Cynthia Fleury est intervenue le 11 janvier dernier dans l’émission de télévision « En société » sur France 5, où elle a parlé de Donald Trump en le replaçant dans une réflexion plus large sur la démocratie, le populisme et la personnalité des dirigeants. Elle a décrit Trump comme un symptôme de certains ressorts psychologiques du pouvoir moderne, disant qu’il incarnait, selon elle, ce que les Anglo-Saxons appellent la pronoïa, c’est-à-dire la croyance d’être guidé vers le bien malgré tout. C’est une autre manière de nommer la conviction profonde d’être « élu » pour sauver le monde. Et c’est cette tentation pronoïaque qui, selon elle, contribue à la manière dont Trump se pense et se présente comme indispensable à l’ordre mondial. L’élection de Trump signerait une réaction démocratique face à une démocratie qui se renie elle-même lorsqu’elle abandonne les questions de justice sociale ou ne répond plus aux aspirations de larges pans de la population. Elle considère – à juste titre – que ce phénomène n’est pas simplement individuel, mais lié à des phénomènes plus larges de désaffection envers les élites et de crise de la représentation démocratique.
Il s’agit donc moins de s’intéresser à la politique partisane qu’à ce que ces figures tyranniques ou autocratiques révèlent de nos sociétés : la manière dont Trump personnalise le pouvoir, structure un imaginaire collectif basé sur la méfiance envers les institutions, et met en scène une forme de leadership émotionnel. Il ne s’agit donc pas simplement de poser un diagnostic sur la personne de Trump – est-il psychotique, psychopathe, pervers ? – mais de se demander quel rôle ce genre de dirigeant joue dans nos démocraties contemporaines. Il s’agit donc de situer Trump dans une lecture plus large des pathologies de la démocratie, du populisme et des tendances actuelles de personnalisation du pouvoir. Trump n’est qu’une manifestation parmi d’autres (voyez Erdogan, Orbán, Meloni, Le Pen, etc.) de certains ressorts psychologiques et sociopolitiques qui interrogent la vitalité et les fragilités des démocraties modernes.
Pour ce faire, une référence aux travaux de Theodor W. Adorno sur le « caractère autoritaire » est utile. Dans The Authoritarian Personality (1950), Adorno décrit un type de personnalité marqué tout à la fois par la soumission à une autorité idéalisée ; l’agressivité envers les groupes perçus comme déviants ; une pensée rigide, manichéenne, intolérante à l’ambiguïté ; une personnalisation du pouvoir (le chef comme figure quasi salvatrice). Encore une fois, il ne s’agit pas de faire un diagnostic clinique individuel, mais de décrire un terrain psychopolitique : un imaginaire collectif qui appelle un chef « élu », providentiel, transgressif, supposé restaurer un ordre menacé. Trump a à la fois l’intelligence de le comprendre et le culot d’affirmer pouvoir être ce chef : s’il a gagné, c’est que le monde devait être sauvé par lui. La question se pose évidemment de savoir s’il est délirant au point de le croire, ou s’il a simplement compris que ses électeurs, eux, sont déjà assujettis à ce fantasme.
Il faut lire à ce sujet le livre de Peter E. Gordon, The Authoritarian Personality Revisited: Reading Adorno in the Age of Trump (2017). Gordon montre que Trump n’est en rien une anomalie, mais bien plutôt une confirmation de l’actualité d’Adorno. La « personnalité autoritaire » ne décrit pas seulement des individus pathologiques : elle désigne un type de relation psychique et sociale au pouvoir qui peut parfaitement émerger au cœur d’une démocratie formelle. Cette personnalité naît moins d’idéologies cohérentes que de dispositions affectives : peur, ressentiment, besoin d’ordre, rejet de l’ambiguïté. Le leader autoritaire fonctionne comme un objet d’identification narcissique : il dit tout haut ce que le simple sujet autoritaire n’ose pas dire. Et, en ce qui concerne Trump en particulier, il faut dire qu’il correspond presque point par point au schéma adornien : langage simplificateur, répétitif, émotionnel ; mise en scène de la transgression (« je dis la vérité que les élites cachent ») ; construction d’« ennemis internes » (migrants, médias, intellectuels) ; refus de la médiation institutionnelle. Trump n’impose pas une doctrine : il active et canalise des affects préexistants. C’est là une position très adornienne : le chef autoritaire n’est puissant que parce qu’il est psychiquement « vide » et disponible à la projection. Ce que Adorno permet de comprendre, c’est que la démocratie libérale n’immunise pas contre la tentation fascisante. Celle-ci n’est en effet pas extérieure à la démocratie et Trump rend évident que les structures démocratiques peuvent héberger des dynamiques autoritaires lorsque les médiations sociales et symboliques s’effondrent. Et les médias contemporains amplifient ce phénomène : les réseaux sociaux et la logique du spectacle (souvenez-vous de ce que disait Trump juste après la célèbre première visite de Zelensky à la Maison Blanche : « This will make great television! », favorisant la personnalisation extrême, court-circuitant la rationalité argumentative, renforçant l’identification affective.
Ce que Fleury appelait au cours de l’émission « tentation pronoïaque » correspond à ce qu’Adorno décrivait comme sentiment d’élection morale et narcissique. Son insistance sur la fragilité démocratique correspond à la menace intérieure à la démocratie décrite par Adorno. C’est pourquoi le leader autoritaire doit être compris comme écran de projection narcissique : il incarne une figure de l’élu-sauveur. Il fonctionne moins comme autorité rationnelle que comme objet psychique réparateur. Le pouvoir n’est plus médié, il est personnifié ; les institutions sont vécues comme des obstacles illégitimes à la « volonté vraie » ; la démocratie est vidée de sa conflictualité (il faut lire là-dessus Marcel Gauchet). C’est pourquoi Fleury parle d’un effondrement du rapport à la complexité, de démocraties humiliées, de sujets dépossédés de leur dignité. Le populisme capte les affects sans les transformer, les exploite sans les soigner.
