La philosophie et la littérature sont-elles universelles ? S’adressent-elles, non seulement au grand nombre, mais à tout un chacun ? Et si oui, qu’ont-elles à nous dire qui puisse inconditionnellement nous parler ? Ces trois questions, Christopher Laquieze ne cesse de les décliner, lui dont le compte Instagram est sans doute l’un des plus éclectiques qu’il soit donné de découvrir sur les réseaux sociaux. Car si je devais présenter cet individu si peu commun, je dirais d’abord qu’il est autodidacte, au sens malrucien du terme. La culture, il ne l’a pas découverte sur les bancs souvent glacés de l’universités, ni dans des cursus honorum standardisés, encore moins dans ce snobisme en vogue dans les espaces mondains, mais en lui-même. Dans cette quête intérieure à laquelle il a décidé de consacrer sa vie : comment exister en échappant au règne des évidences ? A cette énigme abyssale, Christopher a décidé de répondre en tombant doublement amoureux : de la littérature et de la philosophie. Philosophe, passeur de concepts, il l’est assurément, aussi bien dans les nombreuses vidéos – aussi exigeantes qu’accessibles – nourrissant son compte Instagram que dans une théorie d’essais tous plus camusiens les uns que les autres, dont le notable Silence de la joie. Écrivain surtout, Christopher s’est révélé comme tel à travers son premier roman. Lumineux, poétique, musical, La Rosa Perdida est une prouesse stylistique et narrative, l’un des premiers romans où la langue française étreint les merveilles et les brumes du réalisme magique. Nous étions donc particulièrement heureux de poser à Christopher cette question qui lui ressemble tant : la lecture est-elle dissociable de la création ?
Christopher Laquieze, suivi par plusieurs centaines de milliers de personnes sur Instagram (@chris.laquieze) et ailleurs, incarne cette figure rare du créateur qui, par refus des cloisonnements, franchit les frontières rigides qui quadrillent l’existence. Né sur le bassin d’Arcachon, marqué par des séjours à l’autre bout du globe et une immersion profonde dans les littératures latino-américaines, il porte en lui un imaginaire foisonnant où se croisent dictatures oubliées, résistances intimes, désirs charnels et quête de sens. Malgré sa dimension hétéroclite, son compte exprime une profonde cohérence, l’unité d’une recherche existentielle. On y trouve des analyses philosophiques, de chroniques littéraires passionnées (sur des livres souvent méconnus), des réflexions personnelles – autant de « contenus » où Christopher Laquieze marie un souci aigu de la rigueur intellectuelle avec une volonté, non seulement d’accessibilité, mais aussi de séduction, au sens noble du terme : montrer que la littérature est une donnée charnelle. Extrêmement pédagogue mais jamais professoral, aisé à comprendre mais jamais réducteur, le travail de Laquieze est une incitation à se hisser au-dessus de soi-même pour enchanter la vie, sublimer le réel et penser l’existence.
D’où est né en vous le désir des livres ?
Après la fin d’un monde. Je vivais à cette époque – il y a dix ans environ – une sale tempête identitaire. J’avais quitté le foyer familial à seize ans, vécu à droite et à gauche (rien de politique) pendant quatre années. Et me voilà, du haut de mes vingt ans, entouré d’amis qui traînaient dans toutes sortes de magouilles, de boulots nocturnes dans des bars cubains, à s’enivrer de mojitos trop sucrés, et de quelques amourettes qui me trituraient le cerveau. Sauf qu’à vingt ans, j’ai perdu mon grand-père maternel. Un Malgache qui m’avait élevé autant par les légendes que par sa simple présence. Il faut dire que chez moi, non loin de Bordeaux, on vivait tous dans la même maison. Quand je dis tous, je parle de ma sœur, de son mec, de sa fille, de mes parents, de mes grands-parents des deux côtés, des amis et des patients de mes parents qui passaient de temps à autre… et puis moi, au milieu. Je n’ai pas grandi dans les livres, mais dans les récits. Je me souviens encore de mes grands-mères et leurs amies qui, en pleine réunion Tupperware, racontaient leurs petites anecdotes sur le fils d’un tel ou la fille de l’autre, sur la tenue d’un tel, sur la vie de couple des voisins ; bref, toutes ces piailleries, ces ragots déguisés en confidences, ont été le bruit de fond de mon enfance. La mort de mon grand-père a été un choc, parce que dans cette famille il était le totem : le symbole qu’on ne pouvait manquer tant son extravagance inondait les pièces de la maison, et son humour serpentait dans nos discussions. On ne parlait que de lui. Il suffisait qu’il entre quelque part pour que la pièce change de température. Alors à sa disparition, il m’a fallu trouver une échappatoire. Et ce fut la lecture. Comme un moyen de retourner dans toutes les légendes malgaches qu’il me racontait, mais à travers une autre bouche, un autre monde.
