Westerbork est une petite gare très tranquille, en Hollande, pratiquement désaffectée. Les trains pour l’Allemagne la traversent sans s’arrêter. Elle n’en fut pas moins, pendant la guerre, l’homologue de Drancy pour la France : le lieu de rassemblement des déportés et la gare de départ, pour Auschwitz puis Sobibor, des trains de la mort de presque toute la population juive d’Amsterdam en 1942-1943. Soixante-trois convois, à bord desquels l’auteur, le documentariste néerlandais et reporter de guerre Ludi Boeken, repère, convoi après convoi, les membres de sa famille, les uns après les autres, à l’exception miraculeuse de ses parents, et tente, près d’un siècle plus tard, grâce au journal que tint dans sa vieillesse son père, grand résistant de l’ombre, de reconstruire ces destins foudroyés.

Aux Pays-Bas, à Amsterdam, seconde patrie de Spinoza, terre de tolérance religieuse, refuge de Descartes, les juifs hollandais se sentaient pleinement chez eux, en sécurité, siècle après siècle, en ces terres protestantes. La communauté juive de la ville représentait une part importante des habitants. Largement sécularisé et assimilé, un prolétariat juif adhérait aux idéaux socialistes, tout en maintenant la tradition du shabbat dans le quartier central du Transvaal. La vie communautaire y était intense.

Arrive, en mai 1940, l’invasion de la Hollande par la Wehrmacht, violant la neutralité du pays. Eichmann en personne, l’homme qui déclarera : « Je me jetterai dans la tombe en riant, car la pensée d’avoir cinq millions de vies humaines sur la conscience est pour moi la source d’une extraordinaire satisfaction », vient mettre en place la machine de mort nazie à Amsterdam au printemps 1941.

« La solution de la question juive » va reposer sur trois piliers :
La Zentralstelle, l’Office central, est tenue par une dizaine d’Allemands et quatre-vingts Hollandais, auprès de qui doivent s’enregistrer tous les juifs d’Amsterdam et d’ailleurs. 150 000 le feront. S’ensuivent, ces données en main, l’épuration des juifs de toutes les fonctions publiques, le port obligatoire de l’étoile de David, la confiscation des vélos et des postes de radio, l’interdiction de fréquenter les établissements publics et les magasins non juifs, de s’adresser à des médecins non juifs, et ainsi de suite jusqu’à l’asphyxie totale, le dénuement et l’exclusion de toute citoyenneté urbaine. Le but est de ghettoïser la population juive, de la couper de la société hollandaise, pour mieux la déporter sans coup férir, ni résistance ni soutien extérieur, dans de supposés « camps de travail en Allemagne ». Sauf que déporter des enfants ou un couple d’octogénaires, de surcroît sourds et muets, inaptes à tout travail, comme l’étaient les aïeux directs de l’auteur, ne laissait aucun doute sur le sort qui leur serait réservé.

Se fondant sur la conviction que, s’il ne prenait pas les choses en main pour faire tampon, la Gestapo s’en chargerait elle-même, le Conseil juif d’Amsterdam, voulu par les Allemands, va leur servir d’auxiliaire servile, faisant miroiter à ses employés qu’ils seraient exemptés de certaines mesures anti-juives, à commencer par la déportation. Le Conseil va faire office de relais et de rabatteur-facilitateur « pour le travail en Allemagne » – moins effrayant que le mot Pologne. Il établira, sous la pression croissante des Allemands, les listes de déportation, organisera les transports jusqu’à la gare de Westerbork. Tout cela alors qu’au printemps 1941, deux envoyés du Judenrat de Prague viennent mettre en garde les dirigeants du Conseil juif contre la vraie nature des déportations. Ils ne furent pas crus. Quel intérêt, leur objecta-t-on, pouvaient avoir les nazis, en pleine guerre, à éliminer les juifs ? Aucun. Les mettre au travail forcé, cela avait du sens. Les mettre à mort, non…

Bientôt, les campagnes de déportation, relayées par le Conseil juif pour que la communauté juive se plie aux convocations allemandes sous peine de déportation à Mauthausen, ne marchent plus. Les Allemands requièrent la police d’Amsterdam pour rafler à domicile les récalcitrants et traquer les fugitifs. Parmi cent dix inspecteurs de police, un seul refusera, pour raisons religieuses, de participer à la chasse aux juifs ; il sera limogé sur-le-champ. La police d’Amsterdam, sans un soupçon de culpabilité, s’acquittera de sa tâche criminelle avec zèle jusqu’au bout.

Le tragique prend parfois des allures kafkaïennes. Convoqué pour le soi-disant travail en Allemagne, un juif amputé des deux jambes écrit au commandant allemand, qui lui répond : « Avec ou sans jambes, un juif est un juif. » Quant aux animaux de compagnie, chats, chiens, etc., que les déportés laissent derrière eux, une association baptisée Sohia est créée pour prendre le relais.

Où fuir, où se cacher ? Comment résister ? La Hollande est un pays trop petit. Ce fut la fin de la communauté juive d’Amsterdam, dans le silence et la honte.

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