Les nouvelles autour de la guerre en Iran n’ont pas arrêté de s’accumuler ces derniers jours. Je n’ai pas réussi à les suivre. Non, je ne pouvais plus lire quoi que ce soit en rapport avec l’Iran, ni prendre connaissance de ce qu’on m’envoyait, ces tweets, ces vidéos, ces affiches, ces citations. Impossible de me connecter aux sites d’actualité. J’étais devenue soudain incapable de me concentrer, ne serait-ce que sur les pages d’un roman. Ecrire était encore une autre histoire. Mon cerveau s’est retrouvé en total court-circuit, ce qui m’arrive rarement. J’avais tout juste assez de ressources pour regarder des émissions de télé-réalité où des célibataires américains essaient de trouver l’amour à travers un mur. Du désintérêt pour mon pays d’origine ? Je ne pense pas. Il me semble avoir été touchée par un immense burn-out informationnel. Une subite inaptitude à suivre le flux continu de l’information, à l’ingérer, la comprendre, surtout quand ce flux concerne des bombes, des morts, des incertitudes, un espoir dont on ne sait pas s’il va aboutir. Et qui peut, aussi, s’éloigner et s’enliser vers le pire. 

Sans doute sommes-nous nombreux à ressentir ce besoin de tout couper quelquefois. Le monde dans lequel nous vivons, instantané et surconnecté, favorise ce sentiment de trop-plein et cette difficulté d’absorption : les nouvelles sont immédiates, elles s’enchaînent, les unes après les autres, toujours urgentes, toujours importantes. Elles s’écrivent en lettres capitales, elles s’infiltrent sur des bandeaux rouges à la télévision, elles prennent la forme d’interventions en direct et de commentaires permanents, d’images chocs, d’experts aux opinions tranchées qui se succèdent et se contredisent. J’ai vu passer l’élection de Mojtaba Khamenei, qui succède à son père comme guide suprême, lui dont on a si souvent dit qu’il serait le plus mauvais choix possible. J’ai vu passer les conflits internes aux Iraniens de la diaspora sur les réseaux sociaux, entre ceux qui déplorent les bombardements et les effets de la guerre sur la population, et les autres qui estiment qu’il n’y a pas de meilleure solution pour se débarrasser du régime islamique. « C’est facile de dire à Israël de bombarder l’Iran quand on boit son coca en terrasse d’un bar de luxe à Saint Germain », disait globalement les uns, tandis que les autres opposaient qu’il n’y avait pas, à ce jour, de meilleure solution. J’ai lu, oui, ces mots parfois très durs que les Iraniens entre eux-mêmes s’expriment, cette agressivité déployée dans des contextes comme ceux-là, quand chacun pense détenir le vrai et ne supporte pas la contradiction de l’autre. J’ai reçu des appels à manifester auxquels je ne suis pas allée car je n’avais plus le courage de rien. Mais j’ai eu, aussi, des invitations festives et heureuses, pour célébrer Chaharchambe souri, la fête du feu : autre rite hérité des prémices de la période zoroastrienne (1700 avant J-C), à laquelle les Iraniens tiennent tant, et qui remontent à bien plus loin que l’arrivée de l’Islam dans le pays. Pendant cette fête, les Iraniens allument un feu et sautent par-dessus les flammes afin de se porter bonheur et chance. Petite, c’est dans la salle de bains de l’appartement que mes parents allumaient des petites bougies posées sur le sol que nous devions enjamber, histoire de célébrer à notre façon. Encore une réinterprétation si décalée de ma culture, dont je garde un souvenir lointain et confus. 

Pendant ces quelques jours de plat total, je me suis demandé si ma métamorphose serait définitive, si j’allais devenir comme ces personnes que je critiquais la semaine dernière, qui vivent dans une bulle hors du monde à ne se soucier que de leur prochain repas et de la date des prochains soldes. Oui, peut-être allais-je passer le reste de ma vie à regarder les programmes de TF1+ et me contenter de la joie d’enchaîner Koh-Lanta après The Voice, sans m’intéresser au reste du monde, sur lequel je ne peux pas influer, de toutes les façons. Etrangement, c’est par la musique que j’ai réussi à surmonter cette phase et à me reconnecter à moi-même. En réécoutant Hayedeh, Viguen, Delkash, ou Leïla Forouhar. Ces vieux chanteurs iraniens qui ne sont pas du tout de mon époque, et qui tirent mon âge estimé d’écoute sur Spotify à 77 ans. Loin de toute bombe, loin de toute dictature et de toute diaspora militante, loin de toute déclaration politique, c’est grâce à ces musiques datées et emblématiques que j’ai pu retrouver la force de reprendre le fil. En retournant à la racine de ce que j’aime dans la culture iranienne, son art et son âme, que j’ai pu à nouveau ouvrir la page d’un site d’actualité sans vaciller face à la guerre en cours. 

