Agustina Izquierdo affirme qu’un besoin qui ne s’assouvit pas languit, et peu à peu rend fou.

Ce besoin ne crie pas d’abord. Il ne fracasse ni ne renverse. Il s’installe – c’est sa ruse – comme une bête maigre au fond de la poitrine. On croit pouvoir la tenir, lui jeter de temps à autre quelque os d’espérance. Mais elle refuse ces reliefs. Elle veut la chair vive, elle veut son dû. 

Alors le besoin se met à durer. Il fait son travail d’eau noire. Il use les jours par en dessous, comme la rivière creuse la pile du pont. On continue d’aller, de parler, de rire même – et pourtant quelque chose, dans l’ombre, tire la langue. Les heures deviennent des chambres sans fenêtre. L’air y manque.

On se dit : demain. On se dit : patience. Ce sont des mots qu’on dresse comme des palissades contre l’incendie. Mais le feu passe entre les planches. Il a le temps pour lui, le besoin ; il est patient comme la rouille. Il s’attaque aux petites choses : le goût du pain, la netteté des visages, la ferveur du matin. Tout s’émousse. Le monde perd ses angles.

Et puis vient le délire doux, le presque rien. On prête aux signes une faveur excessive : un regard devient promesse, une parole hasardée devient oracle. On se fait prophète de ce qui manque. Le besoin inassouvi enfante des mirages ; il repeint la réalité aux couleurs de son manque. C’est ainsi qu’il rend fou – non par éclat, mais par lente dérive.

Car la folie n’est pas toujours un cri ; elle est parfois une fidélité obstinée à ce qui ne vient pas.

On pourrait croire qu’il suffit de renoncer. Mais renoncer, c’est encore répondre au besoin. C’est lui donner forme. Tant qu’il vit en nous, il exige son royaume – et nous, pauvres souverains déchus, nous tournons dans ses frontières comme des exilés qui n’ont pas appris le chemin du retour.

Ce n’est point une folie éclatante, telle qu’on la voit dans les hôpitaux ou sur les tréteaux ; c’est une folie d’intérieur, raisonnable en apparence, qui s’accommode fort bien des usages du monde. L’homme qui en souffre continue de saluer avec grâce, de parler avec esprit ; il cite Horace, il joue au whist, il rit même d’un bon mot. Seulement, au fond de lui, une idée fixe a pris garnison.

Il s’était figuré que le bonheur obéissait à une simple combinaison de circonstances : un peu d’audace, quelque hasard favorable, une femme qui comprend. Rien là que de très possible. Il avait compté, pesé, calculé – car il croyait son cœur aussi docile que son ambition. Mais le cœur, cet intrigant, se rit des plans qu’on dresse pour lui.

Alors le besoin devient passion ; et la passion, lorsqu’elle n’est pas satisfaite, invente. Elle prête aux regards une profondeur qu’ils n’ont pas, aux silences une éloquence qu’on y voudrait trouver. Une lettre tardive devient preuve d’un combat intérieur ; une froideur passagère, stratagème délicat. L’imagination travaille pour le compte du désir.

Ce qui rend fou, ce n’est pas tant le manque que l’espérance obstinée. On se dit : elle hésite. On se dit : les obstacles lui donnent du prix. On interprète, on excuse, on reconstruit. Ainsi naît une sorte de roman intime dont on est à la fois l’auteur, le héros et la dupe.

Le monde, cependant, continue sa marche. Les salons s’ouvrent, les réputations se font et se défont, les fortunes s’élèvent. L’homme atteint de ce besoin traverse tout cela comme un conspirateur maladroit : il croit que chacun devine son secret, quand personne n’y songe. Et c’est là le plus cruel : cette passion qui lui paraît immense n’est, aux yeux des autres, qu’une anecdote possible. Il souffre en tragédie dans un univers qui joue la comédie.

S’il avait moins d’esprit, il serait sauvé. Mais l’esprit éclaire trop bien les illusions pour les détruire ; il les raffine. Il sait qu’il se trompe, et continue pourtant. Voilà la véritable folie : consentir lucidement à son propre égarement, parce qu’il est plus doux que la sécheresse d’un renoncement.

L’analyse avec ces mâles hystériques est toujours captivante.

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