Je viens de lire l’article de Suzanne Azmayesh. Je tiens à lui répondre.

On s’assied à la table. On ouvre le cahier. La plume touche la page. Et déjà quelque chose se gâte dans l’air, comme une odeur de lait tourné : car écrire aujourd’hui sur les choses paisibles – sur la passion, sur la psychanalyse, sur l’ombre des arbres, sur la douceur des visages aimés – c’est peut-être commettre une obscénité plus grande que toutes celles que la littérature a jamais feintes.

Car cependant que nous pesons les mots, là-bas les villes d’Iran bruissent d’un autre alphabet : l’alphabet du feu, du fer, des cris brefs dans les cages d’escalier, des hommes qu’on emporte et des femmes qui restent debout dans l’embrasure avec cette immobilité que les peintres donnaient aux saintes quand l’ange passait.

Et nous, nous écrivons.

Nous écrivons comme des prêtres attardés dans un temple déjà désert, répétant les gestes anciens – la phrase ample, la métaphore lente, les périodes graves comme des psaumes – alors que dehors la ville brûle et que les psaumes n’arrêtent plus les flammes.

La littérature est une vieille servante très noble. Elle a lavé les morts, bordé les cercueils de mots, donné aux disparus la dignité des longues phrases. Elle sait parler des siècles comme on parle des montagnes. Elle sait même parler de la guerre, mais seulement quand la guerre est déjà devenue du temps, quand le sang est sec et que l’Histoire a poli les os.

Mais la guerre vivante – celle qui respire encore, celle qui court dans les rues d’aujourd’hui avec ses bottes sales et son haleine de poudre – celle-là la littérature la regarde de loin, comme un animal trop grand pour elle.

Alors l’écrivain hésite.

Il pense : je vais écrire autre chose. Une herbe au bord d’un chemin, un souvenir d’enfance, une phrase pure comme un ruisseau dans la pierre.

Mais la phrase se trouble.

Car au fond de chaque mot aujourd’hui il y a une rumeur : un nom crié dans une cour de prison, une foule qui marche sous des banderoles, un moteur de camion dans la nuit. Et la phrase, si belle soit-elle, devient une sorte de rideau tiré devant ces choses-là.

Voilà l’obscénité.

Non pas d’ignorer – nous ignorons toujours – mais de continuer la grande liturgie des livres pendant que, dans un autre pays dont nous savons à peine prononcer les villes, l’Histoire passe comme un vent noir sur les toits.

Et pourtant nous écrivons encore.

Car écrire est une maladie lente, une fidélité têtue à la phrase, même quand la phrase paraît ridicule devant la marche des foules et la dureté des fusils.

Alors on écrit avec honte.

On écrit comme ces moines des chroniques anciennes qui copiaient leurs manuscrits pendant que les royaumes brûlaient autour d’eux : ils savaient que leurs mots n’arrêteraient ni les armées ni les incendies, mais ils continuaient, parce que la main savait encore tracer les lettres et que le silence leur paraissait pire.

Ainsi l’écrivain aujourd’hui : un homme penché sur du papier tandis que, très loin et pourtant dans la même heure du monde, des villes d’Iran traversent la nuit avec leurs cris.

Et la phrase avance quand même, lente et coupable, comme une procession de cierges dans un pays en flammes.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*