Ce 11 janvier marque le 1418e jour de la guerre totale menée par la Russie contre l’Ukraine.

Pour un lecteur français, ce chiffre ne dit, a priori, rien. Pour les Russes, en revanche, il est tout sauf anodin. 1418 jours, c’est la durée exacte de ce que l’Union soviétique appelait la Grande Guerre patriotique, la guerre menée contre l’Allemagne nazie entre le 22 juin 1941, la date du début de l’invasion allemande de l’URSS, et le 9 mai 1945, la date de la fin de la guerre pour les soviétiques.

Dans l’enseignement soviétique, cette guerre n’était pas une simple séquence de la Seconde Guerre mondiale, elle en constituait le cœur, le récit fondateur, la matrice morale et politique. C’est à travers elle que se construisaient l’idée du sacrifice, de la victoire et de la légitimité historique.

C’est précisément pour cela que le chiffre 1418 pèse aujourd’hui comme une accusation.

En 1418 jours, l’Union soviétique, agressée par l’Allemagne nazie, était déjà à Berlin.
Elle avait subi des pertes humaines gigantesques, payé un prix que l’Europe entière reconnaît encore, mais elle avançait, grâce aux alliées quand même. La dynamique militaire était claire, irréversible.

L’armée que l’on appelle trop souvent, par simplification ou par erreur, « russe » ou même « rouge », ne l’était ni au sens ethnique ni au sens national. C’était l’armée soviétique, multinationale. Plus de six millions d’Ukrainiens y servaient, soit près d’un quart de ses effectifs. Cette armée avançait aussi parce que l’Ukraine en faisait partie.

La Russie de Poutine se revendique aujourd’hui l’héritière directe de cette victoire. Elle en a repris les symboles, les rituels, la mythologie, jusqu’à l’obsession. Mais cet héritage, déformé par la propagande du Kremlin, ne survit pas à l’épreuve des faits.

En 1418 jours de guerre contre l’Ukraine, la Russie n’a ni gagné, ni stabilisé, ni imposé une quelconque victoire stratégique. Elle a envahi massivement en février 2022, progressé jusqu’aux abords de Kyiv, avant de reculer.

Le nord de la capitale ukrainienne a été libéré, une grande partie de la région de Kharkiv reprise, ainsi que la rive droite de Kherson, à l’issue de contre-offensives ukrainiennes particulièrement audacieuses.

Au pic de l’invasion, près de 27% du territoire ukrainien étaient occupés par les forces russes.
Aujourd’hui, cette proportion est nettement inférieure. Selon une cartographie OSINT mise à jour au 6 janvier 2026, les forces russes occupent environ 116 206 km², soit 19,25% du territoire ukrainien.

En 2025, l’armée russe n’a conquis qu’environ 4 336 km², soit 0,72 % du territoire ukrainien, au prix de 300 000 à 350 000 pertes irrécupérables – morts, blessés graves, disparus, soldats définitivement hors de combat – pour la seule année.

C’est là que cette guerre prend une dimension suicidaire pour la Russie elle-même. Elle sacrifie des générations de soldats pour des gains territoriaux marginaux, sans horizon stratégique, sans perspective de victoire, sans autre logique que la fuite en avant.
Elle détruit son propre capital humain à un rythme que même son appareil militaro-industriel peine à absorber.

La comparaison est implacable.
L’Union soviétique avançait en 1418 jours.
La Russie piétine en 1418 jours, tout en broyant un nombre colossal de ses propres soldats.

Cette incapacité à progresser n’est pas seulement militaire. Elle est politique et stratégique. La Russie a cru pouvoir se comporter comme l’Union soviétique sans en avoir ni la structure, ni la cohésion, ni, surtout, la profondeur humaine. En attaquant l’Ukraine, elle s’est retournée contre ce qui avait constitué une part essentielle de sa puissance historique.

Mais cette guerre ne peut être comprise comme un simple échec de conquête. Ce n’est pas une guerre territoriale classique. C’est une guerre impérialiste d’un type plus radical.

Les motifs avancés par le Kremlin – sécurité, nazisme, menace occidentale –, sont des constructions idéologiques. Des récits fabriqués pour justifier une décision politique plus profonde. La guerre contre l’Ukraine est une guerre de négation. Dans la doctrine politique russe contemporaine, l’Ukraine n’est pas un voisin hostile : elle est une anomalie historique. Son existence même est présentée comme une menace, non parce qu’elle attaquerait la Russie, mais parce qu’elle prouve qu’un autre destin est possible pour un peuple issu de l’espace soviétique.

C’est cette possibilité que le pouvoir russe cherche à anéantir.

Nous sommes face à une guerre menée non seulement pour soumettre, mais pour effacer : effacer une nation, une langue, une mémoire, une souveraineté. La propagande russe ne parle pas d’adversaire, mais d’un peuple artificiel, dévoyé, manipulé. Cette déshumanisation n’est pas un excès rhétorique, elle est structurelle. Elle inscrit cette guerre dans une filiation idéologique que l’Europe connaît trop bien.

Les parallèles avec l’Allemagne nazie ne relèvent pas de l’exagération. Ils sont structurels. La guerre totale actuelle commence à l’aube, comme le 22 juin 1941. Les méthodes – terreur contre les civils, déportations, tortures, exécutions, destruction systématique des infrastructures vitales – ne sont pas des dérives isolées, mais des instruments assumés.

La violence est une stratégie.

La Russie contemporaine reproduit ce qu’elle prétend avoir vaincu.

Le coût humain en est la conséquence directe. Les pertes russes dites « irrécupérables » se comptent désormais en centaines de milliers. Comparées aux 27 millions de morts de la Grande Guerre patriotique, elles paraissent encore lointaines. Mais la logique est identique. Comme sous Staline, la vie humaine est traitée comme une variable. Rien n’indique que le pouvoir russe s’impose une limite. Battre des records, y compris les plus funestes, n’a jamais constitué un frein moral.

La Seconde Guerre mondiale a duré 2193 jours.
Si rien ne change, si l’Occident continue de s’accommoder de cette guerre que les Ukrainiens subissent et payent trop cher en vies de leurs meilleurs filles et fils de la nation, tout en proclamant son soutien, nous nous en rapprochons dangereusement. D’ici la fin de l’année 2026, l’écart se réduira à quelques centaines de jours. Ce n’est plus une abstraction historique : c’est une trajectoire politique.

Cette guerre de Poutine aurait dû être arrêtée bien avant d’atteindre ce seuil. Elle aurait dû être empêchée avant même le 24 février 2022, car elle n’est que l’aboutissement d’une agression tolérée trop longtemps par ce que nous appelons encore l’Occident démocratique.
Affirmer son soutien à l’Ukraine tout en refusant de lui donner les moyens décisifs de se débarrasser de l’agresseur n’est pas de la prudence. C’est une forme de trahison.

1418 jours ne sont pas une date symbolique.
Ils sont un échec pour la Russie barbare et une mise en accusation des alliés occidentaux.
L’Histoire punit toujours ceux qui ont vu, compris et choisi d’attendre.

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