Comment votre rapport à la lecture s’est-il construit avant les réseaux sociaux ?
Cela a été une obsession, un moyen de découvrir le monde et d’en saisir les contours. Il me fallait comprendre. Imaginez deux secondes : je n’avais presque jamais ouvert un livre de ma vie, à part à l’école, où l’on m’obligeait à lire Madame Bovary alors que la seule infidélité que j’avais connue, c’était d’avoir troqué ma PlayStation contre ma Game Boy. Les réseaux sont arrivés bien après. Ce qui m’importait, c’était l’immensité qui s’éveillait devant moi, cette étendue insolente qui me regardait. Je n’avais jamais vu autant de mots former autant de phrases, porter autant de sens, pour un type qui croyait jusque-là que la vie se résumait à survivre et rigoler fort. Ça a été un choc. Alors j’ai avalé les livres avec la même maturité qu’un gamin qui dit à son pote au goûter de quatre heures : « On se démonte les Flanby dans le frigo, le premier qui vomit a perdu. »
À quel moment avez-vous décidé d’en faire un espace public, et pourquoi sous cette forme (Instagram, TikTok, YouTube, etc.) ?
Le choix des plateformes n’avait aucune importance : je postais là où je pouvais. Rien de stratégique ni de calculé. J’ai commencé à parler sur les réseaux par pur égoïsme. Je suis un autodidacte de base, alors, ayant commencé par la philosophie, je me disais que si j’arrivais à rendre accessible une pensée complexe sans en trahir la profondeur, cela voudrait dire une chose simple : je l’avais comprise. J’ai commencé à créer du contenu pour être sûr de comprendre ce que j’apprenais, pour vérifier ma propre intelligence, pour me prouver que je ne lisais pas seulement pour me donner une contenance.
Et puis, malgré moi, ça a marché. J’ai parlé ensuite de mes lectures, et là, ça a vraiment explosé. En réalité, je n’avais aucune intention autre que celle-ci. Juste une envie de mettre de l’ordre dans ce que j’avais dans la tête.
Comment définiriez-vous aujourd’hui votre rôle : lecteur, passeur, prescripteur, critique ? Le mot d’influenceur vous semble-t-il impropre, pertinent, réducteur, rabaissant pour décrire votre rôle ?
Je ne supporte pas le terme d’influenceur. J’ai tendance à l’associer à « influvoleur ». Vous savez, ces gens sur les réseaux qui vous promettent monts et merveilles à base de crème pour le corps censée te faire perdre jusqu’à quinze ans, d’écouteurs stéréo nouvelle génération qu’on pourrait utiliser même dans l’espace, ou de ces vendeurs de cryptomonnaies qui te jurent la richesse éternelle. Bref. Je ne supporte pas ça. Et puis faut dire que ma mère, à l’école, me disait souvent de ne pas me laisser influencer par les autres. C’est un mot que je n’ai jamais associé à quoi que ce soit de positif. Dans « influence », il y a aussi cette idée de « soumission » à une pensée, alors que mon travail est à l’opposé. Je n’ai aucune envie que les gens qui me suivent se sentent inférieurs à mes valeurs ou à mes idées, mais plutôt qu’ils puissent, à travers la lecture, se forger leurs propres opinions.
