Ce soir, nous ne pensons pas tous la même chose sur l’Iran. Nous ne pensons pas tous la même chose sur la situation politique du pays. Mais nous sommes tous ici en soutien total avec le peuple iranien. C’est important de tous nous mobiliser parce que nous sommes la France, parce que nous sommes l’Île-de-France.

Il s’appelait Mohammad Mehdi Karami. Il avait 22 ans. Mohammad n’était ni un chef politique, ni un militant aguerri. C’était un jeune homme ordinaire, passionné de sport, qui croyait que sa vie lui appartenait. Il a été arrêté, jugé lors d’un simulacre de procès puis exécuté par le régime iranien. Son crime ? Avoir protesté, avoir refusé de se taire. 

Avant Mohammad, elle s’appelait Mahsa Amini, elle avait 22 ans elle aussi. Mahsa Amini n’a pas été arrêtée pour avoir manifesté. Elle a été arrêtée parce qu’elle était une femme, pour un voile jugé mal porté, pour un corps qui ne se conformait pas aux règles imposées par la police des mœurs. Elle a été battue, humiliée. Elle est morte à Téhéran. Et contrairement à Mohammad, Mahsa était dans le viseur des mollahs depuis toujours parce qu’elle était née femme. Parce que dans l’Iran théocratique, les femmes sont coupables avant même d’avoir parlé. 

Aujourd’hui, nous vivons un moment historique en Iran. Pour la première fois depuis des décennies, les hommes rejoignent massivement le combat que les femmes mènent depuis toujours. 

Aujourd’hui, quelque chose s’est brisé. Les hommes ont compris que ce combat n’était pas un combat féminin, que c’était le combat central, le combat décisif, le combat pour la liberté tout entière, la liberté d’un peuple. Les Mohammad rejoignent les Mahsa, et ce moment est celui que redoutait le plus le régime. Car une théocratie peut écraser des individus isolés et peut terroriser des femmes. Mais elle ne survit pas longtemps quand un peuple tout entier se lève ensemble. 

Ce basculement n’est pas un slogan, c’est un fait historique qui est en train de s’écrire. Et si nous sommes tous réunis ici ce soir à la Scala de Paris, ce n’est pas pour une rencontre intellectuelle. Ce n’est pas pour le confort des mots. Ce n’est pas un exercice abstrait. Nous sommes d’abord ici pour rendre hommage aux milliers de morts massacrées par les mollahs. 

Mais nous sommes ici aussi pour soutenir les millions de vivants. Les millions de vivants qui se battent aujourd’hui pour leur liberté. Cette soirée, c’est un geste de solidarité. C’est un geste clair, c’est un geste assumé. Et depuis Paris, depuis cette salle, nous voulons dire au peuple iranien : « Tenez bon, votre courage est pour nous une source immense d’admiration. Votre bravoure, votre entêtement à affronter l’absurde, votre refus de plier face au bourreau, ont un panache qui force notre respect. » 

Alors oui, ce que nous vivons ce soir, je crois qu’il n’est possible qu’ici. Rien ne prédestinait Elisabeth Badinter et Abnousse Shalmani à se retrouver dans la même salle. Deux mondes, deux histoires, deux trajectoires. L’une héritière des Lumières et de la tradition rationaliste française. L’autre née sous une théocratie ayant connu la contrainte, l’exil et la violence idéologique. Et pourtant aujourd’hui, Abnousse Shalmani est l’une des héritières peut-être les plus combatives de la pensée qu’incarne Elisabeth Badinter. Car les lumières ne se transmettent pas par le sang, elles se transmettent d’abord par le courage. 
Rien ne prédestinait non plus Mona Jafarian à s’inscrire dans cette filiation française de la liberté et de la laïcité. Et pourtant, par son engagement, par sa parole, par son refus du silence, elle en est aujourd’hui une grande voix. 
Rien ne prédestinait Mahyar Monshipour, par le sport et par la boxe, à devenir un militant universaliste. Et pourtant, c’est en France qu’il s’est élevé, qu’il s’est construit, qu’il a trouvé sa place. 
Rien ne prédestinait Omar Youssef Souleimane, syrien musulman, à croiser la route de Noémie Halioua française et juive, ni celle d’Emmanuel Razavi. Et pourtant, ils vont se retrouver ce soir autour d’un même idéal, et dans quelques minutes autour d’une même table ronde. 

Voilà ce que permet notre pays, la France. 
La France, quand elle reste fidèle à elle-même, permet la rencontre des destins, la confrontation loyale des idées, l’unité autour de l’universel et une certaine idée du courage. Oui, du courage car ce soir nous écouterons également deux intellectuels pour qui la liberté n’est pas un concept mais une expérience. Je pense à Bernard-Henri Lévy, sur cette scène, et à Boualem Sansal, en vidéo, qui livreront deux paroles fortes sur ce que la liberté coûte réellement aux peuples et au monde, et je les en remercie. 

Ne nous trompons pas. Si nous sommes tous réunis ce soir, ce n’est pas pour célébrer la France elle-même, mais parce qu’au-delà de nos différences, quelque chose nous oblige. Ce qui nous oblige, ce sont les cris étouffés de Téhéran. Ce sont les femmes battues pour un voile. Ce sont les hommes pendus pour avoir protesté. Ce sont les Mahsa, ce sont les Mohammad. Alors, ce soir, nous avons choisi un camp. C’est celui de la liberté contre la peur. C’est celui de la laïcité contre la domination religieuse. C’est celui de l’universel contre le silence. Nous savons que la liberté n’est jamais confortable, qu’elle dérange, qu’elle expose. Et c’est pour cela que nous disons avec le peuple iranien : Iran, Vie, Liberté.

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