Le cabinet du psychanalyste est un lieu où les vies deviennent, un instant, de la littérature.

Un lieu où on parle pour la première fois avec quelqu’un qui ne demande rien.

Un lieu où l’on vient interpréter, avec plus ou moins de bonheur, plus ou moins de talent, le rôle principal de son existence.

On s’y allonge avec une solennité discrète.

Les souvenirs sont encouragés à sortir de leur réserve sans se croire obligés d’être héroïques.

Un lieu où on apprend que l’intelligence du malheur est parfois une forme de confort.

Où se transforment avec tact les embarras de l’existence en conversation intéressante.

Au fond un lieu très civilisé.

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La pièce où je reçois mes patients est rouge. Un rouge sombre, dense, comme certaines terres chargées d’oxyde où l’histoire se dépose lentement. La lumière y circule peu. Elle se tient basse, retenue par les étagères qui montent jusqu’au regard.

Les livres occupent presque tout. Ils remplissent les murs avec cette obstination tranquille des objets qui ont survécu. Leurs dos pâlis témoignent du temps long, ce temps patient où les hommes, depuis des siècles, ont essayé de comprendre ce qui leur arrive, ce qui les traverse, ce qui les brise. On voit là l’accumulation d’une expérience humaine mise en réserve.

Au centre, la chaise longue, d’une forme précise, presque industrielle, rappelle que la psychanalyse appartient au siècle des machines. Elle est l’outil par lequel l’homme moderne tente de se regarder fonctionner.

Les fauteuils noirs sont massifs, sobres. Rien d’inutile. On y devine la durée des heures, la répétition des récits, les vies ordinaires qui viennent là déposer leurs fragments : une enfance, un deuil, une peur obscure.

Les tapis, avec leurs figures anciennes, disent autre chose encore. Ils rappellent que l’homme n’a pas commencé avec les villes ni avec la science. Avant les bibliothèques et les cabinets, il y avait déjà les rêves, les mythes, les récits transmis au bord du feu.

Aux murs, les tableaux.

Ils viennent d’un autre âge, celui où les hommes plaçaient leurs questions dans les images plutôt que dans les mots. Ici, pourtant, ce sont les mots qui travaillent. Ils avancent lentement, séance après séance, comme les ouvriers invisibles qui dégagent une galerie dans la roche.

Et parfois, très loin dans la masse obscure d’une vie, quelque chose cède.

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