Critique non plus. En une minute trente de vidéo, il est difficile de faire une critique profonde et experte.
Prescripteur ou passeur me convient mieux, dans le sens où je ne fais que diriger les gens. Un libraire, au fond, sauf que je tente de capter l’attention du public sur des plateformes où le livre est remplacé par des vidéos de chats se léchant le dessous des pattes. Disons que j’essaie, à ma manière, d’utiliser les réseaux sociaux pour pousser les gens à en sortir, en mettant en avant des livres qui passent souvent à la trappe.
Que perd-t-on et que gagne-t-on à parler de littérature sur les plateformes numériques ?
On ne perd rien puisqu’il n’y a rien à gagner. La littérature est une forme de langage, différente puisqu’elle est solitaire, mais aussi – et surtout – un moyen de relier les gens entre eux. Dans son étymologie, on pourrait presque dire que c’est une religion. On propose un livre, les lecteurs discutent avec le libraire pour l’acheter, puis avec le caissier, enfin avec son ami ou sa femme à la maison, puis en silence avec l’auteur. Pendant la lecture, on échange encore : avec son animal de compagnie, avec ses proches, parfois seulement par une phrase lâchée entre deux portes. Et à la fin, on revient vers les autres lecteurs, les éditeurs, les écrivains. Concrètement, on ne gagne rien et on ne perd rien. On transmet. On fait passer, par l’échange, les mots écrits vers l’oral. C’est une forme d’alchimie, celle qui relie le monde numérique au monde non numérique. N’oublions pas que les réseaux sont aussi une ombre de nos recherches identitaires, un théâtre où l’on se compare, où l’on s’identifie, où l’on s’invente. La lecture peut aider. Je pense à Georges Duhamel qui écrivait dans Défense des lettres : « Dans la lecture solitaire, l’homme qui se cherche lui-même a quelque chance de se rencontrer. »
Quel regard portez-vous sur la place prise aujourd’hui par les influenceurs dans le panorama littéraire ?
Je trouve ça bien. Que les jeunes influenceurs fassent découvrir des livres à de potentiels lecteurs est une manière de faire vivre la littérature. Pour le coup, je ne hiérarchise pas, même si l’on ne peut pas comparer les genres entre eux. Ce qui compte, c’est que les gens lisent et évoluent à travers leurs lectures. Si les mangas, les BD, les romances ou tout autre type de littérature permettent à des jeunes – et moins jeunes – de quitter leur téléphone pour se livrer à un combat intérieur entre soi, le livre et son attention, alors c’est gagné. Après, comme dans tout mouvement, il y a des dérives. Certains critiquent sans fondement et poussent au cancel, d’autres insultent ceux qui ne sont pas d’accord avec eux. Rien de nouveau. Chaque mouvement a ses fêlures et, par extension, sa bêtise.
Voyez-vous des dérives possibles dans cette nouvelle économie d’influence numérique ?
