, même sur papier, je préfère témoigner d’une découverte ou d’un engouement plutôt que d’inciter à ne pas lire. Au long de ces quatre décennies, mon lance-flammes n’a été activé qu’à quatre reprises. Sur Philippe Djian – deux fois –, Yann Quéfellec et Amélie Nothomb. Il m’est d’ailleurs revenu aux oreilles que les intéressés en conservent un souvenir cuisant, ce qui confirme qu’une griffure reste plus mémorable qu’un éloge. Quant à mes réactions à la lecture de ces cinq entretiens, elles suscitent moins de réserves que de curiosité, voire d’approbation.
2- Commençons par les réserves. Ma première remarque, non dénuée d’étonnement, est qu’un seul de ces locuteurs évoque l’influence capitale d’un professeur de lycée, alors qu’ils ont tous été scolarisés au moins jusqu’au baccalauréat. Il y aurait donc une récession de cette voie d’accès à la littérature au profit d’un apprentissage empirique – plusieurs d’entre eux se définissant comme autodidactes. Que faire pour réveiller des saveurs didactiques ? Si je devais user de ma vieille agrégation dans une classe d’aujourd’hui, il me semble que je ferais l’impasse sur des approches obligées, trop d’empois nuit, pour tenter d’instiller un rapport ludique à la littérature. Des auteurs s’y prêtent plus que d’autres. Pour ne citer que quelques exemples, Rabelais, Molière, Diderot, Raymond Roussel ou Georges Perec pourraient être travaillés, tout comme Swift ou Borges dans le domaine étranger.
3- Ronchonnons encore. Le fond de toile ici déployé s’attache pour l’essentiel à la littérature du XXème siècle, avec les seules exceptions de Montaigne et La Boétie, cités une fois, et de Dostoïevski, cité deux fois. J’oserais inviter mes cadets à pratiquer des excavations dans les profondeurs du temps. Le crédit, l’audience dont ils disposent satisferait une vieille âme s’ils amenaient leurs suiveurs, au moins une fois, vers de grands prosateurs tels Saint-Simon, Chateaubriand ou Proust, tous accessibles dans des collections économiques. Dans une époque d’autofictions, on pourrait par exemple les aborder comme des maîtres de l’autoportrait.
4- De même, la critique a été pratiquée en France comme un genre littéraire de plein exercice. De Sainte-Beuve à Albert Thibaudet, de Paul Bénichou à Marc Fumaroli, les grands anciens n’ont pas manqué. La curiosité pourrait, au-delà d’un spontanéisme des affects, porter à considérer la façon dont ces subtils goûteurs de littérature ont abordé les grands textes. L’altruisme du passé n’a rien de blâmable.
5- Fermons ici le ban des cuistreries grincheuses. Et passons à la novation, voire au compliment. Le principal atout qu’illustrent ces pionniers du clic est une extension de liberté, une vaste ouverture du compas expressif. « Je postais là où je pouvais », dit l’un d’entre eux. Frayage, impulsion, nécessité. C’est la fin d’un certain malthusianisme de l’écrit. On sait ainsi que le taux de manuscrits retenus par les maisons d’édition, dit « arrivés par la poste », est de un sur mille. Et que les rubriques littéraires des magazines sont tenues par des professionnels stipendiés à cet effet. La possibilité laissée à chacun d’ouvrir divers sites, d’agir sans intention rémunérée, d’éditorialiser (brièveté oblige) sur un mode proche de la maxime, ouvre un champ inédit à la figure du passeur, que plusieurs préfèrent substituer ici à celle d’influenceur. On pourrait, pourquoi pas, risquer le néologisme de « sitécriture ». Si Che Guevara prônait autrefois le foquisme, doctrine d’action qui entendait multiplier les foyers d’insurrection en créant « dix, cent, mille Vietnam », il y a dans cette éclosion de sites comme un foquisme littéraire.
6- Eu égard au nombre souvent considérable de consultations quotidiennes, émerge ainsi une nouvelle figure qui serait celle de l’underground de masse, déjà illustrée depuis les années 1960 par l’univers du rock. Des « Happy Few » courtisés par Stendhal, on passe aux « Happy Many » de la télématique. Un pacte de lecture démocratique en est l’horizon, notamment en ce que l’interactivité permet aux abonnés de dialoguer en devenant les critiques du critique. C’est une approche spiralée, une proposition de mise en abyme. Il y a de l’autre.
7- Ces témoignages, portraits de soi-même en jeune lecteur, mutations de passionnés en prescripteurs, induisent aussi des bourgeonnements latéraux. Plusieurs des protagonistes ici interrogés suivent parallèlement un cursus en master, fréquentent ou animent des ateliers d’écriture, remettent à l’honneur un genre naguère négligé – la poésie. Mais, surtout, ils ouvrent un chemin qui fait sortir de l’instantanéité du « post » pour inviter à la temporalité longue de la lecture. Ce détournement de pixels conduit de l’écran au volume. Comme le dit l’un d’entre eux, il s’agit « d’utiliser les réseaux sociaux pour pousser les gens à en sortir ».
8 – C’est là que les Athéniens s’atteignirent : éternel retour. A lire plusieurs d’entre eux, l’horizon de leur activité critique serait de devenir soi-même écrivain. Autrement dit, d’accéder à la sacralité du papier. Si certains éditeurs tentent de susciter leur indulgence, ils arment aussi sous leurs « posts » le délectable piège à tigres du contrat à parapher. Le glissement tactile du scroll est comme un prélude à l’encre d’imprimerie, une aspiration à la rotative. Aux deux bouts du temps, il y a le livre.
