D’autres diront, mieux que je ne saurais le faire, les mérites philosophiques de l’admirable professeur que fut Nicolas Grimaldi. Quant à l’avenir, j’en suis certain, il tiendra le plus grand compte de ce maître des études cartésiennes qui avait planté son bivouac réflexif entre le désir et le temps. 

J’aimerais cependant, sur un mode égoïste, me souvenir d’abord du Grimaldi intime, proustien, poétique, peintre du dimanche, dont j’ai eu le privilège d’être l’éditeur vers la fin de sa vie.

Quand cet homme-là, tout enveloppé de civilité et de charme, était entré pour la première fois dans mon bureau des Éditions Grasset, j’avais eu, foudroyé, l’impression d’être en présence d’André Gide – qu’il n’appréciait guère, mais dont il était le sosie. Même grand front, même tweed austère, mêmes lèvres et lunettes finement cerclées, même affection pour les « non usités vocables » ou tournures rhétoriques qui lui faisaient dire non pas « cet écrivain est médiocre » mais plutôt : « que cet écrivain soit médiocre, certes, il serait absurde de le nier ! » 

Avec lui, tout était prétexte à érudition littéraire (« savez-vous, cher ami, que Stendhal répète quatre fois l’adverbe « cavalièrement » dans une page de sa Chartreuse ? ») Sans oublier sa conversation ondoyante, éruptive, joueuse – cet « art sans musée », selon ce Chamfort dont il partageait le prénom et qu’il citait souvent comme on salue un frère par-delà le temps.

Philosophe, il avait choisi de vivre face à l’océan, près de Saint-Jean-de-Luz, dans un phare dit « de Socoa ». Il y faisait, d’après photographies, le portrait de ses amis. J’y ai eu droit et je contemple souvent le tableau qui en est ressorti. Est-ce moi ? Un autre moi-même ? Un moi que je ne connais pas encore ? « Peu importe, me consolait-il en citant Borges… Il y a deux hommes en chaque homme, et le vrai, c’est toujours l’autre… »

Évidemment, Nicolas Grimaldi était un proustien de souche, et même un « marcellien » – cette sorte de proustiens non-universitaires qui se servent de Marcel, non pour faire assaut de références ou de madeleines, mais pour avancer vers le continent noir des sentiments, des pulsions, des émotions. Son livre sur « Les métamorphoses de l’amour » a (un peu) changé ma vie. Et ses études sur la jalousie m’ont libéré de cette passion triste dans laquelle je suffoquerais encore s’il n’était intervenu avec bienveillance et empathie. 

J’aimais aussi son regard quand nous croisions une jolie jeune fille dans l’escalier du 40 rue des Saints-Pères. C’était le regard d’un homme qui avait aimé la vie jusqu’au vertige, jusqu’à l’ivresse, et qui, voyant l’hiver s’approcher, avait eu la sagesse de se réchauffer auprès de ses seuls souvenirs. La dernière fois que nous nous sommes vus, il était serein et souriait au néant promis. À ma connaissance, Dieu l’intéressait moins que Pascal et Spinoza. Mais, après tout, je m’avance peut-être. 

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