Évidemment. À travers les réseaux, la lecture peut vite devenir une performance. Et dans deux sens. Le premier, c’est celui de la quantité : « Celui qui lit le plus de livres par an est le plus fort. » Le second, c’est celui de l’efficacité économique : « Si ton livre ne peut pas être résumé en une phrase, ça ne sert à rien d’en parler. » On le voit déjà aujourd’hui, d’une certaine manière. Des applications sont créées pour compter le nombre de livres lus par mois, le nombre de pages par jour, le nombre de mots par minute. Encore une fois, la vitesse l’emporte sur la lenteur, au détriment d’une compréhension réelle de l’œuvre. Je pense que la lecture demande du temps et de l’investissement, et qu’un livre ne devrait jamais devenir un objet de course contre la montre, juste pour se flatter, à la fin de l’année, d’avoir lu plus de deux cents livres. Sur le facteur économique, il y a un autre biais. Certaines vidéos fonctionnent parce que le livre abordé est mainstream. Donc, pour gagner en visibilité, certains comptes prennent la facilité de ne parler que de ce type de livres. Or, souvent, ces livres deviennent aussi des enjeux pour les maisons d’édition, qui profitent d’un certain budget pour financer des campagnes de communication. Vous voyez le cercle vicieux : tout le monde finit par parler du même livre afin de faire plus de vues et gagner plus d’argent. Au détriment de quoi ? De la littérature elle-même, et de sa diversité. Je pourrais en citer encore des tonnes. Le tribunal moral, d’abord, qui ferait d’un genre ou d’un goût une faute : « Ce livre est mauvais, comment tu peux aimer ça ! Ahhh, tu es le genre de personne qui aime ça… eh bien ça en dit long sur toi. » Ou encore la standardisation du goût : « Tu n’as pas lu ce livre ? Non mais sérieux, tu passes à côté de quelque chose ! T’as entendu Bastien ? Il l’a pas lu… Non mais sérieux. » Et pour terminer, la plus sournoise selon moi : la confusion entre critique et identité. Sur les réseaux, on peut vite passer de l’avis à la position sociale. Par exemple, si tu aimes Louis-Ferdinand Céline, tu entres dans une catégorie : celle de ceux qui acceptent de séparer l’homme de son œuvre. Si tu n’aimes pas Baldwin, ça en dit aussi long sur toi. Je pense que vous comprenez le système : la lecture devient un moyen d’identifier des identités : « Si tu veux savoir qui je suis, regarde ma bibliothèque ».
Que manque-t-il encore, selon vous, à la critique littéraire contemporaine ?
Je répondrai par une phrase de Guitry : « Avoir le sens critique, c’est porter le plus vif intérêt à un ouvrage qui, justement, vous paraît en manquer. » Voilà.
Qu’attendez-vous d’un livre ? Et que n’en attendez-vous surtout pas ?
J’attends qu’un livre me happe, qu’il me saisisse à pleines mains, qu’il me retourne le ventre jusqu’à cette nausée souveraine, irrémédiable, qui ne laisse plus aucun refuge, qu’il me fasse pleurer de rire et rire entre deux tristesses, qu’il m’arrache à la géographie des vivants pour me précipiter dans un monde interdit aux mortels, afin de me montrer à quoi ressemble vraiment le manque d’imagination, qu’il déplace une brique dans l’immeuble de mon identité, qu’il épaississe mes peurs et refroidisse mes ardeurs, qu’il dérègle ma température intérieure jusqu’à faire de moi un homme qui ne se reconnaît plus.
J’attends qu’il m’inocule une fièvre, mais pas une fièvre de passage, pas une flambée brève qui s’éteint dans la nuit, non : une fièvre qui s’installe, qui campe dans les os, qui se fait locataire de la moelle, qui transforme la moindre phrase en écharde et la moindre page en cicatrice, une fièvre qui ne brûle pas seulement, mais qui grave, qui imprime, qui laisse sur la peau de la conscience des traces plus durables que les blessures de l’enfance.
J’attends qu’il me rende étranger à moi-même, qu’il me fasse avancer dans mon propre corps avec la stupeur d’un intrus, qu’il me fasse traverser mes pensées comme on traverse une maison qu’on croyait connaître par cœur, et que soudain, au détour d’un couloir, surgisse une porte en plus, une porte qui n’existait pas hier, une porte que je n’avais jamais vue, et qu’en l’ouvrant je tombe sur une pièce sans fenêtres, saturée d’odeurs anciennes, d’humidité, de bois malade, de parfums morts, une pièce pleine de souvenirs qui ne sont pas les miens et qui pourtant me regardent, posés là, comme des objets dont j’aurais hérité sans le savoir.