Un commentaire

  1. On comprend qu’au regard de la pente savonneuse qu’ont prise les stratèges à la manque de l’Occident en panne et leur oxymoronne politique de défense attentiste, le dernier des Mohicans libres soit pressé d’en finir avant l’issue de la première étape de ses herculéens travaux. D’aucuns évoquent déjà le risque d’enlisement à peine onze jours après le début des opérations… d’une noirceur qui ne serait que grotesque si elle ne tirait pas vers la blêmeur funeste.
    On nous familiarise avec l’idée que nous pourrions nous contenter d’un affaiblissement temporaire du Reich islamo-aryen dans l’expectative qu’un peuple, prétendument assoiffé d’émancipation, mais peut-on l’être là où le concept même de la liberté a été chassé des sphères publique et privée, en vienne à déployer ses ailes de sous la chape de plomb amalécite et conquière les pouvoirs comme les responsabilités qui lui incombent afin de se doter d’un arsenal de lois restituant à chaque Homo mundi ses droits fondamentaux.
    Cet Iran idéalisé, celui que constituent les dissidents réels, n’est pas un gladiateur capable d’éventrer à coups de dague les lanceurs de missiles qui l’encerclent. Il n’en reste pas moins le seul allié concevable, l’instaurateur d’un régime normalisable, s’appliquant à vivre en paix avec ses voisins, participant au déracinement du méta-impérialisme oumméen et islamofasciste par nature. Il est celui des deux Iran qui, ayant pris le taureau par les cornes, écarterait l’autre d’un potentiel espace de réinvention de soi où la coexistence des martyrs et de leurs bourreaux serait perçue par les premiers comme une fumisterie mortelle.
    Ich bin Amerikaner ou, si cela vous convient mieux, Ich bin Israeli, me laisserez-vous affirmer dass ich ein Zionist bin, lesquels déglobalisateurs de 7-Octobre n’envisagent pas d’envoyer sous quinzaine les forces vives de la Supranation combattre corps à corps avec les Gardiens d’une révolution millénariste qui a déshumanisé la cause du peuple au point d’en priver les Quatre Cavaleurs de toute capacité de reconnaître la défaite, en tant qu’elle les convainc qu’Allah leur donnera in fine la victoire, ainsi qu’un contrôle absolu sur les messageries de l’Apocalypse, n’en resterait-il qu’un face à Satan le Grand.
    Nos alliés démocrates, désislamisateurs de leur État, nous comprendront et nous pardonneront a fortiori cette valse hésitation à mourir une fois de trop pour rien. Car nous l’avons testé à maintes reprises depuis la chute du Mur : on ne renverse pas son ennemi d’un trône sur lequel on n’a pas l’intention de s’établir soi-même. C’est donc à ce grand peuple, que l’on nous avait présenté comme appelant l’Amérique au secours, avant qu’on ne se le représente, une fois les secours arrivés, sous les traits d’une population en détresse contrainte de fuir les frappes de ses libérateurs, et par là même à ces martyrs dont nous aimons à croire qu’ils sont conscients qu’ils ne le sont pas de notre fait, d’en accomplir la tâche immense et lourde de conséquences.
    Le totalitarisme est consubstantiel au millénarisme islamique ; aussi est-il nécessaire de séparer ce délirant projet de l’avenir politique de l’Iran, ce que ne semble pas annoncer l’hérésie absolue que représente cette succession monarcho-théocratique, telle que perversement l’incarne le dauphin du Guide suprême, petit Imâm jaloux du corps immortel des grands rois. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les forces démocratiques iraniennes sont fondées à en attendre davantage de la part d’un monde libre.
    Quand on frappe un grand coup sur la carte, on n’agit pas sans mesurer les effets de son acte de foi dans le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. La conquête des droits de l’homme n’est pas une marche à l’aveuglette ; elle requiert des cœurs bien accrochés aux Luminaires de leur siècle, des hommes en armes prêts à verser le sang afin que plus jamais un être humain ne soit jeté en cage ou abattu sans sommation pour avoir commis l’outrage de considérer qu’il avait droit à la liberté de penser ou de conscience.
    Des Iraniens, des Iraniennes, se sont manifestés par centaines de milliers, du moins leur colère s’est-elle exprimée dans les rues de leur propre pays, mais aussi en exil pour ce qui est des démocrates viscéraux qui, en 1979, avaient refusé d’abdiquer. Ce vivier civilisationnel a eu tout le temps de former des élites sécularisées, d’élaborer des programmes de transition démocratique et d’étudier les procédures de mise en œuvre desdits programmes ayant le plus de chances d’aboutir. Son mythe en phase de modélisation s’enfouira-t-il jusqu’au tréfonds de l’âme perse, de manière à pouvoir en extraire la force de l’éthique, avant que l’épopée furtive ne lui soit passée sous le nez ?