Un peu d’humour.

Il n’y a pas que le plaisir ; il y a aussi l’inquiétude.

Elle n’est point celle d’un homme timide : c’est une inquiétude d’orgueil blessé et de curiosité piquée. Il entre dans son cabinet comme un général dans une plaine couverte de brume : il sait qu’il y aura bataille, mais ignore où l’ennemi se cache. Devant les cas faciles, il éprouve une sorte de gaieté professionnelle ; le symptôme s’avance, presque galant, se laisse nommer, interpréter, et l’on triomphe avec méthode. Mais qu’un cas difficile se présente – et voilà son âme troublée comme celle d’un jeune ambitieux à la veille d’un bal décisif.

Ce n’est pas le patient qui l’effraie : c’est le silence. Il y a des silences qui sont des abîmes. Le patient s’assied, parle de la pluie, d’un dîner chez une tante, d’un rêve sans couleur ; et pourtant tout est là, vibrant, caché, résistant. L’analyste sent, avec une lucidité presque douloureuse, qu’il est observé à son tour. On dirait que le divan devient un miroir où se réfléchit sa propre insuffisance.
Il se défend par la théorie, comme un homme élégant par son habit noir. Il invoque les maîtres, il se rappelle les pages de Sigmund Freud, les hardiesses de Jacques Lacan ; il se dit que tout a un sens, que l’inconscient ne se dérobe qu’en apparence. Mais il y a des jours où l’inconscient ressemble à une forteresse sans porte. Alors l’analyste, si assuré la veille, éprouve cette secrète humiliation qui accompagne les grandes ambitions.

Car il faut l’avouer : le psychanalyste est un ambitieux du cœur. Il veut comprendre, il veut délivrer, il veut être celui qui met un mot juste sur une douleur informe. Dans les cas difficiles, cette ambition se heurte à la complexité humaine, et l’homme de l’art redevient homme tout court. Il doute. A-t-il entendu ce qu’il fallait entendre ? N’a-t-il pas cédé à son propre désir d’interpréter ?

Il y a, dans ces moments, quelque chose de romanesque. L’analyste, seul après la séance, marche dans son cabinet comme un héros stendhalien méditant une lettre trop brève. Il relit ses notes, y cherche un indice, une nuance. Ce n’est pas tant l’échec qui l’inquiète que l’idée d’être passé à côté d’une vérité singulière, unique, irréductible à toute doctrine.

Et pourtant, c’est de cette inquiétude même que naît sa finesse. S’il ne tremblait point, il deviendrait dogmatique ; s’il ne doutait jamais, il cesserait d’écouter. Le cas difficile le contraint à une modestie presque héroïque. Il apprend à attendre, à supporter l’opacité, à aimer même cette résistance qui l’humilie.

Ainsi l’inquiétude du psychanalyste n’est pas une faiblesse, mais une passion secrète : celle de vouloir comprendre sans posséder, éclairer sans violenter. Elle est le prix de sa vocation – et peut-être sa plus noble vertu.

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