J’attends qu’il me fasse sentir la honte avec élégance, la beauté avec violence, l’amour avec cruauté, qu’il m’enseigne que l’âme n’est pas un jardin tranquille mais un marché bruyant, une place publique, une guerre civile où les désirs s’égorgent entre eux au milieu des cris, des prières et des rires, qu’il me fasse comprendre que l’homme n’est jamais un seul homme, mais une foule mal accordée, une procession d’ombres qui se disputent la même chair.
J’attends qu’il me prenne à la gorge et qu’il m’apprenne à respirer autrement, qu’il m’impose une langue nouvelle, une langue qui ne se contente pas de nommer le monde mais qui le déforme, l’agrandit, le corrompt, le sacralise, une langue étrangère et pourtant immédiate, évidente, brutale, une langue qui me tombe dessus avec la précision d’un coup sur le crâne, et qui, dans cette commotion, me révèle soudain une capacité inconnue, comme si je m’éveillais, sonné, capable de parler mandarin sans avoir jamais appris l’alphabet de la vie.
J’attends qu’il me donne faim de vivre, faim d’une vie plus vaste, plus dense, plus dangereuse, qu’il rende l’absence palpable, qu’il fasse du vide une matière, qu’il lui donne une texture, un poids, une température, un horizon, qu’il transforme le manque en substance, qu’il rende la solitude si réelle qu’elle puisse s’asseoir à côté de moi, qu’elle devienne un animal, une bête aux yeux jaunes, immobile, respirant à mon rythme, me regardant lire avec cette patience terrible des êtres qui savent.
J’attends qu’en refermant la dernière page je ne puisse plus dire exactement où je suis, ni qui je suis, ni pourquoi je continue à vivre, mais que je sente, dans cette ignorance même, dans cette défaite magnifique, une forme de vérité plus pure que toutes mes certitudes.
Pour faire simple, je n’attends rien.
Qui, parmi les écrivains, pourrait être votre meilleur ami, et pourquoi ? Lequel pourriez-vous croiser dans vos cauchemars ?
Je pense que mon meilleur ami serait García Márquez, clairement. Sa joie de vivre, son amour des légendes, son humour, et la puissance de sa prestance suffiraient à animer nos débats, nos joies et nos tristesses. Mais je pourrais aussi le retrouver dans mes cauchemars, lorsqu’on me reprocherait de faire un pastiche, de ne pas réussir à me sortir de mes influences, de ne pas trouver un style qui m’est propre, mais de copier – en moins bien – ce que d’autres ont fait avant moi. Je pense que c’est ça aussi, avoir des maîtres : le bonheur de les côtoyer, tout en étant effrayé de leur ressembler.
Que conseilleriez-vous de lire à une personne qui croit qu’elle sait tout ?
L’Idiot de Dostoïevski. Si vous vous demandez pourquoi, c’est justement que vous devez le lire.
Que conseilleriez-vous de lire à un mystique ?
Pedro Páramo de Juan Rulfo ou Patagonie route 203 de Eduardo Fernando Varela. Deux façons d’utiliser le magique pour parler du réel, unique, et passionnant.
Que conseilleriez-vous de lire à un snob ?
Tout Marc Levy, histoire de le faire déprimer jusqu’à la moelle.
Que conseilleriez-vous de lire à une personne privée de liberté ?
Très bonne question. Je dirais Étoile distante de Roberto Bolaño, parce qu’il ne parle pas seulement de barreaux, mais de ce qui vient avant : la peur, le soupçon, la sensation d’être observé même quand personne ne te regarde, l’impression que l’air lui-même appartient à quelqu’un d’autre. J’ai adoré ce livre car il montre comment un pays entier peut devenir une cellule, comment la poésie peut être salie, détournée, transformée en arme, comment l’art peut se mettre au service de la violence. Bref, l’actualité avant l’actualité. Bolaño parle évidemment de son pays, le Chili, durant la dictature de Pinochet et de tout ce que cela englobe : la claustrophobie, le silence, la crainte non de ce qu’il va se produire mais de ce qui a déjà été accepté comme habitude… Un véritable chef-d’œuvre contemporain.
