Combien de fois faudra-t-il le répéter ? Il y a des guerres justes.

De saint Augustin à saint Thomas, Hugo Grotius et, aujourd’hui, Michael Walzer, il y a une théorie de la guerre juste qui, en termes contemporains, se formule ainsi.

Il faut une menace imminente : en la circonstance, ce n’est pas Trump, mais le secrétaire d’État de Joe Biden, Tony Blinken, qui disait, le 19 juillet 2024, que l’Iran était à un cheveu (« une ou deux semaines ») du franchissement du seuil nucléaire.

Il faut un désastre annoncé : l’Iran des mollahs répétait depuis quarante-sept ans et, ces dernières années, avec une insistance singulière que son arsenal de missiles et, demain, d’ogives nucléaires était fait pour rayer de la surface de la Terre un pays au moins (Israël).

Il faut que tous les autres recours, notamment diplomatiques, aient été épuisés : l’administration américaine l’a fait tout au long des semaines qui ont précédé les frappes de samedi et les mollahs ont répété, dimanche encore, que la négociation n’était, pour eux, pas une option.

Et puis une guerre est juste, enfin, quand le mal qu’elle fera (en langage militaire, ses dégâts collatéraux) sera inférieur à celui qu’elle aura empêché (destruction programmée d’un pays, attaques dévastatrices contre d’autres pays alentour et, bien sûr, les massacres de civils iraniens déjà perpétrés et prêts à se répéter).

Selon tous ces critères, la guerre de Trump en Iran est juste.

On peut, et c’est mon cas, estimer qu’il fait, par ailleurs, grand tort à la démocratie américaine.

Mais on doit se réjouir de cette ruse de la raison qui fait, apparemment, de lui l’instrument d’un possible changement de régime en Iran.

La question, bien entendu, est de savoir s’il ira au bout et si changement de régime il y aura.

Ses déclarations, sur ce point, sont contradictoires.

Tantôt, selon le média auquel il s’adresse, il parle, oui, de renversement du régime ; il dit son intention (saint Thomas et Grotius auraient dit : son « intention droite ») de venir en aide aux femmes et hommes insurgés qui, en janvier, défiaient les balles des mollahs ; il parle comme un wilsonien ouvrant la porte de la démocratie à un peuple qui (c’est la grande différence avec l’Irak de 2003) ne demande qu’à s’y engouffrer ; il promeut une révolution portant un coup fatal, non plus au nazisme comme Roosevelt, ou au communisme comme Reagan, mais à ce troisième fascisme qu’est l’islamisme.

Et, tantôt, au contraire, il se dit prêt au compromis avec les éléments dits modérés du régime en train de s’effondrer ; il parle, non plus en wilsonien, mais en jacksonien (cette autre version de la politique étrangère américaine dont le principe est, en gros : « je cogne et je m’en vais ») ; il applique à nouveau la variante de cette doctrine qu’il a inventée au Venezuela et qui briserait l’élan démocratique en cours ; il rassure sa base Maga, qui n’a que faire de la défense des libertés au pays de Cyrus le Grand ; et ce serait, pour tous ceux à qui il a promis que l’aide était « en route » et qui aujourd’hui le remercient, une atroce déconvenue.

Cette guerre, s’il la mène à son terme, sera peut-être longue. Coûteuse en vies américaines. Mais l’Histoire lui en rendra justice. Dans le cas contraire, elle ne lui pardonnera pas son reniement et sa faiblesse.

Reste la question du droit.

Elle est souvent brandie par ceux que le massacre de sang-froid, en quarante-huit heures, de 30 000 Iraniens désarmés a laissés de marbre mais qui s’émeuvent, soudain, de voir le droit, aux États-Unis et à l’ONU, « foulé aux pieds ».

Pour les États-Unis, ils se trompent. Car la règle est claire. Le président est fondé à engager des hostilités. Il n’a que l’obligation d’en informer le Congrès dans les deux jours et, si celui-ci l’exige, de rapatrier les troupes au bout de quatre-vingt-dix jours – on en est loin !

Quant au droit international, c’est évidemment plus complexe. Et il est clair que la Maison-Blanche aurait dû, en bonne logique, s’autoriser d’une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies.

Mais l’a-t-on fait, en 1999, au Kosovo ? en Syrie, en 2018, lors des frappes conjointes franco-britanniques ? en Afghanistan, en 2001 ? au Mali, en 2013, sous François Hollande ? Chacun savait qu’un veto s’y serait, chaque fois, opposé. Et chacun sait, aujourd’hui, qu’il fallut chaque fois s‘appuyer sur ces autres principes que sont la « menace imminente », la « riposte collective entre alliés » et la « responsabilité de protéger » entrée, depuis 2005, dans la loi.

Ils forment, ces trois principes, une sorte de droit coutumier international né de l’expérience, des massacres que la mécanique glacée onusienne a couverts et des génocides que l’on n’a pas su empêcher.

Ils auront un jour vocation, si les nations en ont le courage, à réparer une organisation qui a fâcheusement tendance à protéger les bourreaux et à laisser les peuples sans recours.

Mais, pour l’heure, il y a urgence. Et c’est sur leur légitimité supérieure qu’il convient de s’appuyer pour sauver le peuple iranien. On n’oppose pas un droit failli à des vies menacées.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*