Croyez-vous encore à une hiérarchie entre littérature dite « noble » et littérature dite « commerciale » ?
Je crois en la diversité littéraire sans le besoin compulsif de comparaison. Borges le disait bien avant moi : « Il n’y a pas de genres mineurs, il n’y a que des écrivains mineurs. » (CF : Conférence « Le roman policier », Université de Belgrano, Buenos Aires, 1978.) Pour faire simple, ce n’est pas le genre qui est « noble » ou « commercial », c’est la manière dont il est habité, écrit ou pensé. La valeur d’un écrivain n’a rien à voir avec l’étiquette accrochée sur son manteau mais tout à voir avec la puissance de celui qui habite son art – et par extension de celui qui se laisse habiter par celui-ci. Autrement dit, ce n’est pas parce qu’un livre est un polar, une romance, un manga, une BD, un récit de fantasy ou un roman d’aventure qu’il est condamné à être inférieur. Dans ce sens, le genre n’est que costume, et un costume, même modeste, peut être porté par un roi. Ce qui fait la grandeur d’une œuvre, c’est la profondeur du regard, la précision de la langue, la manière dont l’auteur saisit l’humain, la tragédie en lui, l’ombre en lui qui écrit par et contre soi. La question à se poser n’est pas l’étage dans lequel se trouve le livre, mais l’endroit où l’auteur se trouvait en lui lorsqu’il a écrit le livre en question. Tel le serpent qui mue pour renouveler son épiderme, l’écrivain dépose sa chair dans son texte pour renouveler son art. N’est-ce pas Valéry après Nietzsche qui disait que « Ce qu’il y a de plus profond en l’homme, c’est la peau » ? Eh bien, ouvrons les yeux, lisons et laissons-nous saisir par l’écrivain tout en nous posant la question qui est selon moi la plus importante : l’écrivain a-t-il déposé sa chair dans le texte ? Le reste n’est que fumisterie.
L’autodidacte que vous êtes a-t-il le sentiment que les réseaux sociaux constituent une réponse au snobisme ?
Je pense que les réseaux se moquent des snobs, surtout que nous le sommes tous, à notre manière. En cherchant à ne pas entrer dans une élite, on finit par en rejoindre une autre, celle qui ne se présente jamais comme telle. Donc la question touche moins les réseaux sociaux qu’un problème de la métaphysique de l’être.
Comment le plaisir de lire s’est-il transformé, chez vous, en désir d’écriture ?
Une nécessité, née à la suite de deux grands décès. Il y a deux ans, j’ai perdu mon meilleur ami et mon père, et cela a déclenché en moi un désir étrange, pas celui d’écrire puisque j’écrivais déjà, mais celui d’être publié, celui de raconter pour transmettre, pour laisser une trace, pour continuer à vivre autrement, parce que j’écrivais depuis des années sans jamais vraiment penser à offrir mes textes au monde, et à la maison je dois avoir un nombre de nouvelles incalculable, des fragments, des brouillons, des histoires commencées puis abandonnées, des phrases griffonnées au hasard, des personnages qui dorment dans des carnets, mais l’idée de publier ne m’avait jamais traversé l’esprit avec sérieux, je ne me pensais ni légitime ni assez intéressant. Je croyais que mon monde intérieur devait rester là où il était, dans l’ombre, dans la discrétion d’un tiroir, et puis allez savoir pourquoi, il a fallu que je regarde la mort dans les yeux pour qu’un livre naisse en moi, comme si la disparition de ceux que j’aimais avait rendu indécent le silence, comme si, d’un coup, vivre ne suffisait plus, qu’il fallait témoigner, faire de la douleur une matière transmissible. Et pourtant, malgré ce désir de publication, je reste persuadé d’une chose, il est bien plus difficile d’être un bon lecteur qu’un bon auteur, l’un et l’autre sont complémentaires mais profondément éloignés, car écrire demande du courage, alors que lire demande une forme de vérité, une disponibilité intérieure, une capacité à se laisser traverser, à se laisser contredire, à accepter de ne pas ressortir intact, et cette exigence-là est peut-être la plus rare.
Votre roman, La Rosa Perdida, est particulièrement inspiré par le mouvement du réalisme magique. Pourquoi ce dernier vous-a-t-il spécifiquement nourri ?
J’ai passé ma vie dans les légendes familiales. Un jour, je devais avoir douze ou treize ans, ma mère et mon père sont allés chercher, sur un marché, des masques malgaches pour décorer la maison. Mon grand-père étant originaire de Majunga, ma mère avait trouvé judicieux que, plutôt que d’accrocher au mur des photos de voyages, il était préférable de clouer des boucliers avec des lances, des masques rituels et des animaux de toutes formes et de toutes tailles. Les jours ont passé et les gens qui habitaient dans la maison, c’est-à-dire presque une dizaine de personnes, sont tombés malades. Infarctus, cancer, perte de la vue d’un œil, toutes sortes de cochonneries qui te tombent dessus avec autant de force que le poing de Tyson à son apogée. Mon grand-père, qui était à Lourdes à cette époque, non pour prier mais parce qu’il adorait la randonnée et que les montagnes entourant une ville sainte l’attiraient, avait entendu les histoires qui se tramaient à la maison. Ni une ni deux, il a débarqué, pris tous les masques qu’il a empilés dans le jardin, a sorti de quoi les faire brûler et, durant des heures, a chanté des incantations dans une langue inconnue qui me paraissait presque inventée. La fumée est restée collée au ciel des jours durant et plus personne n’est tombé malade. Enfin, jusqu’à ce que la mort vienne taper à la porte et réclamer son dû.
De l’autre côté, paternel, ma grand-mère a dormi avec moi pendant plus de quatre ans. Immigrée italienne, exilée en France après que son grand-père eut craché sur la photo de Mussolini en public, elle avait fini à Sarlat, où elle avait fondé une famille dans les champs de tabac avec le grand-père Laquieze, aussi aimable qu’une porte de prison et culturellement assez limité. Après la mort du grand-père, elle est venue s’exiler sur le bassin d’Arcachon chez ma mère, qui accueillait toutes les âmes errantes de la ville tant qu’elles avaient une histoire à raconter. Pendant des années, au lit, pour m’endormir, ma grand-mère me racontait des histoires aussi terrifiantes que surnaturelles, de la chèvre de Monsieur Seguin aux os qui tombaient de la cheminée, constituaient un squelette et venaient hanter les nuits des enfants pas sages.
Alors voilà, lorsque j’ai lu mes premiers auteurs et autrices latino-américains, bien des années plus tard, ce n’est pas devant le peloton d’exécution que je me suis retrouvé, ni devant la glace, mais bien devant des histoires qui me faisaient penser à ma famille et à toutes les légendes qui animaient mon quotidien. Lorsque j’écris, je me demande toujours une chose. Mon grand-père ou ma grand-mère auraient-ils pu inventer cette histoire ? Si la réponse est oui, alors c’est gagné. Le magique entre donc moins pour le style que par nécessité. Toute ma vie n’est qu’une suite d’événements magiques, et pourtant bien réels.
Entre l’essai philosophique et le roman, comment optez-vous pour un genre quand vous prenez la plume ?
Je pense être un piètre philosophe, et que l’essai m’a permis de me lancer dans un véritable processus d’écriture, d’éclaircir mes idées afin d’en faire des histoires. Je ne pense pas réécrire d’essais, bien que ce soit un travail très intéressant et profondément stimulant. Ce sont des histoires qui m’habitent, et mon désir est celui de les raconter. Ma pensée se formule mieux à travers des images que des démonstrations. Ce n’est pas Camus qui écrivait en 1936 : « On ne pense que par images. Si tu veux être philosophe, écris des romans. » Alors peut-être que la fiction est mon moyen, à moi, de faire des essais.
